L’article qui suit a été écrit par deux protestants. Nous vous le présentons ici parce qu’il est exceptionnel : les auteurs connaissent le sujet à fond et l’ont impeccablement compris. L’ampleur de leur documentation est impressionnante et leur analyse est parfaitement lucide et impartiale. Si nous avions voulu brosser un tableau de tout ce que font nos érudits pour défendre notre foi, nous n’aurions pas pu le faire aussi bien qu’eux. Nous vous recommandons vivement de lire non seulement l’article, mais aussi les notes.

 

SAVOIR MORMON, APOLOGETIQUE ET NEGLIGENCE EVANGELIQUE -

PERDONS-NOUS LA BATAILLE SANS LE SAVOIR ?

 

Carl Mosser[1] et Paul Owen[2]

Trinity Journal 19/2, 1998, pp. 179-205

 

Résumé : Carl Mosser et Paul Owen évaluent le savoir atteint aujourd’hui chez des saints des derniers jours et le trouvent érudit, poussé et rigoureux, assurant à la foi mormone une défense robuste. Les auteurs passent  en revue les publications mormones sur les études bibliques, l’histoire de la religion chrétienne et le Livre de Mormon. Ils en concluent que « les érudits mormons produisent des études sérieuses qu’il faut impérativement examiner de manière critique d’un point de vue évangélique informé. » Le présent article donne une vision intéressante sur l’œuvre de FARMS et le niveau du savoir mormon en général.

 

La guerre spirituelle est une réalité. Les batailles, dans le domaine spirituel, ne se mènent pas à coups de canon et de chars à la manière du monde. C’est au contraire une guerre où les idées se disputent l’esprit des hommes. L’apôtre Paul nous dit que les armes avec lesquelles nous combattons ont le pouvoir divin de démolir les forteresses intellectuelles de ce genre. Il dit, à propos des chrétiens, que « nous renversons les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu » (2 Corinthiens 10:5). Cependant, pour démolir des arguments, il faut tout d’abord savoir de quoi il s’agit. Cet article cherche à décrire les arguments scientifiques et apologétiques d’un groupe dont nous, évangéliques, croyons qu’il bloque l’accès à la vraie connaissance de Dieu.

 

L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, le mormonisme, a produit, ces dernières années, un ensemble conséquent d’ouvrages défendant ses croyances. Le présent article ne traite pas de tout l’éventail des travaux de recherche défensifs et offensifs des saints des derniers jours. Nous concentrerons plutôt notre traitement sur les disciplines qui relèvent des catégories générales que sont les études bibliques et l’histoire de la religion chrétienne [3]. Nous choisissons ces catégories à cause du rôle important qu’elles jouent dans la compréhension des origines chrétiennes et de la nature du christianisme primitif. Le mormonisme et le protestantisme prétendent tous deux être l’Église que le Christ a fondée. Les deux prétendent être héritiers du christianisme du Nouveau Testament. Ils ne peuvent pas avoir raison en même temps.

 

Nous nous rendons compte que ce que nous disons ne sera pas bien accueilli par tout le monde. Certains risquent de nous critiquer parce que nous accordons trop de crédit aux mormons et que nous sommes trop durs à l’égard de nos frères évangéliques. Cependant, un peu comme quand on témoigne contre un proche au tribunal, nous ne pouvons pas nous voiler la face devant les faits. Dans cette bataille, les mormons combattent vaillamment. Et les évangéliques ? Il semble bien que nous sommes en train de perdre la bataille sans le savoir. Mais c’est une bataille que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre. Nous espérons que cet article contribuera, si peu que ce soit, à amener les membres de la communauté évangélique à prendre conscience de la tâche importante qui les attend.

 

I. MYTHES ÉVANGÉLIQUES ET CINQ CONCLUSIONS

 

Trop d’évangéliques acceptent et propagent certains mythes concernant le niveau de compétence des mormons. C’est un mythe de dire qu’il n’y a pour ainsi dire aucun érudit mormon traditionnel qui ait une formation dans les domaines relatifs à ce qui oppose évangéliques et mormons. C’est un mythe de dire que quand les mormons reçoivent une formation en historiographie, en langues bibliques, en théologie et en philosophie, ils abandonnent invariablement les croyances traditionnelles des saints des derniers jours en l’historicité du Livre de Mormon et en l’idée que Joseph Smith est un prophète. C’est un mythe de dire que les mormons libéraux ont tellement ébranlé les fondements de la foi mormone que le mormonisme est en train de se désintégrer. C’est un mythe de dire que les mormons néoorthodoxes ont influencé à tel point la théologie de leur Église qu’elle ne tardera pas à abandonner les points de doctrine sur lesquels elle insiste traditionnellement et à suivre une voie semblable à celle de l’Église Réorganisée de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours ou de l’Église mondiale de Dieu[4]. Ce sont là des mythes basés sur l’ignorance et sur une lecture sélective. Les évangéliques qui veulent agir de manière responsable doivent les abandonner.

 

En réponse à ces mythes, nous présentons cinq affirmations concernant le savoir mormon. Il y a, tout d’abord, contrairement à ce que croient communément les évangéliques, de véritables érudits mormons. Nous utilisons le terme érudit dans son sens officiel de « intellectuel, formé à la recherche intellectuelle, versé dans les langues anciennes[5] ». Dans les grandes lignes, on peut répartir la communauté érudite mormone en quatre catégories : traditionnelle, néoorthodoxe, libérale et intellectuelle. La plus grande et la plus influente des quatre catégories, ce sont les érudits mormons traditionnels. Les saints des derniers jours ne sont pas un groupe anti-intellectuel comme les Témoins de Jéhovah. Les mormons produisent des œuvres qui ont plus que la simple apparence de l’érudition.

 

Deuxièmement, les érudits et les apologistes mormons (tous les apologistes ne sont pas des érudits) ont, à des degrés de succès divers, répondu à la plupart des critiques habituelles des évangéliques. Ces réponses diffusent souvent de manière judicieuse des critiques particulières (mineures). Quand ce n’est pas une critique qui est émise, c’est habituellement le sujet qui prend une forme beaucoup plus complexe.

 

Troisièmement, il n’y a actuellement (autant que nous sachions) pas de livres écrits du point de vue évangélique qui donnent la réplique, d’une manière responsable, aux écrits érudits et apologétiques mormons contemporains[6]. L’examen de vingt livres évangéliques récents critiquant le mormonisme révèle qu’aucun ne dialogue avec ces ouvrages de plus en plus nombreux. Il n’y en a qu’une poignée qui montrent qu’ils sont au courant de l’existence d’ouvrages portant sur la question. Beaucoup d’auteurs avancent des critiques qui ont été réfutées depuis longtemps. Un certain nombre de ces livres prétendent être la réponse définitive en la matière. L’absence de toute tentative de tenir compte du savoir  mormon contemporain entache l’intégrité des auteurs et suscite des questions quant à leur crédibilité.

 

Quatrièmement, au niveau du savoir, les évangéliques perdent inutilement le débat avec les mormons. Ces dernières années, la technicité et l’érudition de l’apologétique mormone se sont considérablement accrues, alors que cela n’a pas été le cas des réponses évangéliques[7]. Ceux qui disposent des compétences nécessaires pour cette tâche manifestent rarement de l’intérêt pour cette problématique.

 

Enfin, la plupart de ceux qui participent au mouvement contre les sectes sont dépourvus des compétences et de la formation nécessaires pour répondre à l’apologétique érudite des mormons. Il devient indispensable que des savants bibliques, des théologiens, des philosophes et des historiens évangéliques formés examinent les ouvrages en nombre croissant produits par les érudits et apologistes mormons traditionnels et y répondent.

 

II. LES BUTS DE LA COMMUNAUTÉ ÉRUDITE MORMONE

 

Nos cinq conclusions sont sujet à controverse. Toutefois, l’immense quantité de documents érudits  produits par les savants mormons que l’on trouve tant dans les publications non mormones que mormones[8], un coup d’œil sur les textes apologétiques produits par la Foundation for Ancient Research and Mormon Studies (FARMS)[9], et l’examen des ouvrages évangéliques sur le mormonisme justifient nos conclusions. La science des auteurs est à certains moments rigoureuse ; leur œuvre mérite pour le moins d’être examinée. Quel est le but de cette communauté érudite ? Nous avons eu un certain nombre d’occasions de converser avec les principaux érudits tant dans des contextes scientifiques (entre autres trois jours à la Conférence internationale sur les Manuscrits de la mer Morte patronnée, en 1996 par FARMS/BYU) que dans des contextes non scientifiques. Le tableau suivant des intentions des érudits mormons découle de ces contacts.

 

Qu’est-ce que les apologistes érudits mormons essaient de prouver ? Selon quelles techniques intellectuellement plausibles soutiennent-ils leur canon scripturaire et leur système doctrinal particuliers ? Les buts des mormons sont assez évidents.

 

Premièrement, ils croient que le Livre de Mormon est un texte ancien écrit par des gens de souche israélite. Un certain nombre d’études ont été faites, qui tentent de dégager du Livre de Mormon des techniques littéraires, des caractéristiques linguistiques, des formes culturelles et d’autres indicateurs hébraïques dont on affirme que Joseph Smith n’aurait pas été capable de les inventer.

 

Deuxièmement, les saints des derniers jours croient que d’autres textes antiques ont été restaurés par l’intermédiaire de Joseph Smith (par ex., les livres de Moïse et d’Abraham dans la Perle de Grand Prix). En conséquence, les savants mormons se sont considérablement intéressés à l’étude des pseudépigraphes, des Manuscrits de la mer Morte et des textes de Nag Hammadi. Leur but est de mettre en évidence les éléments que ces anciens documents ont en commun avec leur propre littérature sacrée.

 

Troisièmement, l’Église mormone a la conviction que le christianisme primitif a connu une apostasie importante, qui a débuté dans la dernière partie du premier siècle et s’est étendue jusqu’à la fin du deuxième siècle. Cette apostasie est habituellement associée au processus d’hellénisation post-apostolique. En vertu de cette théorie, ils affirment que les enseignements originaux de l’Église ancienne ne se sont pas perdus d’un seul coup. Les saints des derniers jours se sont vivement intéressés aux croyances et aux pratiques de l’Église du début de l’époque post-apostolique. Une attention particulière a été accordée aux écrits patristiques dans le but de démontrer les ressemblances avec les croyances et les pratiques mormones. Le but de ces ressemblances n’est pas de montrer que les premiers chrétiens étaient des proto-mormons. Le but est plutôt de montrer que des restes de vraies croyances d’avant l’hellénisation ont survécu un certain temps après l’apostasie. Dans cet ordre d’idées, les érudits mormons (de même que beaucoup de savants non mormons) se sont vivement intéressés à «la bifurcation» où le judaïsme et le christianisme se sont séparés.

 

III. HUGH NIBLEY : PÈRE DE L’APOLOGÉTIQUE ÉRUDITE MORMONE

 

Hugh Nibley est le pionnier de l’érudition et de l’apologétique mormones. Depuis qu’il a obtenu, en 1939, son doctorat à l’université de Californie à Berkeley, il a produit ce qui semble être un flot ininterrompu de livres et d’articles traitant d’un large éventail de sujets. Qu’il écrive sur la patristique, les manuscrits de la mer Morte, les apocryphes, la culture du Proche-Orient antique ou le mormonisme, il manifeste une maîtrise impressionnante des langues originelles, des textes-sources et de ce qui a déjà été écrit sur le sujet. Il a donné un exemple que les universitaires mormons plus jeunes ont du mal à suivre. La place manque pour faire quoi que ce soit qui ressemble à un examen exhaustif des ouvrages de Nibley[10]. Comme le dit Truman Madsen, professeur émérite de philosophie et de religion à l’université Brigham Young : « Pour ceux, du moins, qui le connaissent le mieux, Hugh W. Nibley est un prodige, une énigme et un symbole[11]. »

 

Les rares évangéliques qui connaissent l’existence de Hugh Nibley l’écartent habituellement comme un fumiste ou un pseudo-savant. Ceux qui veulent écarter ses écrits sans autre forme de procès feraient bien de faire attention à l’avertissement de Madsen :

 

« Au fil des années, des critiques malveillants ont soupçonné Nibley de faire violence à ses sources, de se cacher derrière ses notes de bas de page et de voir dans les langues anciennes ce qu’aucun savant responsable n’y lirait. Malheureusement, rares sont ceux qui sont outillés pour en faire la vérification[12]. »

 

La grande majorité de l’œuvre de Nibley est restée incontestée par les évangéliques en dépit du fait qu’il publie sur le sujet depuis 1946. L’attitude de Nibley à l’égard des évangéliques ? « Nous avons besoin d’un plus grand nombre de livres anti-mormons. Ils nous obligent à rester vigilants[13]. »

 

Il y a certainement des failles dans l’œuvre de Nibley, mais la plupart de ceux qui militent dans le mouvement contre les sectes n’ont pas les moyens de les trouver. Peu ont essayé[14]. Il n’entre pas dans le propos de cet article de faire la critique de la méthodologie de Nibley ou de décrire l’ampleur de son apologétique[15]. Quelles que soient les failles de sa méthodologie, Nibley est un savant de haut calibre. Un grand nombre de ses premiers essais ont d’abord paru dans des publications universitaires telles que Revue de Qumran, Vigiliae Christianae, Church History et la Jewish Quarterly Review[16]. Nibley a aussi reçu les éloges de savants non mormons tels que Jacob Neusner, James Charlesworth, Cyrus Gordon, Raphael Patai et Jacob Milgrom[17]. George MacRae, l’ancien doyen de la faculté de théologie de Harvard, s’est lamenté un jour tandis qu’il l’écoutait faire une conférence : « C’est obscène de la part d’un homme d’en savoir tant[18] ! » Nibley n’a pas travaillé dans un cloître. Il est stupéfiant que peu d’évangéliques soient au courant de son œuvre. Étant donné le respect que Nibley a acquis dans le monde des savants non mormons, il est plus stupéfiant encore que ceux qui militent dans le mouvement contre les sectes écartent son œuvre avec tant de désinvolture.

 

Hugh Nibley a sans doute été, pendant de nombreuses années, le seul savant digne de ce nom du mormonisme conservateur. Cependant, à cause de l’influence qu’il a exercée sur ses étudiants, il y en a beaucoup plus aujourd’hui. Pendant les années où Nibley a enseigné à BYU, plusieurs étudiants mormons ont suivi son exemple en poursuivant leurs études pour obtenir les diplômes nécessaires pour se faire entendre de la communauté universitaire. Par exemple, Stephen E. Robinson est allé à la Duke University pour obtenir un doctorat en études bibliques chez W. D. Davies et James Charlesworth[19]. D’autres ont pris des directions différentes. S. Kent Brown a eu un doctorat de la Brown University, centrant ses recherches sur les textes de Nag Hammadi. C. Wilfred Griggs a obtenu un doctorat en histoire ancienne de l’université de Californie à Berkeley et est un spécialiste du christianisme égyptien ancien[20]. Sous la supervision de David Noel Freedman et de Frank Moore Cross, Kent P. Jackson a obtenu un doctorat en études du Proche-Orient de l’université du Michigan après avoir écrit une thèse sur la langue ammonite[21]. Avraham Gileadi a écrit sa thèse de doctorat sur la structure littéraire d’Ésaïe à BYU, avec R. K. Harrison comme principal lecteur[22]. Daniel C. Peterson s’est vu décerner son doctorat en langues et cultures du Proche-Orient par UCLA. Stephen D. Ricks a obtenu un doctorat en religions du Proche-Orient de l’université de Californie à Berkeley et du Graduate Theological Union chez Jacob Milgrom[23]. Donald W. Parry a reçu son doctorat en hébreu de l’université hébraïque de Jérusalem et de l’université d’Utah. John Gee a récemment obtenu un doctorat en égyptologie à l’université de Yale. On pourrait citer bien d’autres exemples de savants mormons ayant le même genre de références. A l’heure actuelle, une nouvelle promotion d’érudits mormons traditionnels, financés partiellement par des Hugh Nibley Fellowships de FARMS, reçoivent des diplômes avancés d’Oxford, Duke, Claremont, UCLA, University of North Carolina-Chapel Hill, Catholic University of America et ailleurs. Les domaines qu’ils étudient sont tout à fait dans le sujet : Nouveau Testament, syriaque, christianisme primitif, langues et cultures du Proche-Orient. La signification de tout ceci est bien simple : les mormons ont la formation et les compétences pour produire des défenses robustes de leur foi.

 

IV. LE LIVRE DE MORMON : UN TEXTE ANCIEN ?

 

Le niveau sans cesse plus pointu de l’apologétique érudite mormone apparaît clairement dans la façon dont ils abordent le Livre de Mormon. Non seulement ils utilisent les connaissances pointues pour défendre le Livre de Mormon contre les critiques courantes, mais ils essaient aussi de lui trouver une place dans le contexte du Proche-Orient antique. Ils affirment que le Livre de Mormon reflète la culture, la langue et les coutumes des peuples sémitiques anciens. Ils le voient non seulement dans l’intrigue principale mais aussi de façons subtiles et importantes que, disent-ils, Joseph Smith (ou qui que ce soit d’autre vivant au dix-neuvième siècle) n’aurait pas pu extrapoler de la Bible.

 

Par exemple, Paul Y. Hoskisson (maître assistant d’Écritures anciennes à BYU) a écrit un essai important intitulé « Textual Evidences for the Book of Mormon »[24]. Il introduit son étude en faisant remarquer :

 

Pour que des éléments du Livre de Mormon constituent un indice suffisant de l’existence d’un substrat dans le Proche-Orient, tel que j’utilise ici le mot suffisant, il faut démontrer que l’élément textuel provient du Proche-Orient antique et qu’il n’était pas accessible à Joseph Smith[25].

 

Ce qu’il veut dire, c’est que si certaines caractéristiques du texte pourraient s’expliquer comme étant l’indication d’une origine dans le Proche-Orient ancien, tous les indices de ce genre ne se qualifieraient pas pour être des indices suffisants. Nous voyons ici un savant mormon s’efforcer de fixer des contrôles méthodologiques pour ce qui constitue une « preuve » dans le débat sur le Livre de Mormon.

 

Dans son essai, Hoskisson fournit ce qu’il pense être des exemples d’indices suffisants de la présence d’un substrat dans le Proche-Orient antique pour le Livre de Mormon. Le premier indice examiné a trait à l’expression « leur âme s’est dilatée » dans Alma 5:9. D’après le contexte, la signification semble être à peu près « ils sont devenus heureux » à la lumière du parallélisme de structure avec l’expression « ‘Ils ont chanté l’amour rédempteur’ pour célébrer leur liberté[26] ». Hoskisson fait remarquer que la Bible du Roi Jacques n’utilise pas le mot « âme » conjointement avec « dilater », bien que le Livre de Mormon parle d’agrandir et de gonfler l’âme dans Alma 32:28 et 34 (respectivement). Il remarque :

 

Cette tournure paraît inhabituelle. Pourquoi une âme se dilaterait-elle ? Si, en anglais, cette expression est propre au Livre de Mormon, pourrait-elle être le reflet d’un substrat du Proche-Orient ancien plutôt que de tirer son origine de l’anglais[27] ?

 

Après avoir fait observer que l’on ne retrouvait cette expression dans aucune source anglaise antérieure à 1830, il poursuit en relevant des exemples de cette métaphore dans les sources ugaritiques et akkadiennes. Néanmoins, en fin de compte, il conclut que ce n’est pas un exemple d’indice suffisant, parce que l’expression « dilater l’âme » existe en allemand, et l’anglais appartient au groupe des langues germaniques. Il reconnaît :

 

« C’est pourquoi, bien que l’expression « dilater l’âme » ne se retrouve dans aucun texte anglais facilement accessible d’avant 1830, et bien que ce soit une expression authentiquement sémitique du Proche-Orient ancien, étant donné qu’elle est attestée en allemand, nous devons en conclure que l’expression « leur âme s’est dilatée » est tout au plus un indice nécessaire à un authentique substrat sémitique du Proche-Orient pour le Livre de Mormon, mais pas un indice suffisant[28]. »

 

Après ce traitement, Hoskisson donne trois exemples d’indices « suffisants » : (1) l’utilisation répétée d’accusatifs apparentés dans le Livre de Mormon (par ex. 2 Néphi 5:15 ; Mosiah 9:8 ; 11:13 ; 23:5)[29] ; (2) la présence du nom juif « Alma » dans un acte de vente de terres découvert à Nahal Hever, datant de l’époque de la révolte de Bar-Kocheba[30] ; et (3) la notion que les eaux de l’océan sont la source des fleuves, qui est typique de la pensée du Proche-Orient et apparaît dans 1 Néphi 2:9.

 

Une deuxième étude qu’il vaut la peine d’examiner est « Le Livre de Mormon en tant que livre ancien », par C. Wilfred Griggs (maître assistant de philologie classique, d’histoire et d’Écritures anciennes et directeur des études de l’Antiquité à l’université Brigham Young)[31]. Il commence son étude en lançant un défi aux contradicteurs du Livre de Mormon :

 

« Il affirme être un livre ancien et il doit être examiné et critiqué en fonction de ce qu’il prétend être… Puisqu’il était impossible à qui que ce soit d’inventer un ouvrage de la longueur du Livre de Mormon représentant avec précision la société ancienne du Proche-Orient… il devrait être assez facile à un spécialiste de faire subir au livre l’épreuve de l’intégrité historique[32]. »

 

Ensuite Griggs se plaint : « C’est cependant précisément cette dimension de la critique historique qui a été presque totalement négligée dans les tentative de prouver que le Livre de Mormon était un faux[33]. » A titre d’exemple, un peu comme dans le cas du Livre de Mormon, Griggs attire l’attention sur la découverte, faite par Morton Smith en 1958, d’une lettre qui était censée être de Clément d’Alexandrie écrite à un certain Théodore. Le contenu de cette lettre était précédemment inconnu du monde des spécialistes et il n’est fait mention de Théodore dans aucun des écrits existants de Clément. La date de la copie, qui fut découverte au monastère de Mar Saba, près de Jérusalem, a pu être fixée assez facilement comme étant aux environs de 1750. Cependant, après une étude détaillée de ce document par comparaison avec d’autres sources anciennes, Morton Smith en conclut que c’était là effectivement une lettre authentique de Clément. Griggs fait ce commentaire :

 

« Si un texte de deux pages et demie peut donner lieu à 450 pages [la longueur de l’étude de Morton Smith] d’analyse et de commentaires pour en déterminer l’authenticité, on ne s’attendrait pas à moins de la part du monde des érudits dans le cas du Livre de Mormon[34]. »

 

Partant de là, Griggs se met en devoir d’examiner le songe de « l’arbre de vie », que l’on trouve dans 1 Néphi 8-15, dans le contexte des textes méditerranéens qui datent approximativement de l’époque de Léhi (sixième siècle av. J.-C.). Son étude mentionne de nombreux exemples de textes religieux et magiques écrits sur des tablettes d’or, d’argent et de bronze. Ce qui est particulièrement intéressant, ce sont les « plaques d’or orphiques » qui remontent au 5e siècle av. J.-C. et qui ont été découvertes dans des endroits aussi dispersés que l’Italie, la Grèce et Crète[35]. Les spécialistes s’accordent pour dire que ces plaques d’or démontrent une influence étrangère, mais n’ont pas pu se mettre d’accord sur ce qu’était cette influence. Griggs note toutefois que « L’influence provenait certainement du Proche-Orient ancien, même s’il n’y a pas d’accord sur l’endroit où les idées ont été émises à l’origine[36]. » Le reste de l’examen est constitué par une comparaison entre les rituels liés à ces plaques et des textes du Livre des Morts égyptien, et le songe de Léhi dans le Livre de Mormon. Après son étude détaillée, Griggs tire cette conclusion :

 

« Puisque les tablettes d’or grecques semblent avoir une origine égyptienne qui concorde dans le temps et dans le contenu avec les rapports du Livre de Mormon avec l’Égypte, l’explication la plus faisable et la plus plausible des caractéristiques internes partagées par le Livre de Mormon est que l’Égypte des septième/sixième siècles av. J.-C. est le point de rencontre commun des deux traditions[37]. »

 

La place manque ici pour une étude détaillée d’autres exemples de défenses du Livre de Mormon par les érudits, mais beaucoup d’autres méritent qu’on y fasse attention. John Welch a défendu la thèse d’un substrat ancien basé sur des structures chiastiques dans le Livre de Mormon[38]. Donald W. Parry, professeur d’hébreu à BYU et membre de l’équipe internationale d’édition des manuscrits de la mer Morte, a publié une étude exhaustive sur les structures poétiques hébraïques dans le texte du Livre de Mormon[39]. Roger R. Keller, ancien pasteur presbytérien armé d’un doctorat en études bibliques de la Duke University, a écrit une monographie défendant, sur la base d’usages distinctifs des mots, la thèse que le Livre de Mormon ne peut pas être le produit d’un seul auteur du 19e siècle, mais est au contraire le produit de plusieurs auteurs anciens[40]. John Tvedtnes, directeur des projets pour FARMS, a écrit des études techniques sur les hébraïsmes et les variantes d’Ésaïe dans le Livre de Mormon[41]. Plusieurs études basées sur l’analyse par la critique de la forme réclament aussi l’attention. Stephen D. Ricks, professeur d’hébreu et de langues sémitiques à BYU, a écrit un article détaillé traitant du couronnement du roi Benjamin dans Mosiah 1-6 avec, pour arrière-plan, la littérature concernant les traités dans le Proche-Orient ancien[42]. Blake T. Ostler a examiné le récit de la vision de Léhi dans 1 Néphi 1 sur l’arrière-plan de « la formule d’appel » dans des théophanies semblables dans la Bible hébraïque et les pseudépigraphes de l’Ancien Testament[43]. Il y a bien d’autres études qui pourraient être citées, mais ceci devrait suffire pour démontrer que les érudits mormons produisent des études sérieuses qu’il faut impérativement examiner de manière critique d’un point de vue évangélique informé.

 

V. LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE, LES PSEUDÉPIGRAPHES ET LA PERLE DE GRAND PRIX

 

Les spécialistes de la Bible connaissent bien l’impact que les découvertes de Qumran et des environs ont eu sur l’étude de l’Ancien et du Nouveau Testament[44]. Les manuscrits de la mer Morte ont considérablement augmenté notre compréhension de la critique textuelle de l’Ancien Testament, de la toile de fond araméenne du Nouveau Testament et de la complexité des divers judaïsmes qui existaient dans la Palestine du 1er siècle. On ne saurait surestimer l’importance de la recherche sur les manuscrits de la mer Morte pour comprendre la Bible.

 

Récemment, les spécialistes mormons sont apparus à l’avant-plan de la recherche sur les manuscrits de la mer Morte. FARMS et BYU ont patronné plusieurs conférences internationales sur les manuscrits en Israël et aux Etats-Unis, auxquelles ont assisté des savants de renommée mondiale. Il y a au moins quatre saints des derniers jours qui font partie de l’équipe internationale d’édition des manuscrits de la mer Morte dirigée par Emmanuel Tov[45]. Les recherches faites par les saints des derniers jours sur les manuscrits sont reçus favorablement par l’ensemble de la communauté des savants et l’on demande de plus en plus aux mormons de collaborer ou de contribuer à des livres avec des savants non mormons ou à les éditer[46]. L’intérêt des mormons pour les manuscrits de la mer Morte ne se limite pas à une simple curiosité. Ils utilisent les fruits de leurs recherches pour promouvoir leur foi[47].

 

Les mormons s’intéressent vivement aux manuscrits, et ce, pour plusieurs raisons. La principale d’entre elles est leur désir de présenter le christianisme primitif comme un mouvement fermement enraciné dans le judaïsme apocalyptique. Nibley écrit :

 

« Cette tradition commune n’était pas celle du judaïsme conventionnel, encore moins celle de la philosophie hellénistique ; c’était la tradition ancienne du petit nombre de justes qui s’enfuient dans le désert avec femmes et enfants pour se préparer pour la venue du Seigneur et pour échapper aux persécutions de la religion officielle[48]. »

 

Nibley voit un lien de continuité entre les sectaires du désert représentés par Léhi et sa famille (cf. 1 Néphi 2), la communauté de Qumran, le christianisme le plus ancien et le gnosticisme du deuxième siècle. Il ne s’agit pas de dire que les Esséniens de Qumran étaient des proto-mormons, mais simplement que le mormonisme a plus de choses en commun avec le système de croyances apocalyptiques représenté à Qumran qu’avec celui du christianisme hellénisé. Nibley poursuit :

 

« Maintenant que l’on a découvert et que l’on admet l’existence d’expressions, de points de doctrine et d’ordonnances typiques du Nouveau Testament bien avant l’époque du Christ, le seul argument efficace contre le Livre de Mormon s’effondre[49]. »

 

Ailleurs, il relève dix parallèles entre la littérature de Qumran et le Livre de Mormon. Un exemple est présenté comme suit :

 

« Pour la première fois, nous apprenons maintenant l’existence de l’origine juive ancienne (1) du langage théologique du Nouveau Testament et des apocryphes chrétiens, (2) de leur doctrine eschatologique et (3) de leurs institutions organisationnelles et liturgiques. Tous les trois reçoivent leur description la plus complète dans 3 Néphi, où le Messie lui-même vient organiser son Église sur les bases déjà posées pour elle[50]. »

 

Nibley n’est pas le seul à relever des parallèles entre les textes de Qumran et les Écritures mormones. William J. Hamblin se plaint de ce que « les contradicteurs [du mormonisme] n’ont jamais expliqué pourquoi nous trouvons des parallèles linguistiques et littéraires étroits entre le personnage Mahujah dans les fragments araméens du Livre d’Énoch des manuscrits de la mer Morte et Mahijah interrogeant Hénoc dans le livre de Moïse (Moïse 6:40)[51]. » Gaye Strathearn suggère plusieurs points de contact entre l’Apocryphe de la Genèse (1QapGen) découvert à Qumran et le Livre d’Abraham des mormons[52]. Stephen E. Robinson relève de nombreuses ressemblances  entre la communauté de Qumran et les saints des derniers jours. Il note que les Qumranites écrivaient les informations importantes sur du métal, ils croyaient au(x) baptême(s) par immersion[53], leur communauté était dirigée par un conseil de douze hommes avec trois prêtres gouvernants, ils avaient des repas sacrés de pain et de vin administrés par des prêtres[54], et ils croyaient en la révélation continue par l’intermédiaire d’un dirigeant prophète. Il écrit : « Tout cela nous amène à la conclusion qu’à de nombreux égards les Esséniens ont pu être plus proches de l’Évangile [mormon] que les autres sectes juives[55]. » Pour les défenses du Livre de Mormon, on pourrait citer davantage d’exemples. A la lumière de la participation croissante de spécialistes mormons à la recherche dans les manuscrits, nous pouvons être certains que notre attention sera attirée sur beaucoup d’autres parallèles.

 

Les spécialistes mormons ont un intérêt du même genre pour les pseudépigraphes de l’Ancien Testament. On peut le voir dans les deux volumes de Pseudepigrapha, publié par James H. Charlesworth[56]. La jaquette du livre dit :

 

« Ces traductions intéresseront les érudits, les spécialistes de la Bible, les professionnels de toutes les confessions et de tous les groupes religieux et les profanes, en fait, tous ceux qui peuvent être désignés comme « peuples du Livre », chrétiens, Juifs, mormons, musulmans[57]. »

 

La préface de l’éditeur contient des remerciements au Religious Studies Center de l’université Brigham Young pour avoir partiellement financé le projet. Stephen E. Robinson, un étudiant de Charlesworth, était responsable de la traduction et du commentaire de l’Apocryphe d’Ezéchiel, du Testament d’Adam et de 4 Baruch[58].

 

Alors que l’intérêt des saints des derniers jours pour les manuscrits de la mer Morte est avant tout lié au désir d’enraciner le christianisme le plus ancien dans le terreau du judaïsme apocalyptique, les pseudépigraphes offrent des points de contact plus précis entre les Écritures mormones et diverses sources anciennes. D’une manière générale, les mormons ne veulent pas laisser entendre qu’il existe des rapports littéraires génétiques entre ces textes, mais plutôt qu’il y a des parallèles conceptuels importants qui tendent à montrer que le Livre de Mormon et la Perle de Grand Prix font partie d’un milieu ancien.

 

Lors d’une table ronde, une question a été posée concernant les liens entre les Écritures mormones et des sources anciennes telles que les manuscrits de la mer Morte, les pseudépigraphes et les textes de Nag Hammadi. Dans sa réponse, S. Kent Brown a orienté vers deux domaines principaux.

 

Premièrement, il y a des points de contact en ce qui concerne l’intérêt pour des personnalités clés: Adam (Moïse 6:45-68 ; cf. Vie d’Adam et Ève et l’ Apocalypse d’Adam copte), Énoch (Moïse 6:25-8:1 ; cf les fragments du Livre des Géants et les livres d’Énoch éthiopien, slavon et hébreu), Melchisédek (Alma 13:14-19 ; cf. 11Q Melchisédek et le Melchisédek de Nag Hammadi), Abraham (Livre d’Abraham ; cf. le Testament d’Abraham et Apocalypse d’Abraham) et Joseph (2 Néphi 3:5-21 ; cf. Testament de Joseph).

 

Deuxièmement, il y a des parallèles en termes de thèmes-clés, comme le récit de la Création (Moïse 3:21-5:21 ; cf. 4 Esdras 6:38-54 et le gnostique De l’origine du Monde et l’Hypostase des Archons), l’idée d’une existence prémortelle des âmes (Abraham 3:128-28 ; cf. l’Apocryphe de Jacques et l’Évangile de Thomas, parole 4) et l’idée d’un rétablissement eschatologique suivant une période d’apostasie (cf. L’Apocalypse de Pierre dans la bibliothèque de Nag Hammadi)[59].

 

Le manque de place ne permet pas une étude approfondie de l’utilisation, par les saints des derniers jours, des pseudépigraphes de l’Ancien Testament, des apocryphes du Nouveau Testament et des textes de Nag Hammadi[60]. Cependant, plusieurs études méritent d’être mentionnées. Hugh Nibley a écrit un livre entier sur la littérature existante sur Énoch [61][lxi]. Stephen E. Robinson avance plusieurs faits intéressants: Paul a apparemment utilisé la Sagesse de Salomon, qui enseigne l’existence prémortelle de l’âme (8:19 et suiv.) et la création du monde à partir d’une matière non formée (11:17) (deux points de doctrine caractéristiques de la théologie mormone). Le récit de Zozime (également connu sous le nom d’Histoire des Rékhabites) contient une tradition intéressante sur des Juifs qui quittent Jérusalem du temps de Jérémie et traversent l’océan vers une terre de promission[62]. Le Testament d’Adam (3:1-5) contient un récit semblable à ce que l’on trouve dans Doctrine et Alliances 107:53-56. Et l’Évangile de Philippe décrit un rite d’initiation en trois étapes correspondant aux trois salles du temple de Jérusalem[63]. Dans une autre étude intéressante, S. Kent Brown compare les titres « Homme de Sainteté » et « Homme de Conseil » dans Moïse 6:57 et 7:35 avec des textes de la Bible hébraïque et deux documents plus récents, Eugnostos le Bienheureux et La Sophia de Jésus-Christ[64].

 

Les auteurs mormons ne sont pas les seuls à noter divers parallèles entre ces textes anciens et la littérature mormone. James H. Charlesworth, lors d’une conférence à l’université Brigham Young intitulée : « Messianism in the Pseudepigrapha and the Book of Mormon », met le doigt sur ce qu’il dit être « des parallèles importants… qui méritent un examen attentif. » Il cite des exemples de 2 Baruch, 4 Esdras, Psaumes de Salomon, et du Testament d’Adam[65]. Si la plus grande autorité du monde en matière d’écrits pseudépigraphiques anciens pense que de tels exemples méritent « un examen attentif », il pourrait être sage de la part des évangéliques d’y faire attention. George Nickelsburg a aussi relevé un parallèle assez intéressant entre le Livre des Géants, de Qumran, et le Livre de Moïse dans la Perle de Grand Prix mormone[66]. Harold Bloom, de Yale, ne voit pas comment expliquer les nombreux parallèles entre les écrits de Joseph Smith et l’ancienne littérature apocalyptique, pseudépigraphique et kabbalistique. Il écrit :

 

« Le génie religieux de Smith se manifestait toujours dans ce que l’on pourrait appeler sa précision charismatique, son sens infaillible du pertinent qui gouvernait les parallèles bibliques et mormons. Je ne peux qu’attribuer à son génie ou à son démon son étrange capacité de récupérer dans la théurgie juive ancienne des éléments qui avaient cessé d’être accessibles que ce soit au judaïsme officiel ou au christianisme et qui n’avaient survécu que dans des traditions ésotériques qui n’avaient guère de chances d’atteindre Smith directement[67]. »

 

LE MORMONISME ET LE DÉBUT DU CHRISTIANISME : PREUVES D’UNE APOSTASIE ?

 

Un principe central du mormonisme veut que l’Église originelle fondée par Jésus-Christ ait apostasié. C’est là une croyance absolument fondamentale du mormonisme parce que s’il n’y avait pas eu d’apostasie, on n’aurait pas eu besoin du « rétablissement » accompli par Joseph Smith[68]. Les spécialistes mormons (entre autres) prétendent que l’Église de la période post-apostolique différait substantiellement du christianisme le plus ancien. En cela, les savants mormons ont en grande partie adopté les idées d’Adolph Harnack et Walter Bauer[69]. L’esprit d’apostasie et l’influence croissante de l’hellénisation ont contribué à un déclin spirituel et doctrinal au cours des deuxième et troisième siècles. Selon cette thèse, le résultat fut que le christianisme primitif, enraciné dans le judaïsme apocalyptique, fut transformé en un syncrétisme de « christianisme » et de philosophie païenne platonicienne et (plus tard) néoplatonicienne. Le processus d’hellénisation fut tellement grave qu’il tua littéralement la religion fondée par le Christ et la remplaça par quelque chose d’autre. Stephen E. Robinson résume ce point de vue comme suit :

 

Essentiellement, ce qui est arrivé, c’est que nous avons de bonnes sources pour le christianisme du Nouveau Testament (les documents du Nouveau Testament eux-mêmes) ; ensuite la lumière s’éteint (c’est-à-dire que nous avons très peu de sources historiques), et, dans le noir, nous entendons le bruit étouffé d’une grande lutte. Quand la lumière revient une centaine d’années plus tard, nous constatons que quelqu’un a déplacé tout le mobilier et que le christianisme est quelque chose de très différent de ce qu’il était au commencement. On peut décrire avec précision cette entité différente par le terme christianisme hellénisé[70].

 

Les mormons ont écrit plusieurs études dans ce domaine[71]. Comme d’habitude, c’est Hugh Nibley qui a montré le chemin[72]. Il commence par un livre publié sous le titre The World and the Prophets. Ce livre est la transcription remaniée d’une série de discours adressés à l’origine à un auditoire radiophonique mormon entre le 7 mars et le 17 octobre 1954, intitulée « Time Vindicates the Prophets » [Le temps donne raison aux prophètes][73]. Dans ce livre, selon la préface de R. Douglas Phillips, Nibley décrit avec une grande clarté le processus selon lequel l’Église a changé de l’organisation dotée de prophètes inspirés, qu’elle était, pour devenir une institution tout à fait différente et étrangère édifiée sur la science des hommes. Il montre comment les prophètes ont été remplacés par les érudits, la révélation par la philosophie, la prédication inspirée par la rhétorique[74].

 

On peut penser ce que l’on veut des conclusions de Nibley, l’étendue de l’érudition qui s’exprime dans ces discours est intimidante. Il y traite de centaines de textes de Papias, Clément, Ignace, Irénée, Clément d’Alexandrie, Origène, Athanase, Augustin et Chrysostome (entre autres). Dans le style classique de Nibley, toutes les références sont traduites personnellement des originaux grecs et latins ; il est rare que soient citées des traductions pour les ouvrages allemands, français ou italiens.

 

Les érudits mormons ne limitent pas leur reconstitution du début de l’histoire chrétienne aux auditoires mormons. Afin de toucher un auditoire universitaire plus vaste, C. Wilfred Griggs a publié une histoire du début du christianisme égyptien, qui occupe tout un livre[75]. Étant donné qu’on le trouve souvent dans la bibliographie des ouvrages de référence sur l’histoire de la religion chrétienne, il apparaît que le livre de Griggs a été reçu favorablement [76][lxxvi]. Bien qu’il ne soit en aucune façon une apologie explicite du mormonisme, ce livre apporte beaucoup de soutien à la thèse mormone. Il y avance l’argument que le christianisme le plus ancien, tel qu’il a été introduit en Égypte au cours du premier siècle, n’était pas de la même espèce que ce que l’on a qualifié plus tard « d’orthodoxe ». Griggs déclare que « l’on ne peut pas montrer qu’il ait existé en Égypte, pendant les deux premiers siècles, une bifurcation radicale du christianisme en orthodoxie et en hérésie[77]. » L’étude qu’il a faite de nombreux papyrus chrétiens et gnostiques anciens trouvés en Égypte au cours des cent cinquante dernières années conduit Griggs à marquer son accord avec la thèse principale de Bauer[78]. C’est-à-dire que certaines manifestations du christianisme que l’Église a abandonnées plus tard comme hérésies « ne l’avaient pas du tout été à l’origine, mais ont été, du moins ça et là, la seule forme de la nouvelle religion, autrement dit, pour ces régions elles étaient tout simplement ‘le christianisme’[79] ». Ce que les hérésiologues ultérieurs tels qu’Irénée ont identifié comme étant du « gnosticisme » en Égypte était simplement « le christianisme » pour les Égyptiens[80].

 

Griggs décrit une version du christianisme primitif tout à fait différente du catholicisme naissant, qui devint plus tard « l’orthodoxie ». Cette version avait une tradition littéraire plus étendue, des tendances théologiques plus larges et davantage de pratiques rituelles ésotériques[81]. Il affirme que les indices archéologiques orientent vers une version du christianisme basée sur une tradition littéraire englobant les ouvrages canoniques et non canoniques (les deux catégories étant ici désignées comme telles à la lumière de leur statut ultérieur tel que défini par la tradition catholique)… Les chrétiens égyptiens acceptaient la tradition littéraire apocalyptique si notoirement rejetée par l’Église d’Occident, particulièrement comme le montrent les textes du « Ministère après la Résurrection », mais ils ne le faisaient pas aux dépens de l’Évangile ni des traditions épistolaires de l’Église catholique naissante[82].

 

Cette version du christianisme se développa pendant pas mal de temps dans la vallée du Nil[83]. Son déclin commença à la fin du deuxième siècle du fait que l’évêque d’Alexandrie se laissa influencer par l’ouvrage d’Irénée Contre les Hérésies. L’évêque et ses successeurs, vivement désireux d’augmenter leur prestige, s’alignèrent de plus en plus sur les puissants épiscopats « orthodoxes ». Comme le pouvoir de l’épiscopat alexandrin s’étendait sur un territoire plus grand, la forme apocalyptique originelle du christianisme fut de plus en plus condamnée comme hérétique. Quand les évêques alexandrins détinrent finalement le pouvoir ecclésiastique sur toute l’Égypte, les versions rivales du christianisme furent systématiquement balayées[84]. La correspondance avec la doctrine mormone de l’apostasie devrait être évidente[85].

 

Non seulement les érudits mormons cherchent à démontrer qu’il y a eu une hellénisation radicale du christianisme, mais ils trouvent beaucoup de parallèles entre le christianisme primitif et certaines pratiques et doctrines propres aux saints des derniers jours[86]. Par exemple, William J. Hamblin a écrit une étude détaillée comparant la cérémonie de dotation des temples mormons avec des textes connus par certaines sources gnostiques et ce qu’on appelle l’évangile secret de Marc. Hamblin argumente, en accord avec Morton Smith, John Dominic Crossan et Hans-Martin Schenke, que l’évangile secret de Marc conserve des textes antérieurs au Marc canonique. Il note :

 

« Avant la découverte récente de la lettre de Clément, les savants modernes prétendaient ordinairement que les théologiens du christianisme alexandrin étaient influencés par des notions gnostiques et hellénistiques. La nouvelle lettre de Clément montre que les Grands Mystères et l’Enseignement Hiérophantique n’ont pas été copiés par les Alexandrins chez les gnostiques ni chez les païens grecs, mais, comme l’affirme Schenke, faisaient partie des toutes premières idées et pratiques du christianisme alexandrin[87]. »

 

De là, il passe à un traitement de rites ésotériques dont nous connaissons l’existence par la bibliothèque de Nag Hammadi et les écrits d’Irénée, relevant douze parallèles avec la dotation du temple mormon, qu’il considère comme importants[88].

 

Un autre exemple vient de l’article de David L. Paulsen dans la Harvard Theological Review intitulé « Early Christian Belief in a Corporal Deity : Origen and Augustine as Reluctant Witnesses » [La croyance des premiers chrétiens en une Divinité corporelle: Origène et Augustin, témoins malgré eux]. L’étude de Paulsen commence par un appel à Harnack pour appuyer l’idée que l’Église du deuxième siècle a remplacé le Dieu personnel de la Bible par une divinité immatérielle à cause de l’influence du platonisme. Paulsen écrit :

 

« Harnack mentionne plusieurs sources d’une croyance chrétienne primitive en une divinité incarnée : idées religieuses populaires, métaphysique stoïcienne et paroles de l’Ancien Testament, pris littéralement… Mais il ne fait pas de doute que les écrits bibliques ont contribué d’une manière très significative au corporalisme du christianisme primitif, car Dieu y est décrit en termes décidément anthropomorphes. »

 

Le reste de l’article de Paulsen contient un traitement de certains écrits polémiques d’Origène et de passages d’Augustin qui montrent qu’il était courant pour les chrétiens de leur époque de concevoir Dieu comme une divinité incarnée (bien que ce ne soit pas le cas d’Origène, ni d’Augustin)[89].

 

VII. ET LA BIBLE DANS TOUT CELA ?

 

On pourrait répondre à tout cela que les sujets traités ci-dessus n’ont rien à voir avec la question. Après tout, si les mormons ne peuvent pas baser leurs croyances sur la Bible, peu importe qu’ils trouvent ou non de quoi les confirmer dans les manuscrits de la mer Morte, les pseudépigraphes ou l’histoire de la religion chrétienne. Sans la Bible, peu importe qu’ils utilisent leurs compétences en matière d’histoire, de cultures et de langues du Proche-Orient pour défendre un substrat proche-oriental pour le Livre de Mormon. Il y a, nous en convenons, du vrai dans cette objection. Mais on ne peut pas tout simplement balayer les problèmes de cette façon.

 

Un des sujets fondamentaux d’affrontement entre évangéliques et mormons, c’est l’interprétation de la Bible elle-même. Les uns et les autres affirment que la Bible est la Parole de Dieu. Tous affirment croire à chaque verset de la Bible[90]. Les uns et les autres affirment que c’est leur religion qui est confirmée par la Bible. Par conséquent, une grande partie du débat pourrait théoriquement être résolu par un appel à la Bible. Mais pour pouvoir le faire, il faut tout d’abord qu’il y ait accord sur les règles herméneutiques de base.

 

Il semble que, dans une grande mesure, les évangéliques et les mormons s’accordent à dire que la Bible doit être interprétée dans son sens grammatical-historique. Stephen E. Robinson écrit à propos de la ressemblance des points de vue évangélique et mormon quant à la nature de l’Écriture :

 

« Nous [les saints des derniers jours] tenons les Écritures pour littéralement vraies, nous réduisons au minimum les interprétations, symboliques, figurées ou allégoriques, acceptant les événements miraculeux comme historiques et l’enseignement moral et éthique comme faisant force de loi et valide[91]. »

 

Cette déclaration est très proche de la Déclaration de Chicago sur l’herméneutique biblique[92]. La question n’est donc pas une question de méthodologie.

 

La logique veut donc que ce que l’on doit fixer dans les dialogues entre mormons et évangéliques, c’est le contexte historico-culturel dans lequel les textes bibliques ont été écrits. C’est précisément ce que les mormons font dans leurs études sur les manuscrits de la mer Morte, les pseudépigraphes et les origines chrétiennes. Ils construisent l’infrastructure contextuelle nécessaire à une interprétation correcte de la Bible, du Nouveau Testament en particulier. Ils disposent les indices d’une manière qui, si on n’y trouve pas des failles, justifieront une interprétation du Nouveau Testament à la fois étayée historiquement et culturellement et en conflit avec la théologie évangélique.

 

Bien que consacrant la plus grande partie de leur énergie à l’étude de ces domaines, les mormons n’ont pas négligé l’étude biblique proprement dite. Un exemple qui aurait dû attirer l’attention des spécialistes évangéliques de l’Ancien Testament sur leurs homologues mormons est le Festschrift écrit en l’honneur de R. K. Harrison. Publié en 1988 par une maison d’édition évangélique, Israel’s Apostasy and Restoration contenait des essais par plusieurs des principaux savants évangéliques ainsi que trois essais écrits par des mormons (entre autres). La publication de l’ouvrage a été dirigée par Avraham Gileadi, que nous avons mentionné plus haut[93].  L’érudition des auteurs mormons ne le cède en rien à celle des autres[94]. En fait, un théologien évangélique au moins a cité ces essais dans ses propres écrits[95]. Il est frappant qu’aucun savant évangélique n’ait trouvé bizarre que des mormons contribuent à ce livre et l’éditent. On croirait que quelqu’un aurait fait une enquête pour voir si ces mormons utilisaient leurs compétences pour défendre leur religion. De fait, ce livre même soutient, d’une manière très subtile, le mormonisme. Premièrement, les trois essais mormons étayent l’un ou l’autre aspect de la théologie mormone[96]. Deuxièmement, le thème du livre et son titre reflètent la croyance mormone que l’histoire humaine est une série d’apostasies et de rétablissements de la vraie foi (la dernière étant le rétablissement de l’Église par Joseph Smith).

 

Il existe, semble-t-il, chez les évangéliques, une présupposition, que rien ne justifie, selon laquelle il n’y aurait pas de savants bibliques mormons respectables. Cet aveuglement empêche souvent de remarquer le travail que les savants mormons ont fait. Pourtant, les évangéliques citent les érudits mormons à l’appui plus qu’ils ne le pensent. Cela ne veut pas dire que la pratique est mauvaise en soi (elle ne l’est pas) ou que les savants mormons ne pourraient pas parfois faire des observations valables. (Les évangéliques citent bien les savants libéraux, catholiques ou juifs). Ce que nous voulons dire, c’est qu’il est illogique de la part des évangéliques d’affirmer que des groupes hétérodoxes comme les mormons n’ont pas de savants bibliques légitimes, alors qu’ils utilisent ces mêmes savants dont ils nient l’existence[97].

 

Comme pour le Livre de Mormon, les manuscrits de la mer Morte et les pseudépigraphes, nous pourrions décrire plusieurs exemples d’érudition biblique mormone, mais nous ne le pouvons pas, faute de place. Dans un traitement plus complet du sujet, nous pourrions décrire, en plus de ce qui précède, le travail que les savants mormons ont fait sur le temple biblique[98], la législation biblique[99], les structures chiastiques[100], le rôle de la magie dans l’Ancien Testament[101], l’unité d’Ésaïe[102], l’arrière-plan du Nouveau Testament[103], la théologie paulinienne[104], la critique textuelle[105] et d’autres encore[106]. Qu’il suffise de dire que les érudits mormons responsables ont tendance à ne pas participer à la naïve citation de versets qui caractérise le missionnaire ou le laïc mormon moyen[107].

 

VIII. ET LES ÉVANGÉLIQUES DANS TOUT CELA ?

 

Nous espérons avoir maintenant convaincu certains de nos lecteurs que l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours produit actuellement une apologétique robuste en faveur de ses croyances. Ses érudits sont qualifiés, ambitieux et prolifiques. Que faisons-nous de notre côté ? Le silence est devenu assourdissant. Et il devient de plus en plus bruyant. Les deux seules tentatives importantes (à part les Tanner) sont un article de James White et un livre récent de John Ankerberg et John Weldon.

 

L’article de James White, « Of Cities and Swords : The Impossible Task of Mormon Apologetics », était une tentative de faire connaître l’apologétique mormone, l’œuvre de FARMS aux évangéliques et, ce faisant, critiquer le tout[108]. Cet article échoue à tous les coups. Il ne mentionne pas un seul exemple de la littérature que nous avons présentée dans cet exposé. Il ne décrit pas avec exactitude l’œuvre de FARMS, ni celle de l’érudition mormone en général. Il donne à ses lecteurs l’impression que leurs recherches ne sont pas respectées dans les milieux universitaires. Nous croyons avoir démontré que ce n’est tout simplement pas le cas. Sa tentative de critique choisit deux des exemples les plus faibles. Non seulement il choisit des exemples faibles, il n’en fait même pas une critique convenable. Ce n’est rien de plus qu’une argumentation sur de fausses prémisses.

 

Le livre de John Ankerberg et John Weldon, Behind the Mask of Mormonism : From Its Early Schemes to Its Modern Deceptions, est bien pire[109]. Ayant lu beaucoup de littérature évangélique sur le sujet, nous considérons que c’est là une des polémiques les plus viles, les plus antichrétiennes et les plus fallacieuses que l’on ait imprimées. Les auteurs avilissent constamment leurs adversaires, jetant sans cesse le doute sur leur intelligence ou leur intégrité. Ce qui est particulièrement dérangeant, c’est l’appendice qui a été ajouté à l’édition mise à jour. Ils accusent les mormons de refuser «de tenir compte des faits théologiques, textuels, historiques et archéologiques confirmés qui entourent le mormonisme et le christianisme[110] ». La réalité, c’est que ce sont nos frères évangéliques qui étalent dans ce livre leur propre refus de tenir le moindre compte de ces questions. Et ils n’en ont pas non plus l’intention. Ils écrivent :

 

« Ce n’est pas que les évangéliques voient une objection à évaluer tous les arguments et les recherches citées par les contradicteurs mormons. Certains apologistes mormons pensent que tous les contradicteurs chrétiens du mormonisme devraient dépenser des milliers de dollars et d’heures de travail [comme le font les mormons ?] pour se tenir à jour avec le dernier cri des recherches défensives des mormons dans leurs nombreuses formes et ramifications… Quiconque connaît la Bible et l’histoire chrétienne sait que la doctrine chrétienne biblique orthodoxe est confirmée et prouvée. Pour que le mormonisme puisse prouver que le christianisme est faux, il faut qu’il présente au moins l’une ou l’autre preuve à l’appui de ses accusations[111]. »

 

Au vu de la somme massive d’éléments présentés comme probants publiés par les mormons, il est incroyable qu’Ankerberg et Weldon aient pu dire une chose pareille. Non seulement ils ont l’air de croire que les érudits mormons ne doivent pas réellement « connaître la Bible et l’histoire chrétienne », mais ils semblent dire qu’il n’est pas nécessaire de consacrer beaucoup de temps ou de ressources à répondre. A notre avis, le point de vue exprimé ici revient tout simplement à refuser de faire une recherche scientifique sérieuse. C’est le résultat soit de l’apathie, soit de l‘incapacité. Le plus qu’ils puissent faire, c’est marquer leur approbation enthousiaste pour l’anthologie de Brent Lee Metcalfe, New Approaches to the Book of Mormon, et de décréter que le combat est terminé[112].

 

CE QU’IL CONVIENT DE FAIRE : QUELQUES PROPOSITIONS

 

Le monde évangélique a besoin de s’éveiller et de répondre à la recherche mormone contemporaine. Sinon, nous allons inutilement perdre la bataille sans même le savoir. Nos suggestions sont les suivantes : Premièrement, les évangéliques doivent dépasser des présuppositions inexactes concernant le mormonisme. Deuxièmement, les évangéliques qui participent à la lutte contre les sectes doivent déférer à des personnes qualifiées les documents spécialisés dont la réfutation dépasse leurs capacités. Troisièmement, les érudits évangéliques doivent faire du mormonisme, ou de certains de ses aspects, un domaine auquel ils accordent un intérêt professionnel. Quatrièmement, les éditeurs évangéliques doivent cesser de publier des ouvrages qui ne sont pas informés, qui sont fallacieux ou qui ne sont pas à la hauteur à d’autres égards. Cinquièmement, les érudits de la communauté évangélique devraient collaborer à plusieurs livres traitant des questions soulevées dans cet article. Dans le même ordre d’idées, les publications professionnelles devraient inciter à la publication d’articles sur ces mêmes sujets. Enfin, nous voudrions recommander que les sociétés d’érudits évangéliques créent des groupes d’étude pour évaluer les affirmations des savants mormons. Les membres de l’Evangelical Theological Society ont fait un pas dans cette direction avec la création récente de la Société pour l’Étude des Religions Alternatives (SSAR). Le fait est que la croissance du mormonisme prend de vitesse même les prédictions les plus audacieuses des sociologues professionnels de la religion et est en route pour devenir, d’ici quatre-vingts ans, la première religion du monde depuis l’Islam au septième siècle[113]. Avec une telle croissance, les besoins exprimés dans cet article deviennent encore plus pressants au moment où nous abordons le vingt et unième siècle.

 

X. CONCLUSION

 

Les sentiments que nous avons essayé d’exprimer dans cet article sont parfaitement formulés dans les termes d’un théologien évangélique éminent.

 

Cette guerre spirituelle peut être considérée sous l’égide d’un combat des dieux, un thème biblique négligé que je veux récupérer… Les diverses religions et leurs dieux semblent rivaliser pour obtenir l’adhésion des hommes. La concurrence en religion n’est pas seulement biblique, elle est empiriquement évidente. Les religions vivantes sont toujours en concurrence avec les prétentions des autres. Si vous pouvez trouver une religion qui n’est pas en concurrence, vous aurez trouvé une religion qui est au bout du rouleau. Une religion dynamique veut toujours raconter son histoire, dont ses adhérents pensent que c’est la meilleure histoire jamais racontée et celle qui mérite le plus qu’on s’y engage.

 

D’après la Bible, l’histoire est le théâtre d’un combat des dieux. Les dieux sont en conflit. Entre eux se produit une sorte de survie du mieux adapté. Certains sombrent dans la défaite, tandis que d’autres sont dans une phase ascendante… L’histoire est un cimetière des dieux. Le Dieu vivant leur survivra à tous, prouvant qu’il est le vrai Dieu. Étant donné que ce moment de révélation se produit à la fin de l’histoire, et ne sera pas clair pour tout le monde avant cela, notre tâche missionnaire, entre-temps, est de tester la proposition concernant l’identité de Dieu et de mener le combat. Nous disons : Que l’on avance les prétentions, que l’information soit partagée, que les problèmes soient soupesés et que le dialogue ait lieu[114]*.

 



[1] Carl Mosser est récemment sorti de la Talbot School of Theology, à La Miranda (Californie), où il a fait des maîtrises de théologie, du Nouveau Testament et de philosophie de la religion et de l’éthique.

[2] Paul Owen fait un doctorat à l’université d’Edimbourg, où il étudie à la section Langue, littérature et théologie du Nouveau Testament.

[3] Nous avons inclus dans ces catégories une section démontrant l’application des outils de la recherche biblique au Livre de Mormon.

[4] Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de modifications importantes dans la théologie mormone. Il y a tout particulièrement le fait que les saints des derniers jours mettent maintenant l’accent sur l’importance du rôle de la grâce dans le salut, sur la personne du Christ et sur la position centrale du Livre de Mormon dans la formulation de la doctrine. C’est l’accent mis sur ce dernier point qui garantit que le mormonisme n’abandonnera pas complètement son caractère historique distinctif.

[5] Cf. The Oxford English Dictionary, 2e éd. sous la rubrique “scholar” et “scholarly”. Bien entendu, une méthode scientifique ne garantit pas que l’on parvient à des conclusions correctes. Malheureusement, beaucoup de ceux qui participent au mouvement d’opposition aux sectes ne font pas cette distinction et n’accordent donc pas à la science des saints des derniers jours le respect qui lui revient de peur de conférer une légitimité à ses conclusions.

[6] On pourrait croire que J. Tanner et S. Tanner, Answering Mormon Scholars, 2 vol., Salt Lake City, Utah Lighthouse Ministry, 1994, 1996 est une exception. Toutefois, cet ouvrage est avant tout une réponse à plusieurs critiques de leurs livres qui ont paru dans Review of Books on the Book of Mormon. Les Tanner sont des étudiants passionnés de l’histoire mormone, mais n’ont pas les compétences nécessaires pour réfuter complètement l’érudition mormone. La seule exception véritable est F. J. Beckwith et S. E. Parrish, The Mormon Concept of God: A Philosophical Analysis, Lewiston, NY, Edwin Mellen, 1991. Bien que bon, ce livre est non seulement difficile à se procurer, mais sa portée est limitée. On trouvera des critiques par des mormons dans  D. L. Paulsen et B. T. Ostler dans Philosophy of Religion 35, 1994, pp. 118-120 ; J. E. Faulconer dans BYU Sttudies, automne 1992, pp. 185-195 et tout particulièrement B. T. Ostler dans FARMS Review of Books 8/2, 1996, pp. 99-146.