Le Livre de Mormon gagne à être étudié en profondeur. Cela permet de sortir des classifications naïves et de découvrir la dynamique véritable des relations entre les diverses populations du livre. Une fois de plus on en sort avec le sentiment que le Livre de Mormon est bien plus complexe que le lecteur superficiel le croit et que dans sa complexité il reste parfaitement cohérent. Un témoignage de plus de son authenticité.

LES ENNEMIS D’ALMA – L’AFFAIRE DES LAMANITES, DES AMLICITES ET DES MYSTERIEUX AMALEKITE

par J. Christopher Conkling
© Journal of Book of Mormon Studies, vol. 14, n° 1, 2005, p. 109

Les lecteurs du Livre de Mormon savent que les Lamanites étaient les éternels ennemis des Néphites [1]. Peu après l’arrivée de la colonie de Léhi dans le Nouveau Monde, le Seigneur a bien dit que les Lamanites seraient un « fléau » pour la postérité de Néphi « pour l’inciter à se souvenir de [lui] » (2 Néphi 5:25 ; comparer avec 1 Néphi 2:24). La suite du livre décrit des tensions apparemment incessantes entre Lamanites et Néphites qui prendront fin avec la destruction totale de la civilisation néphite. Les Lamanites seront une menace incessante.

Les études récemment faites sur le texte montrent cependant que la question des ennemis des Néphites n’est pas forcément aussi tranchée que cela. C’est, en tous cas, particulièrement vrai pendant la carrière publique d’Alma le Jeune (vers 91-73 av. J.-C.), quand les missionnaires néphites envoyés aux Lamanites entrent en contact avec les mystérieux Amalékites (voir Alma 21-43). Comme nous le verrons, ces Amalékites ne sont en fait rien d’autre que les Amlicites, qu’Alma a rencontrés précédemment dans sa carrière (voir Alma 2-3). Cette observation est basée sur deux sortes de données fournies par le texte : les variations d’orthographe dans les manuscrits originaux d’Oliver Cowdery et des indices fournis par le texte traditionnel que beaucoup de lecteurs n’ont pas remarqués. Ces découvertes jettent une lumière nouvelle sur la structure des écrits d’Alma et nous amènent à la question la plus cruciale: Le fait de considérer que les Néphites sont en général les bons et les Lamanites les mauvais n’est-il pas une conclusion simpliste au vu de ce que le texte dit en réalité ?

La présente étude vise à apporter un correctif à l’interprétation traditionnelle du Livre de Mormon. Par exemple, George Reynolds et Janne M. Sjodahl, dans leur Commentary on the Book of Mormon présentent les Amalékites comme étant « une secte d’apostats néphites dont l’origine n’est pas précisée [2] ». Le Book of Mormon Reference Companion, plus récent, partage ce point de vue dans l’article sur les Amalékites : « Le Livre de Mormon ne fournit pas de renseignements sur l’origine de ce groupe [3]. » Nous pouvons heureusement éclaircir maintenant le mystère de l’origine des Amalékites.

Les indices internes

Il y a des années, certains étudiants du Livre de Mormon ont remarqué de curieux événements dans le livre d’Alma. Le livre commence par Néhor et passe rapidement à une menace néphite majeure liée à Néhor, l’apostat Amlici. Les partisans de celui-ci, les Amlicites, font une tentative de s’emparer du gouvernement et de s’adjuger une élection, mais ils se font battre lors de grands combats et sont, semble-t-il, balayés (voir Alma 1-2). On voit pourtant Alma passer tout le chapitre suivant (Alma 3) à parler de la menace et de la marque des Amlicites alors qu’ils ont disparu. Cela fait beaucoup de détails pour une menace qui n’existe plus. D’un point de vue structurel, Alma 3 ressemble plus à un avertissement et à l’introduction à un problème qu’à un commentaire sur un problème qui n’est plus présent.

Quelques 18 chapitres plus tard, le missionnaire Aaron tombe sur un autre groupe de fauteurs de troubles, appelés Amalékites, qui sont alliés aux Amulonites et qui contribuent à endurcir les Lamanites (voir Alma 21:2-4). On nous présente ce nouveau groupe parmi deux autres que nous connaissons déjà bien et le nom est donné comme s’il allait de soi, comme si le lecteur savait parfaitement de qui il s’agit : « Or, les Lamanites, et les Amalékites, et le peuple d'Amulon avaient construit une grande ville, qui était appelée Jérusalem. Or, les Lamanites, par eux-mêmes, étaient suffisamment endurcis, mais les Amalékites et les Amulonites étaient encore plus durs; c'est pourquoi ils firent en sorte que les Lamanites s'endurcissent le cœur, qu'ils devinssent forts dans la méchanceté et dans leurs abominations » (Alma 21:2-3). Quand ils lisent ce passage pour la première fois, la plupart des gens ne se rendent probablement pas compte qu’ils viennent encore de rencontrer un nouveau groupe, un groupe dont l’origine n’est pas donnée.

Quand nous comparons les Amlicites avec les Amalékites, nous constatons qu’Amlici et les Amlicites sont mentionnés 43 fois entre Alma 2:1 et 3:20, après quoi ils ne le sont plus jamais. Les Amalékites sont mentionnés 19 fois entre Alma 21:2 et 43:44, souvent quand il est question des descendants d’Amulon, prêtre du roi Noé, en dissidence avec les Néphites ou avec les dissidents néphites appelés Zoramites. Les Amlicites ont une théologie, une organisation politique, une aristocratie, des armées, des alliances avec les Lamanites, une organisation militaire, des liens avec Néhor et un marquage distinctif de la peau qu’ils se sont imposé (voir Alma 1:4-6 ; 2:1-2, 5-6, 9, 12, 14, 24 ; 3:4-6) tout comme les Amalékites ont une théologie, des villes, des sanctuaires, des synagogues et des liens avec les Lamanites, les Amulonites, les Zoramites et « les Néhors » (voir Alma 21:2, 4, 6 ; 43:6). Aaron, fils de Mosiah, affronte un Amalékite dans une des synagogues des Amalékites (voir Alma 21:5-11) et a plus tard une discussion avec le père de Lamoni concernant leurs croyances (voir Alma 22:7-18) [4]. Quand il lui demande s’il croit en Dieu, le roi lamanite répond d’abord en parlant des croyances et des sanctuaires du culte des Amalékites (voir Alma 22:7). Les deux groupes exercent apparemment une influence suffisante pour que cela justifie tant de détails.

À première lecture, cette introduction, faite au passage, d’un nouveau groupe appelé Amalékites (voir Alma 21:2) n’aurait pas dû nous déranger puisque le Livre de Mormon brosse souvent son histoire à grands coups de pinceau, notant des noms sans explication, notamment le nom crucial Mormon lui-même (voir Mosiah 18:4). Cependant, contrairement à ce qui se passe pour les noms de personnes, nous ne pouvons pas trouver, dans cet abrégé, d’autre cas où un groupe apparaisse sans explication ou introduction – la seule exception, ce sont les Amalékites [5]. Il y a bien deux Amaléki dans le livre (voir Omni 1:12-30 ; Mosiah 7:6), mais aucun des deux n’a de liens connus avec ce groupe. S’il y a eu un Amaléki qui a fondé ce groupe, le livre n’en dit rien [6].

D’un point de vue chronologique, les Amlicites et les Amalékites correspondent parfaitement. Ils ne se chevauchent jamais. Alma parle des problèmes qu’il a avec un vaste groupe de dissidents néphites obstinés appelés Amlicites, qui sont de l’ordre de Néhor et sont alliés aux Lamanites. Aaron et Ammon, qui se trouvent en territoire lamanite à la même époque, parlent de leurs problèmes avec un autre allié lamanite redoutable selon l’ordre de Néhor, un peuple dont le nom, Amalékites, ressemble fort au nom Amlicites. Les uns et les autres poursuivent en même temps les mêmes types d’objectifs et causent les mêmes problèmes. Les deux groupes, on nous le dit bien, ne sont pas de purs Lamanites (voir Alma 2:1-11 ; 24:28-29). L’un des groupes nous est présenté comme s’il allait avoir une importance permanente. L’autre nous est présenté pour la première fois comme si son identité est déjà bien connue. Il est certain que le texte est plus clair si ces deux groupes n’en font qu’un. John L. Sorenson a souligné, il y a quelques années, cette forte ressemblance et pense que « il est possible qu’ils [les Amalékites] constituaient le reste des Amlicites... leur nouveau nom découlant peut-être d’une ‘lamanitisation’ de l’original [7]. »

Les indices fournis par le texte

Cette nouvelle description des Amlicites et des Amalékites comme étant des groupes identiques a acquis une crédibilité nouvelle quand Royal Skousen, rédacteur du projet de longue haleine d’élaboration d’un texte critique du Livre de Mormon, a montré que les textes originaux donnent leur appui à cette conclusion. En 2002, il a expliqué que les groupes apostats du livre d’Alma actuellement écrits Amlicites et Amalékites sont très vraisemblablement le même groupe de dissidents, fondé par Amlici, et que les noms doivent être écrits de la même façon [8]. Skousen a remarqué que ces types d’erreur dans les manuscrits originel et de l’imprimeur étaient dus à des incohérences dans l’orthographe d’Oliver Cowdery.

L’analyse soigneuse faite par Skousen du manuscrit originel, dicté, montre comment de telles erreurs ont pu s’y glisser. Souvent, quand un nom apparaissait pour la première fois, Joseph Smith devait marquer un temps d’arrêt pour l’épeler. C’est ainsi que nous trouvons des mots barrés dans le manuscrit originel avec, au-dessus, l’orthographe corrigée. Joseph ne redonnait apparemment pas l’orthographe du nom quand il apparaissait plus loin, car on voit que Cowdery orthographie certains noms de plusieurs manières différentes en dépit de la correction originelle. Une fois que Cowdery a eu préparé le manuscrit, l’imprimeur a dû recevoir pour consigne de se référer à l’orthographe originelle des noms chaque fois qu’ils se représentaient. Dans les cas Amlicites/Amalékites, aucun des deux groupes n’est mentionné par son nom entre Alma 3:20 et 21:2. Par conséquent, quand l’imprimeur a de nouveau rencontré le nom dans ce qui est maintenant Alma 21:2, il a vraisemblablement pensé que c’était un nouveau groupe et, plutôt que de se reporter à l’orthographe de ce qui est maintenant Alma 3:20, il a simplement suivi le manuscrit de l’imprimeur. L’orthographe Amalékite a pu sembler logique parce qu’il y a réellement des Amalécites [Amalekites en anglais] (voir Nombres 13:29) et qu’il y avait précédemment dans le Livre de Mormon des hommes appelés Amaléki (voir Omni 1:12 ; Mosiah 7:6) [9]).

Skousen fait remarquer que l’orthographe manuscrite d’Alma 24:1 du manuscrit originel confirme la thèse d’une confusion dans l’orthographe des noms. On n’y trouve pas Amalékites comme dans l’édition actuelle, mais Amelicites, ce qui n’est pas tout à fait Amlicites mais est plus proche qu’Amalékites. L’orthographe du manuscrit originel dans Alma 24:28 [10] est Amelicites et il n’y a qu’une partie du mot: Amelic[…] qui est visible dans Alma 27:2. Les deux fois que le nom apparaît dans Alma 43:6, il est orthographié Amalekites et Amelekites, des orthographes différentes dans le même verset. Aux versets 43:13 et 43:20, nous lisons en lettres partiellement effacées Amalickites et Amelickites. Dans Alma 43:44, l’orthographe est Amalekites [11]. Il est clair que l’orthographe était plutôt confuse et que beaucoup de lettres courantes, particulièrement le c et le k, étaient tout à fait interchangeables. Le fait que les mots écrits actuellement Amalékites étaient souvent écrits avec un c seulement ou avec un ck confirme encore davantage les indices internes précédemment relevés. Quand nous nous servons des documents les plus anciens que nous ayons (les manuscrits de Cowdery), il n’y a guère de raison de penser que les Amlicites et les Amalékites étaient deux groupes distincts.

Qu’est-ce que cela change ?

Si cette théorie, à savoir que les Amlicites et les Amalékites sont le même groupe, est exacte, cela veut dire qu’Alma a structuré son récit d’une manière encore plus rigoureuse et plus soigneuse que nous le pensions. Ce qui était précédemment considéré comme deux chapitres introductifs (Alma 2-3) consacrés à un problème sur le point de disparaître peut maintenant être compris comme présentant la menace et le problème majeurs qu’Alma dut affronter le reste de sa vie. En théorie il aurait pu commencer son récit par les voyages des fils de Mosiah, mais, de toute évidence, il éprouvait le désir d’introduire le conflit majeur que devaient affronter tant les missionnaires envoyés aux Néphites (Alma et ses compagnons) que ceux envoyés aux Lamanites (Ammon, Aaron et leurs compagnons), sans quoi il ne pourrait pas expliquer convenablement les épreuves de n’importe lequel de ces groupes. Il y a peut-être ici une ressemblance avec le temps d’arrêt marqué par Mormon (ou Hélaman) pour nous dire de faire très attention à Gadianton la première fois qu’il est question de son groupe (voir Hélaman 2:13-14). Dans le même ordre d’idées, Alma (ou Mormon) donne beaucoup de détails sur les Amlicites au chapitre 3 parce que ceux-ci vont revenir affliger Alma et les Néphites pendant tout le reste de la vie d’Alma.

Le compte rendu du ministère d’Alma (Alma 1:1-45:19) commence et finit au même endroit, empêtré dans les problèmes résultant de l’apostasie de Néhor et des Amlicites. Sa toute première bataille et sa bataille finale, 18 ans plus tard, se terminent par la même histoire : les cadavres des soldats ennemis sont jetés dans le fleuve Sidon, qui les emporte dans « les profondeurs de la mer » (Alma 3:3 ; 44:22). Ainsi donc, le récit d’Alma montre bien comment la dissension, combattue par la prédication de la parole, peut conduire à l’apostasie puis à la trahison, combattue par des mesures juridiques et par la guerre [12].

Les grandes batailles du règne d’Alma furent menées contre des armées lamanites alliées ou conduites par des apostats néphites tels que les Amlicites (Amalékites), les Amulonites à moitié Néphites (voir Alma 21:2-25:9) ou les Zoramites (voir Alma 30:59-43:44). Alma 43:6 dit : « Comme les Amalékites [Amlicites] avaient en eux-mêmes des dispositions plus méchantes et plus meurtrières que les Lamanites, [le dissident] Zérahemnah désigna des capitaines en chef sur les Lamanites, et ils étaient tous Amalékites [Amlicites] et Zoramites. » Alma 43:44 ajoute : « Ils étaient inspirés par les Zoramites et les Amalékites, qui étaient leurs capitaines en chef et leurs dirigeants. » Et Alma 43:13 relie tous ces groupes entre eux dans les batailles finales qui précèdent le départ d’Alma: « Ainsi, les Néphites furent forcés de résister seuls aux Lamanites, qui étaient un composé de Laman et de Lémuel, et des fils d'Ismaël, et de tous ceux qui étaient entrés en dissidence avec les Néphites, qui étaient Amalékites [Amlicites] et Zoramites, et les descendants des prêtres de Noé [Amulonites]. »

En outre, quand nous lisons les atrocités dont furent témoins les fils missionnaires de Mosiah chez les Lamanites, notamment le massacre des 1005 Anti-Néphi-Léhis (voir Alma 41:21-22), il nous est plus facile de remarquer que le fait qu’Alma mentionne les vrais méchants est dans la ligne de la structure du livre : « La majeure partie des Lamanites qui tuèrent tant de leurs frères étaient Amalékites [Amlicites] et Amulonites, dont la majeure partie était selon l'ordre des Néhors. » Et parmi les convertis à la vérité, « il n'y en eut aucun qui fût Amalékite [Amlicite] ou Amulonite, ou qui fût de l'ordre de Néhor, mais ils étaient de véritables descendants de Laman et de Lémuel » (Alma 24:28-29).

Cette nouvelle lecture permet de jeter la lumière sur une autre question qui jusqu’ici laissait perplexe. Traditionnellement, il n’a pas été possible de rattacher convenablement les quatorze années de mission des fils du roi Mosiah (voir Alma 17-26) au quatorze années de ministère d’Alma (voir Alma 1-16) [13]. Le seul lien concret entre les deux était la mention par Alma de la marche des Lamanites pour détruire Ammonihah, la onzième année des juges (voir Alma 16:2-9), et son pendant dans Alma 25:2-3. Pourtant il n’y a rien dans les vastes mouvements d’armées lamanites au cours de la cinquième année, racontés dans Alma 2:24 et 27 où il soit question d’un roi lamanite (voir Alma 2:32-33). Les Amlicites étaient manifestement alliés aux Lamanites (voir Alma 2:24) et Ammon et Aaron avaient eu affaire à des rois lamanites, mais le récit des fils de Mosiah ne dit rien de cette alliance menaçante avec les Amlicites. Mais maintenant, nous voyons que ces événements d’importance majeure d’Alma 2 sont également mentionnés par Ammon et Aaron, en tous cas en termes d’influence politique amlicite (voir Alma 21:2-5, 16 ; 22:7). Ammon et Aaron mentionnent les mêmes problèmes d’influence politique amlicite auprès des Lamanites à l’époque même où Alma les rencontrait (voir Alma 24:28-29).

Il reste une question. Alma 21:1-4 mentionne que le premier endroit où Aaron se rend en tant que missionnaire est la ville partiellement amalékite [amlicite] de Jérusalem. Comment les Amlicites auraient-ils pu aider à la construction d’une grande ville lamanite la première année du règne des juges si Néhor n’était pas devenu actif avant cette première année et si les Amlicites n’étaient pas apparus avant la cinquième année ? (voir Alma 2:1). Il y a deux réponses : (1) le texte dit que les missionnaires ont eu beaucoup d’activités avant qu’Aaron n’atteigne Jérusalem et ne dit jamais qu’il y est arrivé au cours de la toute première année (voir Alma 17:6-18). Peut-être était-ce la deuxième, la troisième ou la quatrième année ou plus tard (on ne nous rapporte que très peu d’événements d’une mission qui a duré quatorze ans) et (2) les problèmes engendrés par Néhor et Amlici ont dû atteindre leur paroxysme au cours des années mentionnées dans Alma 1-2, mais ils duraient apparemment déjà depuis plusieurs années (voir Alma 1:16-23). Il est très improbable qu’Amlici ait pu arriver sur le devant de la scène avec le soutien de près de la moitié de la population, se lancer dans une élection nationale animée, se faire couronner illégalement, lever une grande armée, déplacer de grandes parties de la population néphite, faire alliance avec les Lamanites et organiser trois grandes batailles, tout cela en un an (voir Alma 2:2-3:25). Même les dictateurs modernes avec les transports d’aujourd’hui et les communications de masse n’ont pas réussi tout cela en une seule année. Alma nous dit expressément qu’une grande partie de tout cela s’est effectivement produit en une seule année, du moins « toutes ces guerres et ces querelles » (Alma 3:25). Mais la lente édification d’un support politique et la formation d’alliances étrangères duraient sans doute depuis des années [14]. C’est comme cela que fonctionnent les gens et les mouvements dans la réalité historique.

Un autre exemple tiré de l’histoire profane le montre: les groupes perturbateurs tels que les communistes et les nazis ont tendance à persister, à se regrouper, à se transformer ou à reparaître sous des formes diverses. C’est la même chose dans le Livre de Mormon. Juste au moment où nous pensons en avoir fini avec les Amlicites dans Alma 2:36-38 ou avec les Amulonites dans Alma 25:4-9, nous nous apercevons qu’ils sont toujours là dans Alma 21:2 et 43:13. Encore une fois, pour ce qui est du caractère historique du Livre de Mormon, c’est comme cela que les choses se passent dans l’histoire réelle.

En outre, si nous lisons ces écritures de la manière conseillée par Brigham Young, « comme si vous les écriviez il y a mille, deux mille ou cinq mille ans… comme si vous étiez à la place de ceux qui les ont écrites [15] », nous nous souviendrons qu’Alma avait, lui aussi, connu l’apostasie et la rédemption personnelles dans sa jeunesse. Nous pourrions nous demander : Quelle a été la première réaction d’Alma face à Néhor et à Amlici, cette nouvelle génération d’apostats ? Étaient-ils tels qu’il avait été lui-même ? Se pourrait-il qu’ils aient été de vieux amis ou des alliés ou même des disciples ? Le passage de Mosiah 27:32-28:1 parle d’une mission, dont on ne sait pas grand chose, auprès des Néphites par Alma et les fils de Mosiah, qui a apparemment duré entre une et huit années, ce qui montre que la conversion d’Alma avait moins de dix ans. Quand nous lisons plus tard qu’Alma et Amlici se battent en corps à corps (voir Alma 2:3), nous pourrions nous demander ce qu’il a bien pu penser. Alma avait jadis été comme Amlici (comparer Mosiah 27:8, 19 avec Alma 2:1-2) et si Alma n’avait pas changé, Amlici aurait même pu mieux réussir dans sa rébellion puisqu’il n’y aurait sans doute pas eu un juste comme Alma pour l’arrêter. Les deux hommes avaient commencé la vie sur la même voie et ils l’avaient suivie jusqu’au moment où ils avaient fait le choix crucial de continuer ou de changer. En tuant Amlici, Alma ne tuait-il pas de nouveau une vieille version de lui-même ? Même après avoir tué Amlici, il dut affronter les dissidents de ce dernier jusqu’à sa dernière bataille (voir Alma 43:44).

Questions ethniques et tribales

Une fois que nous comprenons mieux en qui Alma voyait les vrais ennemis, nous pouvons décider de repenser la lecture simpliste et tribale du Livre de Mormon où les Lamanites apparaissent comme « les méchants » et les Néphites comme « les bons ». Bien que John Sorenson et quelques autres spécialistes du Livre de Mormon n’utilisent jamais le terme race pour décrire les différences entre Néphites et Lamanites [16], la plupart des lecteurs du Livre de Mormon voient une dimension ethnique dans le livre, aussi librement que l’on définisse les termes plutôt imprécis que sont race et ethnicité [17]. Par exemple, les œuvres artistiques et les films tant officiels que non officiels font ressortir ce qui semble être des caractéristiques raciales ou ethniques différentes dans les peuples du Livre de Mormon [18] parfois avec des connotations morales (voir Énos 1:20).

Il y a toujours eu des manières d’aborder les problèmes nationaux ou personnels basées sur la notion de groupe où la faute était rejetée sur ceux du dehors, sur « eux ». Par comparaison avec les sociétés occidentales modernes, toutes les sociétés anciennes, dans toutes les cultures, étaient basées sur la race ou la tribu, étant donné le peu de moyens de transport, de communication et d’échange d’informations dont on disposait. Il était essentiel de rester loyal à sa race, à sa tribu ou à son groupe local si l’on voulait survivre. Le livre de Ruth et la parabole du Bon Samaritain, parmi de nombreux autres passages bibliques, s’opposent à la façon de penser raciale si généralisée dans la culture biblique, mais la reconnaissent tacitement. Même les Grecs anciens « civilisés » se considéraient comme physiquement différents « de nature » des autres races humaines – aussi différents qu’ils l’étaient des animaux [19]. En fait, tout document ancien où l’on ne retrouverait pas quelque chose de ces préjugés raciaux ou tribaux ne se qualifierait probablement pas comme étant un document ancien authentique. La dimension raciale ou ethnique est, à cet égard, typique des documents anciens. Ce qui distingue le Livre de Mormon, ce n’est pas à quel point on rejette la faute sur « eux », les Lamanites, mais plutôt le fait qu’on leur en veuille si peu. C’est étonnamment vrai même dans le livre d’Alma, celui qui traite le plus longuement les guerres et les querelles avec les Lamanites.

Pour comprendre cela, il faut lire attentivement le livre et parfois faire la distinction entre ce qui est dit et ce qui est montré. Par exemple, lors de l’introduction de l’histoire d’Ammon et de ses compagnons, les Lamanites sont qualifiés de « peuple sauvage, et endurci, et féroce; un peuple qui mettait son plaisir à assassiner les Néphites, et à se livrer à des actes de brigandage sur eux, et à les piller… ils étaient un peuple très indolent… et la malédiction de Dieu était tombée sur eux à cause des traditions de leurs pères » (Alma 17:14-15). On dit plus tard des Lamanites qu’ils sont « dans l’abîme le plus sombre » (Alma 26:3). Mais si nous lisons l’histoire des quatorze années de mission d’Ammon et d’Aaron chez les Lamanites parallèlement à celles d’Alma chez les Néphites, ce que les textes montrent, c’est que les Lamanites étaient presque aussi civilisés, corrects, réceptifs et, bien sûr, hostiles, malhonnêtes, meurtriers et persécuteurs que les Néphites d’Alma. Ils avaient des grandes routes, du transport, un gouvernement, des édifices religieux, des villes urbanisées, diverses coutumes religieuses, des fonctionnaires du gouvernement, des soldats, des hors-la-loi et des renégats et des rois et des rois vassaux (ou « chefs ») [20], exactement comme les Néphites et ils étaient loin d’être aussi peu civilisés que les Néphites le craignaient au départ. En fait, leur histoire montre que ce sont les groupes néphites apostats – les Amlicites, Amulonites et Zoramites – qui sont responsables de la plupart des problèmes qu’Alma rencontre avec les Lamanites. Comme on le voit déjà dans Alma 21:3, ces groupes apostats sont « encore plus durs » que les Lamanites. En fait, il est rare que les prophètes du Livre de Mormon imputent les problèmes de leur peuple à des agresseurs du dehors, mais plutôt aux dissensions internes et au péché. En effet, après Laman et Lémuel, qui comprenaient suffisamment bien l’Évangile pour être responsables de leurs choix à ce sujet, le livre ne mentionne qu’un ou deux Lamanites purs qui soient des « mauvais » [21].

Quand nous regardons les vrais scélérats du Livre de Mormon, nous voyons qu’après Laman et Lémuel, ils proviennent presque exclusivement des groupes néphites: Shérem, Noé et son prêtre Amulon, Néhor, Amlici, le peuple d’Ammonihah, Korihor, les Zoramites du livre d’Alma, Amalickiah, Ammoron, Jacob, Pachus et les hommes-du-roi, Morianton, Kishkumen, Paanchi, Gadianton et probablement Zérahemnah. Même quand le texte qualifie de « Lamanites » ou même de « fiers Lamanites » certains de ces scélérats moins connus, nous savons déjà que leur vrai lignage est néphite ou mulékite [22]. Assurément, les Néphites ne considéraient pas les Lamanites comme des voisins pacifiques et ces mauvais Lamanites envoyaient effectivement de temps en temps des armées attaquer les Néphites, mais il ne fait pas de doute que le livre souligne le fait que la plupart du temps ce sont les dissidents néphites qui sont les vrais « cœurs durs » qui excitent, recrutent et inspirent continuellement les Lamanites réticents à aller au combat (voir Alma 21:3 ; 23:13-15 ; 24 ; 27:2-3 ; 43:44 ; 47:1-6 ; 48:1-3 ; 52:1-4 ; 62:35-38 ; 63:14-15 ; Hélaman 1:14-33 ; 4:4). Effectivement, deux versets après la mort du Néphite dissident Ammoron, les grandes guerres entre Néphites et Lamanites sont terminées (voir Alma 62:36-38) et la paix règne sans problème pendant huit ans, après quoi d’autres dissidents néphites excitent les Lamanites (voir Alma 63: 14-16). Les grandes guerres entre Néphites et Lamanites du livre d’Alma étaient, selon le texte, des guerres où il y avait de nombreux alliés lamanites et néphites dans les deux camps. Les versets d’Alma 23:8-13 montrent l’importance de la faction pro-néphite qui existait chez les Lamanites.

Pour lire le texte vraiment en profondeur, il serait bon de réfléchir à la destruction de la ville d’Ammonihah. Comme le relève S. Kent Brown, l’événement contient des renseignements différents provenant de deux récits différents, du point de vue du « nord » néphite et du « sud » lamanite [23]. Le point de vue néphite traditionnel ne nous montre que les Lamanites comme agresseurs (voir Alma 12:2-11). Mais le deuxième récit met en évidence le fait que les Lamanites qui attaquent et détruisent Ammonihah sont ceux qui étaient « dans une plus grande colère parce qu'ils avaient tué leurs frères » (Alma 25:1) et qui, comme on le voit tout juste trois versets plus haut sont essentiellement des Amalékites (Amlicites) et des Amulonites (voir Alma 24:28-29). La ville d’Ammonihah est elle-même une ville tellement consacrée à « la confession de Néhor » (Alma 14:18 ; 15:15) qu’après sa destruction elle sera appelée la Désolation des Néhors (Alma 16:11). En bref, pour des raisons qui ne sont pas tout à fait claires, l’affaire d’Ammonihah est en réalité – et c’est une ironie des choses – la destruction de Néhorites néphites par un grand nombre de Néhorites néphites. Les batailles qui suivent cette attaque sont décrites, du point de vue « néphite », comme étant des batailles contre les Lamanites (voir Alma 16:2-12) ; néanmoins le point de vue lamanite explique que ces batailles marquent quasiment la fin des Amulonites semi-néphites (voir Alma 25:4-13). Parmi les purs Lamanites qui reviennent de ces batailles après la destruction d’Ammonihah, beaucoup se convertissent et se joignent aux Anti-Néphi-Léhis et se font une fois de plus attaquer par les Lamanites inspirés par les Amalékites (Amlicites) (voir Alma 27:2, 12). Cela conduit à l’émigration définitive d’Ammon avec les purs Lamanites vers les terres néphites (voir Alma 21:11-26) [24].

Alma ne cesse de souligner que les personnes et les groupes qui ont été élevés dans une plus grande lumière sont plus responsables que ceux qui sont élevés dans une culture qui ignore les principes de l’Évangile ou leur est hostile. Il évalue donc souvent les Lamanites pur sang d’une manière qui leur est favorable par rapport aux Amlicites, Zoramites et Amulonites dissidents: « Nous pouvons discerner clairement que lorsqu'un peuple a été une fois éclairé par l'Esprit de Dieu, et a eu une grande connaissance des choses qui ont trait à la justice, et est ensuite tombé dans le péché et la transgression, il devient plus endurci, et ainsi son état devient pire que s'il n'avait jamais connu ces choses » (Alma 24:30 ; voir Alma 9:15-23 ; 46:8 ; 47:36 ; 50:21 ; 53:9).

Même la structure générale du Livre de Mormon vise à montrer que c’est le choix personnel plutôt que la vision de groupe des « bons » et des « mauvais » qui est la vraie source du péché et du mal. En gros, le livre commence par décrire le premier conflit entre Néphites et Lamanites. À partir d’Alma, le livre décrit une série de paroxysmes en dents de scie et graduellement croissants, des conflits avec des Néphites et leurs alliés lamanites contre des apostats néphites hostiles et leurs alliés lamanites. Ces conflits deviennent plus prononcés jusqu’à ce que le livre atteigne son point culminant et sa chute la plus vertigineuse. L’apogée est atteint par une communauté centrée sur le Christ dans 4 Néphi 1:2-23, une époque où la race ou les groupes cessent purement et simplement d’exister: « Il n'y avait pas non plus de Lamanites, ni aucune sorte d'-ites; mais ils étaient un, enfants du Christ » (4 Néphi 1:17). Le texte ne nous dit pas s’ils ont tous la même apparence, mais il dit qu’ils se conduisent tous de la même façon et sont traités de la même façon. Il est indéniable que c’est là l’idéal le plus élevé atteint dans le Livre de Mormon. Son point le plus bas suit quelques pages à peine plus loin, à partir de Mormon 3:9-16, quand les Néphites deviennent tellement pleins de haine et de vengeance qu’ils veulent lancer la première attaque contre les terres lamanites dans un but d’annihilation totale, ce qui amène le général Mormon à refuser catégoriquement d’encore diriger ses Néphites (Mormon 3:11, 16). À partir de ce moment-là, la situation se dégrade rapidement pour atteindre la barbarie intégrale décrite par la lettre de Mormon à son fils Moroni dans Moroni 9:3-10, qui nous montre dans d’atroces détails que les deux partis se sont abaissés à des horreurs inimaginables de viol, de torture et de cannibalisme. La fin est proche. Voilà ce que la structure du livre nous montre être le point le plus haut et le point le plus bas de ces sociétés.

Nous ne devons pas non plus oublier que dans 4 Néphi 1:36-38, les termes néphite et lamanite reçoivent dorénavant une signification religieuse et politique mais pas ethnique, une chose qui semble s’être produite souvent comme dans Hélaman 3:16 et ailleurs. On nous dit que le terme Néphite n’était que l’identification religieuse ou politique des groupes qui au départ croyaient au Christ, tandis que le mot Lamanite ne désignait que ceux qui se rebellaient contre l’Évangile, quelle que fût leur appartenance ethnique, bien que même alors il reste quelques questions [25]. En tous cas, le livre d’Alma semble être soigneusement organisé autour de ceux qui étaient considérés comme le plus grand problème des Néphites, et c’étaient davantage les Néphites dissidents et apostats que les Lamanites.

Le message d’Alma: prenez garde à l’ennemi de l’intérieur

Alma savait que son enseignement que les sources du mal sont souvent internes n’était pas toujours facile à entendre. Il termine effectivement son ministère en citant en termes négatifs la promesse souvent citée : « Si tu gardes les commandements de Dieu, tu prospéreras dans le pays » (Alma 36:30) qu’il remplace par son contraire: « Ainsi dit le Seigneur Dieu : Maudit sera le pays, oui, ce pays » (Alma 45:16). Si elle ne se repent pas, la nation tout entière d’Alma connaîtra l’extinction (voir Alma 45:11, 14). C’est une prophétie si horrible qu’il commande à Hélaman de ne pas la répéter à ce moment-là (voir Alma 45:9). Ensuite, après avoir béni ses fils, la terre et l’Église, Alma quitte définitivement le pays (voir Alma 45:8, 15-18). C’est un ton décidément différent de l’aspect plus positif d’Alma qu’on met si souvent en évidence, l’impact et l’élégance de ses paroles dans Alma 5, 29, 32 et 36, par exemple. Bien que son témoignage du Sauveur soit crucial, nous ne devons pas perdre de vue cette autre façon qu’il a eue d’organiser ses écrits. En voyant mieux qu’Alma a commencé et terminé son testament en parlant de l’influence de Néhor et des dissidents dirigés par les Amlicites d’origine néphite, nous percevons mieux la compréhension qu’Alma avait du mal chez l’individu et dans la société. Alma insiste surtout sur le mal intérieur. C’est le plus souvent avec nous-mêmes qu’il faut mener le combat.

NOTES

[1] John L. Sorenson écrit que les Néphites voyaient les choses aussi simplement que cela : « Dans un sens général, les rivaux des Néphites étaient appelés Lamanites, mais cette classification brute cachait des différences qui semblent ne pas avoir gêné les Néphites. Au niveau stratégique, si les Néphites portaient des chapeaux blancs, ils considéraient que n’importe quelle sorte de Lamanite en portait un noir » (« Religious Groups and Movements among the Nephites, 200-1 BC », dans The Disciple as Scholar, Essays on Scripture and the Ancient World in Honor of Richard Lloyd Anderson, dir. de publ. Stephen D. Ricks, Donald W. Parry et Andrew H. Hedges, Provo, UT, FARMS, 2000, p. 171. Bien entendu, beaucoup de lecteurs habituellement subtils du Livre de Mormon voient la rivalité entre Néphites et Lamanites dans les mêmes termes simplistes que les Néphites, apparemment, puisque leur conception des Lamanites ressort dans le livre. Par exemple, Fawn M. Brodie écrivait : « Les Néphites, pacifiques et attachés à leur famille, les Lamanites sanguinaires et idolâtres. Les deux races se combattirent par intermittence pendant mille ans » (voir Brodie, No Man Knows My History: The Life of Joseph Smith the Mormon Prophet, New York, Knopf, 1978, p. 44).

[2] George Reynolds et Janne M. Sjodahl, Commentary on the Book of Mormon, Salt lake City, Deseret Book, 1958 3:290.

[3] Book of Mormon Reference Companion, dir. de publ. Dennis L. Largey etc., Salt Lake City, Deseret Book, 2003, p. 44.

[4] Ces Amalékites/Néhorites diffèrent d’autres apostats tels que Korihor en ce qu’ils croyaient réellement en Dieu (voir Alma 1:4 ; 22:7) alors que Korihor n’y croyait pas (voir Alma 30:37-38). Cela permet peut-être d’expliquer pourquoi il se fait tuer par les Zoramites apostats (voir Alma 30:59), qui avaient la même façon de voir que les Amalékites (voir Alma 43:4-6). Tous les apostats du livre ne se ressemblent pas. Voir John L. Clark, « Painting Out the Messiah: The Theologies of Dissidents », JBMS 11, 2002, pp. 18-27.

[5] On nous dit de manière explicite comment les Amlicites sont apparus et qui était leur chef (voir Alma 2:11) et il en va généralement de même pour les Amulonites (voir Mosiah 23:31-24:9), les Zoramites (voir Alma 30:59-31:4), les Ammonihahites (voir Alma 8:6-7 ; 16:9), les Amalickiahites (voir Alma 46:3, 28), le peuple de Morianton (voir Alma 50:28), les hommes-du-roi (voir Alma 51:5 ; le nom du chef n’apparaît pas), les brigands de Gadianton (voir Hélaman 2:4 ; 6:18) et, bien entendu, les Néphites, les Lamanites, le peuple de Zarahemla et les Anti-Néphi-Léhis/Ammonites. En fait, Alma ou Mormon nous dit exactement comment et pourquoi les groupes dans les villes et les villages recevaient de tels noms : « du nom de celui qui les avait possédés en premier lieu » (Alma 8:7). La seule exception, ce sont ces mystérieux Amalékites d’Alma 21:2.

[6] Dans l’introduction faite au passage, les Amalékites sont présentés parallèlement aux Amulonites et aux Lamanites, deux groupes que nous connaissons bien grâce à leur introduction détaillée. Même les mystérieux Zoramites, les alliés occasionnels des Amalékites, nous sont présentés dans Alma 30:59: « Et il arriva que tandis qu'il [Korihor] allait parmi le peuple, oui, parmi un peuple qui s'était séparé des Néphites et se donnait le nom de Zoramites, conduit par un homme dont le nom était Zoram… » J’utilise le mot mystérieux parce que ce Zoram est inconnu. Ni le Zoram de 1 Néphi 4:35 ni le Zoram d’Alma 16:5 ne semblent être des candidats possibles.

[7] John L. Sorenson, « Peoples in the Book of Mormon », dans Encyclopedia of Mormonism, dir. de publ. Donald H. Ludlow etc. New York, Macmillan, 1992, p. 194.

[8] Voir Royal Skousen, “The Systematic Text of the Book of Mormon”, dans Uncovering the Original Text of the Book of Mormon: History and Findings of the Critical Text Project, dir. de publ. M. Gerald Bradford et Alison V. P. Coutts, Provo, UT, FARMS, 2002, p. 54. Dans un courrier personnel, Skousen a également dit que c’était Lyle Fletcher qui avait été le premier qui lui avait suggéré cette émendation au début des années 1990.

[9] Voir Royal Skousen, “History of the Critical Text Project of the Book of Mormon” dans Uncovering the Original Text of the Book of Mormon, p. 15. On peut voir les diverses façons dont Cowdery orthographie Amlicite et Amalékite dans Royal Skousen, dir. de publ., The Original Manuscript of the Book of Mormon: Typographical Facsimile of the Extant Text, Provo, UT, FARMS, 2001, p. 245; et Royal Skousen, dir. de publ., The Printer’s Manuscript of the Book of Mormon: Typographical Facsimile of the Entire Text in Two Parts, Provo, UT., FARMS, 2001, pp. 396-397, 514.

[10] Il n’y avait bien entendu pas de versets dans le manuscrit d’origine. Les références aux chapitres et aux versets dans cet article désignent la numérotation actuelle en chapitres et versets.

[11] Skousen, Original Manuscript of the Book of Mormon, pp. 246, 254, 267, 358, 361, 366.

[12] Ces idées sont d’Orson Scott Card, « Dissent and Treason », Ensign, septembre 1977, pp. 53-58.

[13] Sidney B. Sperry, par exemple, dit : « Il n’y a quasiment aucune donnée dans ces chapitres [Alma 17-26] qui nous permette de déterminer des dates précises » (voir sa Book of Mormon Chronology, Salt Lake City, Deseret Book, 1970, p. 12.)

[14] Sorenson suppose, à propos de la longue histoire d’Amlici, que « il y a fort à parier que ce qui attirait une population importante vers Amlici, c’était le fait qu’il était descendant du vieux chef Zarahemla. Il a très bien pu être un privilégié qui voulait l’autorité royale pour augmenter un pouvoir qu’il possédait déjà. Il s’était certainement assuré une base politique solide avant de faire son coup… Il est clair qu’Amlici avait pris, avec les Lamanites, des dispositions » (Sorenson, Un environnement pour le Livre de Mormon dans l’Amérique ancienne, sur Idumea).

[15] Journal of Discourses, comp. George D. Watt, etc., Londres, Latter-day Saints’ Book Depot, 1855-1856, 7:333.

[16] Par exemple, Sorenson préfère des termes tels que groupes religieux, groupes de lignage et peuples différents. Voir « Peoples of the Book of Mormon », p. 194 et « Religious Groups and Movements among the Nephites », p. 171.

[17] Dans certaines études ethniques, certains spécialistes non mormons doutent que la race ait une signification scientifique quelconque, bien que la plupart admettent que l’homme de la rue comprend ce que la race implique. Certains spécialistes estiment que 40 à 44 générations de séparation sont nécessaires pour définir une race (un minimum de 800 ans au rythme de cinq générations par siècle). Voir Jay A. Sigler, dir. de publ. International Handbook on Race and Race Relations, New York, Greenwood Press, 1987, xiii-xiv; et Michael Levin, Why Race Matters: Race Differences and What They Mean, Westport, CT, Praeger Publishers, 1997, pp. 19-20. Pour distinguer divers groupes, le Livre de Mormon n’utilise pas le mot race et ne mentionne pas non plus la séparation en tribus avant 3 Néphi 7:2-4, 12-14. De plus, le livre ne mentionne même pas l’apparition d’une langue différente pendant la période de séparation de près de 500 ans de peuples entre 3 Néphi 5:7 et le livre d’Alma (ce n’était pas le cas des Mulékites dans Omni 1:17-18). Que les spécialistes décident ou non qu’un groupe vivant séparément pendant quelques 500 ans puisse être techniquement considéré comme une race, tribu ou sous-groupe ethnique différent, il ne fait pas de doute que les Néphites ont vu, dès le départ, des caractéristiques différentes dans la peau des Lamanites (voir 2 Néphi 5:20-25 ; Jacob 3:3-9 ; Alma 3:6-7) qui avaient trait au péché et à la justice (voir Énos 1:20).

[18] Des exemples sont le film actuel The Testaments of One Fold and One Shepherd et de nombreux films de séminaire de l’Église.

[19] Voir Walter Kaufmann, Philosophic Classics: Thales to St. Thomas, Englewood Cliffs, NJ, Prentice-Hall, 1961, 1:582.

[20] Voir Sorenson, « Religious Groups and Movements among the Nephites », p. 174; aussi S. Kent Brown, Voices from the Dust: Book of Mormon Insights, American Fork, UT, Covenant Communications, 2004, pp. 99-102, 104-113.

[21] Les personnages qui se rapprochent le plus du Lamanite malfaisant sont le roi Laman dans le livre de Mosiah (voir Mosiah 7:21-22; 9:10-12) et son fils (voir Mosiah 10:6, 11-20). Même ici la première opinion de Zénif était que « lorsque je vis ce qu'il y avait de bon parmi eux, je désirai qu'ils ne fussent pas détruits » (Mosiah 9:1). Zénif va jusqu’à dire que ce sont ses Néphites « sanguinaires » qui organisent la première agression contre les Lamanites pour récupérer des terres abandonnées moins d’une douzaine d’années plus tôt (voir Mosiah 9:1-6). En entrant sans encombre dans leur ville, Zénif constate que le roi est disposé à déplacer sa population pour donner le pays aux Néphites, qu’il laisse en paix pendant douze ans avant qu’une guerre n’éclate. Ce n’est qu’alors que Zénif commence à décrire les Lamanites en termes négatifs (voir Mosiah 9:10-14). Comparé aux despotes et aux fomenteurs de guerre du monde, Laman, au départ, ne s’en sort pas si mal que cela.

Ce qu’il y a d’intéressant dans Mosiah 9:1-9 est que la description positive originelle des Lamanites change radicalement au point de les décrire comme « paresseux et idolâtres » et comme pratiquant la « ruse » et la « fourberie » (Mosiah 9:10, 12). Si le roi Laman avait été aussi rusé dès le départ quand il a cédé des terres de choix pendant 12 ans, il était vraiment un stratège à long terme, car c’était là probablement entre le quart et le tiers de l’espérance de vie à l’époque. Même ici, la haine des Lamanites à l’égard des Néphites est attribuée aux fausses traditions de leurs pères (voir Mosiah 10:11-18).

[22] Ammoron, un “fier Lamanite”, est en réalité un Zoramite néphite (Alma 54:23-24) et c’est donc aussi le cas de son frère Amalickiah (voir Alma 52:3) et du fils d‘Ammoron, qui deviendra plus tard le roi lamanite Tubaloth (voir Hélaman 1:16) ; le dirigeant lamanite Jacob est Zoramite (voir Alma 52:20) ; Pachus et les hommes-du-roi sont des Néphites de Zarahemla (voir Alma 51:5-8 ; 62:6) ; Morianton et son peuple sont des Néphites (voir Alma 50:25-36), Paanchi est Néphite (voir Hélaman 1:3-7), Coriantumr est un « descendant de Zarahemla », un Mulékite (voir Hélaman 1:15) et Kishkumen et Gadianton sont des Néphites de Zarahemla (voir Hélaman 1:9-12 ; 2:4-14).

Zérahemnah est le seul personnage flou du groupe. Cinq éléments donnent à croire qu’il a un héritage néphite (zoramite et/ou mulékite): (1) dans Alma 43:3-5, on nous dit que les Zoramites sont devenus Lamanites et que Zérahemnah est le chef du groupe combiné ; (2) il ne choisit pour capitaines que des Zoramites et des Amalékites (Amlicites) ; (3) il lance sa première attaque au travers des terres zoramites comme si c’est la région qu’il connaît le mieux (y a-t-il grandi ?) ; (4) Alma 43:44 dit que « leurs capitaines en chef et leurs dirigeants » sont des Zoramites et des Amalékites et appelle immédiatement Zérahemnah leur « capitaine en chef ou leur commandant en chef » ; (5) la ressemblance de son nom avec Zarahemla peut indiquer que l’histoire de sa famille a un côté mulékite. Une lecture possible (bien que pas la seule) est qu’Alma ou Mormon vont dans le détail de la transformation des Zoramites en Lamanites pour expliquer comment il se fait que le dirigeant lamanite ait été Zoramite.

Il serait malhonnête de prétendre que le lignage ne joue aucun rôle dans la pensée du Livre de Mormon. Si ces « mauvais » ne sont pas des Lamanites pur sang, ce ne sont pas non plus des Néphites pur sang (dans le sens d’être descendants littéraux de Néphi). Ils ont souvent une ascendance mixte (Amulonites) ou sont de lignée zoramite ou zarahemlaïte (mulékite). Sorenson attire l’attention sur le fait que les grands dissidents, Néhor, Gadianton et Kishkumen, ont des noms jarédites (l’un d’eux pourrait même être « pré-jarédite »). Voir Sorenson, « Religious Groups and Movements among the Nephites », pp. 167-168, 194 et Un environnement pour le Livre de Mormon, pp. 195-197. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a jamais eu de bandits lamanites ou néphites au cours de leurs mille années d’histoire, mais que dans la version fortement abrégée de leurs annales, ces noms n’étaient pas ceux des « mauvais » de première importance.

[23] Voir S. Kent Brown, From Jerusalem to Zarahemla: Literary and Historical Studies of the Book of Mormon, Provo UT, BYU Religious Studies Center, 1998, pp. 105-106, 112.

[24] À mes yeux, ces subtilités sont des éléments supplémentaires en faveur de l’historicité du Livre de Mormon. Comment ou pourquoi viendrait-il à l’esprit du jeune Joseph Smith de décrire la destruction d’Ammonihah en se servant de descriptions aussi subtilement nuancées ? Or, c’est justement ce à quoi on pourrait s’attendre de la part de gens qui ont véritablement vécu dans une collectivité aussi divisée. Pourquoi Joseph irait-il décrire les Lamanites d’une manière relativement positive dans Mosiah 9:1-7 pour passer, quelques phrases à peine plus loin, à l’attitude totalement négative de Mosiah 9:10-10:18 ? C’est justement le genre de chose auquel nous pourrions nous attendre de la part d’un Zénif authentique écrivant quelques versets avant et ensuite au milieu d’un violent affrontement treize ans plus tard.

[25] Voici un exemple de ce genre de questions: Si les termes Néphites et Lamanites n’avaient qu’une signification religieuse ou politique, pas un sens héréditaire, que signifient les sous-catégories telles que Jacobites, Joséphites et Zoramites que l’on trouve dans 4 Néphi 1:36 ?


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