La participation de Mitt Romney, membre de l’Église, ancien gouverneur du Massachusetts et candidat à l’investiture républicaine aux élections présidentielles de 2008 aux États-Unis, a exposé l’Église aux feux de la rampe et à tous les commentaires que l’on peut imaginer. Il nous a semblé intéressant de faire profiter nos lecteurs de l’article très perspicace suivant, paru dans The Christian Century, qui, pensons-nous donne une idée instructive de la façon dont l’Église et ses membres sont perçus par « ceux du dehors ».

UN PRESIDENT MORMON ? LA DIFFERENCE MORMONE

par Laurie F. Maffly-Kipp

Copyright 2007 CHRISTIAN CENTURY. Reproduced by permission from the August 21, 2007 issue of the CHRISTIAN CENTURY. Subscriptions: $49/year from P.O. Box 378, Mt. Morris, IL 61054. 1-800-208-4097. http://www.christiancentury.org/cpage.lasso?cid=8

En 1998, peu avant que la Southern Baptist Convention (Ndlr : la convention des Baptistes du sud, la plus grande confession protestante américaine et celle où se retrouvent certains des ennemis les plus virulents de l’Église) n’ait lieu à Salt Lake City, le bureau des missions de la SBC a distribué plus de 45.000 kits évangéliques intitulés « The Mormon Puzzle: Understanding and Witnessing to Latter-day Saints » (L’énigme mormone : comprendre les saints des derniers jours et témoigner auprès d’eux). Le kit contenait une vidéo qui représentait une famille mormone typique pratiquant le rituel mormon hebdomadaire de la « soirée familiale ». Le commentateur de la vidéo faisait remarquer que la famille mormone « pourrait être les voisins d’en face, des gens formidables et respectueux des lois qui adorent leurs enfants, en train d’inculquer des valeurs que nous aimons et chérissons tous. » Mais, ajoutait le commentateur, à défaut d’une orientation théologique, cette famille « serait perdue pour l'éternité ». Le message était que bien que les mormons semblent extérieurement nets et justes, au-dedans d’eux-mêmes ils sont entre les griffes de forces ténébreuses ; leurs actions masquent l’hérésie intérieure.

Ces documents de la SBC me reviennent à l’esprit quand je lis certains articles de journaux au sujet de la campagne de Mitt Romney pour la présidence. Photogénique, prospère et dynamique, flanqué d'une grande famille étroitement unie, Romney semble être un candidat viable. Mais il reste des soupçons profondément ancrés au sujet de son affiliation à l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Les journalistes font remonter ses prises de position politiques à ses croyances théologiques et ses levées de fonds à son appartenance religieuse. Un Romney président n'est pas simplement un véhicule pour les aspirations politiques d'un seul homme ; c'est l'occasion d'avoir « un mormon à la Maison Blanche ». L'Église mormone, vivement désireuse de se représenter d’une manière positive, a profité de l'attention des médias pour essayer de dissiper de vieux mythes et recueillir une attention positive.

Le mormonisme est une véritable énigme pour les observateurs extérieurs depuis que Joseph Smith a fondé le culte au 19ème siècle. On a dit que c’est une secte, une hérésie chrétienne et une forme américaine de l'Islam. Des évangéliques conservateurs tels que Franklin Graham et Richard Land ont récemment questionné Romney pour voir si ses croyances cadrent avec les leurs. Tout aussi inquiètes sont les questions posées par les journalistes ordinaires dans le Wall Street Journal et Time au sujet de pratiques telles que la polygamie et le port des sous-vêtements du temple.

Dans l’Atlantic Monthly de septembre 2005, par exemple, Sridhar Pappu écrit qu'il avait demandé à Romney s'il portait des sous-vêtements du temple—et reconnaît qu'il était mal à l’aise de devoir poser la question. Le problème de la religion d'un candidat « aurait dû disparaître avec l'élection de Jack Kennedy ». Mais Pappu a quand même posé la question en même temps qu’une autre question étrange qui semblait en vouloir dire plus que Pappu n’était disposé à l’admettre : « À quel point êtes-vous mormon ? » Pappu n’explique à aucun moment pourquoi les sous-vêtements pourraient avoir un rapport avec la candidature de Romney—ni ce qu’implique le fait d’être mormon à l’extrême. Le mormonisme reste mystérieux pour beaucoup d’Américains, s’il faut en croire le commentaire récent de Kenneth Woodward dans le New York TImes, qui mène à la notion que, comme John F. Kennedy, Romney devrait nous rassurer sur sa religion en déclarant sans équivoque qu’il est en priorité fidèle à la Constitution plutôt qu'à la hiérarchie de l’Église mormone.

Mais même si Romney devait expliquer ses croyances religieuses en détail, je doute que la plupart des gens se sentiraient plus à l'aise. Il est difficile d'imaginer que Romney puisse dire quelque chose sur le sujet qui soit cru sans hésitation par les nombreux Américains déjà prédisposés à être soupçonneux vis-à-vis de l'Église des saints des derniers jours.

Qu’est-ce que le mormonisme évoque en ce qui concerne la personnalité d'un président potentiel ? Cette question est surtout difficile parce que, comme c’est le cas pour n'importe quelle tradition religieuse, il n'y a pas nécessairement de corrélation directe entre les croyances ou la doctrine mormones telles qu’elles sont énoncées par les dirigeants de l’Église et les pratiques personnelles. Tout comme on ne peut pas dire grand-chose sur le comportement des catholiques simplement en écoutant les déclarations du pape ou même en lisant des passages d'Écriture, de même nous ne pouvons pas facilement prédire le comportement qu’auront les mormons en examinant des enseignements déterminés. La diversité chez les mormons est aussi commune que dans beaucoup d'autres traditions chrétiennes.

L'Église mormone elle-même n’est qu’une parmi des dizaines de groupes mormons de toutes sortes qui affirment l’autorité du Livre de Mormon. Bien que tous aient en commun un noyau d’enseignements, les groupes vont de certains qui pourraient passer pour des Unitariens à la secte polygame dirigée par le fondamentaliste Warren Jeffs. L'Église mormone, qui est de loin la confession mormone la plus grande, se situe quelque part entre ces extrêmes. Cela dit, il est possible de se faire une idée générale de l’identité mormone en considérant trois questions ayant une portée politique : l'autorité religieuse, les valeurs morales et les relations entre l’Église et l’État.

L’autorité religieuse : Les saints des derniers jours adhèrent aux enseignements d'Écritures diverses : la Bible, le Livre de Mormon, révélé à Joseph Smith et traduit par lui (et considéré comme étant l’équivalent de la Bible pour le Nouveau Monde), les Doctrine et Alliances (une compilation des révélations données aux dirigeants de l’Église, essentiellement à Smith lui-même) et la Perle de Grand Prix (un ouvrage contenant divers écrits de Smith et ses traductions de plusieurs textes antiques que Dieu lui a révélés). Ces ouvrages ont essentiellement la même fonction que la Bible pour les autres chrétiens : comme sources de foi, de discipline et de dévotion qui fournissent des guides sur la façon de vivre.

Toutefois, les mormons ne croient pas que le canon soit fermé. Le président et prophète de l'Église peut recevoir une révélation directe qui, en théorie, pourrait être ajoutée aux Doctrine et Alliances. En fait, certains mormons fidèles interprètent tous les enseignements des dirigeants supérieurs de l’Église—donnés dans les discours prononcés à la conférence générale et dans les articles publiés—comme une forme d'Écritures autorisées. Pour beaucoup de chrétiens et beaucoup d’Américains, cette possibilité est préoccupante. Et si le prophète avait une révélation qui contredit la loi des États-Unis ? Quelle serait la réaction des mormons pris individuellement—ou d’un mormon élu à un poste public ?

Damon Linker, écrivant dans le New Republic, pense que la possibilité d’une nouvelle révélation contribue à créer une identité religieuse instable en soi. Mettant les mormons dans la même catégorie que les anabaptistes modernes, les premiers fanatiques quaker et d'autres religieux radicaux, Linker évoque le spectre de disciples fanatisés qui abandonnent soudainement toute raison pour suivre la nouvelle révélation. Quoique le prophète de l’Église n’ait utilisé que deux fois en plus de cent ans ce pouvoir d'ajouter de nouvelles révélations, le risque de changements soudains d’orientation est considéré comme profondément suspect.

Oui, le prophète peut recevoir la révélation. Mais ce pouvoir est couché dans un ensemble de cercles concentriques de révélations et d'autorité : le prophète reçoit la révélation pour l'Église, les évêques reçoivent la révélation pour ce qui concerne leurs paroisses (églises locales) et les pères et les mères reçoivent la révélation pour ce qui concerne leurs familles. Chose capitale, les mormons—comme les protestants— accordent une grande importance au libre arbitre de chaque croyant, qui est censé prier et recevoir des conseils pour lui-même. Il est certain que cet ensemble de responsabilités interdépendantes détermine des lignes d'autorité claires—peu d’organismes sont aussi efficaces qu'une paroisse mormone locale en action—mais cela veut également dire que les dirigeants ne peuvent pas, en théorie, outrepasser les limites de l'autorité qui leur est conférée en vertu de leur office.

Ainsi donc, en pratique, l'autorité religieuse mormone est répartie et réglementée d’une manière tout à fait ordonnée ; on pourrait même dire que ce flux est à la fois plus contrôlé que dans beaucoup d’églises protestantes et plus démocratiquement distribué que dans le catholicisme romain. On enseigne aux mormons, dès leur plus jeune âge, que leur but dans la vie est d’exercer leur libre arbitre spirituel et d’entretenir de bons rapports avec Dieu. La hiérarchie de l’Église joue naturellement un rôle important dans cette progression, mais pas le seul rôle. Les études supérieures sont considérées comme importantes tant pour les femmes que pour les hommes, quelle que soit la carrière que l’on entreprend. On prône une vie saine et des valeurs morales élevées pas simplement pour la discipline qu’elles impliquent, mais comme éléments-clefs du progrès personnel. En d’autres termes, on met fortement l’accent sur la culture individuelle du libre arbitre personnel, un fait qui peut aider à expliquer le succès retentissant dans les affaires de quelqu'un comme Mitt Romney.

Les bons membres de l’Église mormone ne s’inclinent pas non plus en tous points devant les dirigeants de l’Église ; l'autorité de beaucoup d’enseignements de l’Église est, en fait, quelque peu ambiguë. Il y a, bien entendu, un certain nombre d'enseignements incontestables (comme : Joseph Smith était un prophète ; les relations sexuelles avant le mariage sont interdites), mais leur nombre est étonnamment peu élevé. Beaucoup d'autres décisions sont laissées à la conscience de chacun. Il suffit de demander à dix membres de l’Église si les mormons peuvent boire des boissons non alcoolisées contenant de la caféine pour se retrouver face à tout un éventail d'interprétations.

Il y a encore plus révélateur : c’est l'exemple donné par George Romney, père de Mitt. En 1964, le père Romney recevait une volée de bois vert de la part de l’aile droite du Parti Républicain pour ses idées progressistes en matière raciale. Il se heurtait aussi aux dirigeants de l’Église mormone : L'apôtre mormon Delbert Stapley avertit Romney qu'une proposition de loi sur les droits civiques qu'il défendait était « une législation perverse » qui contredisait la malédiction de Dieu sur les noirs. Romney ne fit pas marche arrière dans son soutien à l’égalité des droits, en dépit d’évidentes pressions politiques et ecclésiastiques. Sa prise de position ne compromit pas sa qualité de mormon fidèle. Conformément au respect mormon pour le discernement de chacun, Stapley ajoutait à sa lettre à Romney la concession : « Je ne peux pas vous refuser le droit à votre prise de position si elle représente ce que vous croyez et ressentez véritablement. »

Ces démonstrations de respect pour la primauté de la conscience individuelle et l'ambiguïté concomitante par rapport à l'autorité absolue des enseignements de l’Église ne sont pas rares. Il n’est pas du tout inévitable que Mitt Romney se sente tenu de calquer sa conduite sur une option religieuse particulière en matière de politique. Il est tout à fait certain que ses propres changements de position sur des sujets tels que la recherche sur les cellules souches et l'avortement en cas de viol ou d'inceste se situent dans une gamme de croyances qui est tolérée, sinon activement sollicitée, dans l’univers mormon.

Valeurs morales : Les chrétiens évangéliques se demandent si Romney se pliera aux « valeurs familiales ». Bien que les mormons partagent aujourd'hui beaucoup des buts politiques de la droite conservatrice concernant le rôle des femmes, les droits des homosexuels et l'avortement, ils parviennent à cette façon de voir par des moyens quelque peu différents.

Prenez, par exemple, la signification de la famille. L'enseignement mormon sur ce sujet est tout à fait différent de la conception protestante du péché, du salut et de la raison d’être de l’humanité. Pour les mormons, les êtres humains ont été créés par Dieu en tant que « enfants d'esprit » avant le début de cette vie-ci. Les esprits n'étaient pas pécheurs mais étaient, dans un certain sens, non développés spirituellement et avaient besoin d’un moyen de mûrir qui leur permettrait de vivre en famille avec leur Père céleste. Les esprits reçoivent un corps, qui doit leur permettre de progresser moralement et de prendre le chemin du salut. À cet égard, tous les êtres humains sont frères et sœurs, enfants littéraux de Dieu. Par ce passage dans la condition mortelle et par les leçons et les difficultés que seule l'activité corporelle peut donner (élever des enfants, exécuter des fonctions sacramentelles dans le temple), les humains œuvrent à leur salut. La famille prend un sens nouveau quand elle est considérée comme éternelle de nature. La tâche principale des gens est d'apprendre, de se développer et de s'améliorer et d’aider les membres de la famille à faire de même.

Tout cela peut paraître un peu abstrait, mais cela peut avoir des répercussions profondes sur la façon dont on perçoit la vie de famille. Plutôt que de voir les enfants comme des pécheurs qui ont besoin d’être châtiés et rachetés, les mormons ont tendance à considérer la discipline comme une stratégie pour enseigner la maîtrise de soi. Les mormons sont, à cet égard, héritiers d’une tradition théologique très libérale. Le langage que l'Église mormone utilise quand elle traite de l’éducation des enfants se concentre moins sur l’idée d’empêcher le péché et d’éviter la tentation et plus sur la culture personnelle : des sujets d’enseignement tels que « raisonner avec les enfants », « créer la confiance » et « parler de ses chagrins » reflètent la croyance que les êtres humains ne sont pas, en soi, prédisposés au péché. Les parents sont invités à « communiquer de la compassion » aux enfants et à fortifier leur confiance en soi et leur volonté d'autonomie. La conception mormone des valeurs familiales a imbibé les modèles psychologiques contemporains du développement humain à un degré beaucoup plus élevé que l'évangélicalisme conservateur.

La famille est également d’importance vitale pour beaucoup de mormons parce que le but final du progrès est de maintenir intacte la cellule familiale, tant ici-bas que dans l’au-delà. Si une grande valeur est accordée au libre arbitre individuel, il en va de même de la responsabilité collective—au sein de la famille immédiate et de l'Église dans son ensemble.

Pour les mormons, le salut est un effort conjoint. Il implique évidemment une certaine mesure d'initiative individuelle, comme la participation à certains sacrements de l’Église (le baptême et les autres cérémonies du temple, telles que le « scellement » de deux personnes par le mariage), mais c'est aussi une entreprise familiale dans laquelle les membres de la famille s’entraident et contribuent au bien commun. Le but le plus élevé d'un membre fidèle de l’Église est d’être scellé à sa famille pour l'éternité.

Les débats politiques maintenant liés aux « valeurs familiales »— l'avortement, le rôle des femmes et le mariage homosexuel—sont importants pour beaucoup de mormons, mais pour des raisons bien particulières. L'avortement est mal parce qu'il va à l'encontre du but de permettre à d’autres esprits d'entrer dans le monde mortel (bien que la valeur tout aussi importante du discernement individuel complique ceci ; l’enseignement mormon sur la régulation des naissances, par exemple, laisse beaucoup de latitude au choix du couple). Le mariage homosexuel n’est pas autorisé parce qu'il va à l’encontre de la croyance mormone que le mariage est un lien sacré et éternel qui n’est possible qu’entre hommes et femmes. Alors que les protestants interprètent traditionnellement le mariage comme une manière nécessaire d'apaiser les tentations de la chair ou comme une union naturelle qui sera dissoute dans la vie après la mort, les mormons considèrent le mariage comme un état éternel.

De même, les rôles des sexes ne sont pas seulement des conventions terrestres mais sont des fonctions sacrées ayant une portée théologique. Officiellement, il est recommandé aux femmes de rester à la maison avec leurs enfants. Mais beaucoup de mormones ont un métier et entretiennent des opinions que l’on pourrait qualifier de féministes. La rhétorique des mormones a tendance à moins se concentrer sur l'homme comme chef de famille et plus sur le partenariat des hommes et des femmes dans le mariage (les allusions de Mitt Romney à sa femme où il l’appelle la « partenaire de sa vie » vont dans le sens des pratiques mormones). Un nombre important de mormons libéraux se situent dans ce que Laurel Thatcher Ulrich, historien de Harvard détentrice du prix Pulitzer et membre fidèle de l’Église mormone, a appelé « le secteur non patronné » du mormonisme.

Ces dernières années, l'Église mormone a mis l’accent sur les options politique qu’elle partage avec les groupes protestants et catholiques conservateurs. Néanmoins, à cause de l’angle distinctif sous lequel les mormons abordent beaucoup de ces questions sociales, il n'est pas certain que le partenariat politique avec les évangéliques conservateurs durera ou qu'il ira au delà de quelques points communs. L'accent mis par les mormons sur le discernement individuel perturbe toujours la tentative de ramener les enseignements à des slogans.

Romney, comme l'Église mormone elle-même, a mis d’une manière plus véhémente, ces dernières années, l’accent sur sa position en faveur du respect de la vie et des valeurs familiales. Mais il est possible que Mitt, le candidat, comme son père, adopte une position de principe qui soit en désaccord avec les enseignements officiels de l’Église ou que l'Église elle-même se détourne du soutien actif aux valeurs familiales chères à la droite protestante. Après tout, c’est déjà arrivé : Quand la pratique du mariage plural a été rendue publique dans les années 1850, les mormons l'ont interprétée comme un prolongement des valeurs familiales victoriennes de manière à inclure plus de membres, pas comme une réfutation de ces valeurs.

Les chrétiens évangéliques feront-ils confiance à un mormon pour défendre les valeurs politiques que la droite chrétienne chérit tellement ? En dépit des tentatives de Romney pour créer une détente, les soupçons restent très forts comme ont pu le constater les quelques évangéliques qui ont essayé d’engager le dialogue avec des saints des derniers jours. Il y a plusieurs années, quand Richard Mouw, président du Fuller Seminary, a fait des efforts visibles pour trouver un terrain d’entente avec les mormons, beaucoup d’évangéliques ardents ont été outragés par ce qu'ils considéraient comme sa disposition à parler au diable. Il est clair que les évangéliques ne sont pas tous du même avis en ce qui concerne le dialogue avec les mormons. Mais il est certain que beaucoup resteront soupçonneux quant aux mobiles de Romney, en dépit de toute convergence temporaire d'intérêts.

Église et État : Les mormons manifestent un mélange tout particulier de patriotisme américain, d'insularité sectaire farouche et d’une méfiance à l’égard de l'autorité laïque due aux persécutions qu’ils ont subies de la part du gouvernement. À cause de leur insistance théologique sur la responsabilité personnelle et sur l'éthique de la progression, beaucoup de mormons—dont Mitt Romney—s’intègrent facilement à un système économique capitaliste et apprécient beaucoup les libertés rendues possibles par la séparation de l'Église et de l'État. Mais la mémoire collective des persécutions religieuses et de la permanence très réelle des soupçons et de l'animosité vis-à-vis de l’Église mormone nuance ce patriotisme d’une manière importante.

L'histoire des débuts de l'Église remonte à la surface à tout bout de champ, notamment dans les pages des textes scripturaires qui racontent les persécutions rencontrées par les mormons en Ohio, au Missouri, en Illinois et en Utah. Tout comme les protestants de la période coloniale ranimaient le souvenir des réformateurs martyrisés, les mormons, en dépit de leur succès collectif, envisagent leur identité collective comme celle d’étrangers. Et pour cause. Les mormons sont la seule communauté religieuse dans cette nation religieusement libre qui ait fait l’objet d'un ordre d'extermination. En 1838, Lilburn Boggs, gouverneur du Missouri, décréta que les mormons devaient être exterminés ou expulsés de l'état. (L'ordre a été officiellement annulé et des excuses ont été faites en 1975.)

Le conflit larvé entre l'Église et le gouvernement des États-Unis a resurgi en 1903 lors du procès, long de plusieurs années, qui a eu lieu quand il s’est agi de laisser Reed Smoot, sénateur de l'Utah, occuper son siège au sénat américain. Smoot, homme d'affaires de l'Utah et apôtre de l'Église mormone, fut accusé, par des politiciens protestants en vue, d'appartenir à une organisation « illégale ». (L'église avait officiellement renoncé à la pratique de la polygamie en 1890, bien que des relations polygames aient encore existé jusqu’au cours de la décennie suivante.) Smoot lui-même n’avait qu’une seule femme et était, à tous points de vue, un citoyen remarquable, mais ses liens avec l’Église mormone suscitaient des soupçons quant à ses capacités et ce à quoi il était fidèle. Après quatre ans, plus de 100 témoins et des milliers de pages de transcriptions, Smoot fut reçu au sénat, où il siégea pendant 30 ans (voir The Politics of Religious Identity: The Seating of Senator Reed Smoot, Mormon Apostle, par Kathleen Flake).

Si la loyauté mormone au gouvernement des États-Unis a connu un passé orageux et ambivalent, cela n’a pas été le cas de l'engagement mormon vis-à-vis du continent américain. La géographie américaine a une place spéciale dans l'histoire sacrée mormone. Selon le Livre de Mormon, elle est à la fois l'endroit où le Christ est apparu après avoir témoigné aux apôtres en Palestine et l'emplacement où il reviendra pour édifier son royaume dans les derniers jours. De plus, l'histoire des débuts, avec le martyre de Joseph Smith et l'exil vers l'Utah sous Brigham Young, a intégré des endroits tels que Cumorah (New York), Nauvoo (Illinois) et Kirtland (Ohio) dans une géographie sacrée.

Pourtant la commémoration par les mormons de sites américains ne rattache pas le gouvernement américain à un plan providentiel de la manière dont, par exemple Pat Robertson [télévangéliste célèbre, ndlr] voit dans la nation américaine le nouvel Israël. Pour les mormons, le gouvernement américain ne représente pas nécessairement le nouvel Israël ; mais le pays lui-même est l’emplacement futur de Sion.

Cette distinction est importante par ce qu’elle implique en ce qui concerne le désir que pourrait ou non avoir un président mormon de se servir du gouvernement fédéral comme véhicule sacré. Pareille option, étant donné le rapport ambivalent de l'Église avec un gouvernement pluraliste et profane—la nation est bonne et nécessaire et mérite même qu’on se batte pour elle, mais ne doit jamais être confondue avec Sion ou avec la communauté religieuse—paraît hautement improbable. Et avoir un président mormon semble certainement moins dangereux que le péril représenté par un président « né de nouveau » qui assimile ses décisions à la volonté de Dieu. À cause des persécutions qui ont ponctué leur histoire, les mormons sont globalement bien plus attachés à la protection des droits de l’individu et sur leurs gardes vis-à-vis de l'intervention gouvernementale que les évangéliques conservateurs.

Une autorité religieuse diffuse, l’insistance sur le libre arbitre et la responsabilité personnels et des rapports dévoués mais circonspects avec le gouvernement, voilà les éléments cruciaux de l’attitude mormone. Mais, comme je l'ai dit plus haut, les mormons ont leur diversité et il serait un peu trop simpliste de penser qu'on pourrait déduire des conclusions politiques précises à partir d'une doctrine ou d'une pratique religieuse données. Il n’est que de se rappeler le vaste territoire qui sépare Harry Reid [sénateur démocrate du Nevada et chef de groupe de la majorité au sénat, ndlr] de Orrin Hatch [sénateur républicain de l’Utah, ndlr] pour se faire une idée des divergences d’interprétation et de formulation de la vie politique qui peuvent exister entre coreligionnaires.

L'identité politique de Mitt Romney est moins claire encore. Il est maintenant surtout connu pour sa capacité de changer d'avis. S’il est tentant d’attribuer son glissement vers la droite aux machinations de l'Église mormone et s’il est vrai que l'Église elle-même, dans les dernières décennies, s'est alignée plus étroitement et plus énergiquement sur les valeurs conservatrices traditionnelles, il est difficile de voir une influence claire des préceptes religieux sur la doctrine politique.

Ce qui ressort le plus clairement de son mandat comme gouverneur du Massachusetts et comme président de Bain Capital, la société d’investissements qu'il a fondée à Boston, c’est que Romney apporterait à la Maison Blanche un style de gestion contrôlé et précis, un style étroitement calqué sur le mode de vie hiérarchique au sein de l'Église mormone. Ayant été évêque et président d'un pieu de l’Église (un pieu est analogue à un diocèse), Romney a appris ce que c’est que diriger au sein d’une bureaucratie.

Les derniers mois ont vu l'apparition de « Évangéliques pour Mitt » ainsi que des manifestations réticentes de respect de la part de personnalités telles que James Dobson [chrétien évangélique, fondateur de Focus on the Family, considéré comme le dirigeant évangélique le plus influent d’Amérique, ndlr] et Rush Limbaugh [animateur d’un programme radio, ndlr]. Albert Mohler, président du Southern Baptist Theological Seminary, qui a fermement déclaré que le mormonisme est une antithèse de la foi chrétienne, a exprimé son soutien conditionnel à Romney. « Il y a des circonstances dans lesquelles je pourrais bien voter pour Mitt Romney comme président », a-t-il dit à National Public Radio. « Si le contexte politique s’y prête, il se pourrait que beaucoup d'évangéliques votent pour un candidat mormon. » On est loin ici d’un soutien enthousiaste, mais cela montre que la candidature de Romney est viable et qu'une ère nouvelle est possible pour les mormons en Amérique.

En 1845, les mormons ont quitté les États-Unis pour les territoires de l’Ouest afin de pouvoir pratiquer librement leur religion. L'Amérique les a suivis, a annexé les territoires et les a de nouveau persécutés pour des raisons religieuses. Maintenant, au début du 21ème siècle, les mormons dans la normalité américaine comme éducateurs, banquiers, hommes d’affaires et politiciens. Avons-nous évolué au-delà des questions imposées au sénateur Reed Smoot ? Ou interprétons-nous toujours l'insularité et la discrétion mormones, si compréhensibles étant donné l’histoire mormone, comme un signe de déloyauté, d'irrévérence ou de mauvaises intentions ? C’est le cloisonnement que la candidature de Mitt Romney va tester une fois de plus.

Laurie F. Maffly-Kipp enseigne l'histoire religieuse américaine à l'université de Caroline du Nord à Chapel Hill.



 

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