LA SEPARATION DES ZORAMITES – UNE PERSPECTIVE SOCIOLOGIQUE

par Sherrie Mills Johnson
© Journal of Book of Mormon Studies, vol. 14, n° 1, 2006, pp. 75-85

Les expériences quotidiennes et les réalités socioculturelles des peuples du Livre de Mormon sont essentiellement insaisissables pour nous. Rares sont les détails autres que ceux qui ont trait à des événements politiques, militaires et religieux importants, qui méritent d’être ne serait-ce que mentionnés au passage. Toutefois, en appliquant les normes du comportement social humain aux renseignements conservés par le texte, nous pouvons nous faire une image plus complète de ces peuples. Un cas de figure, ce sont les Zoramites, un groupe qui s’est séparé de la culture néphite-mulékite ambiante et en est finalement venu à s’y opposer avec une énergie féroce.

La première fois que nous entendons parler des Zoramites, c’est quand nous apprenons qu’après être devenu sourd-muet, l’antéchrist Korihor cherche refuge chez eux à Antionum. Hugh W. Nibley explique que Korihor « se réfugia dans une collectivité de dissidents qui étaient aussi orgueilleux et indépendants que lui [1]. » Mais au lieu d’y trouver la sécurité, « il fut renversé et piétiné jusqu'à ce qu'il mourût » (Alma 30:59).Mormon révèle que le peuple zoramite « s'était séparé des Néphites » et était « conduit par un homme dont le nom était Zoram » (Alma 30:59).

Époque de la séparation zoramite

Nous ne savons pas au juste quand les Zoramites se sont séparés de la culture néphite ; nous savons seulement qu’Alma a entrepris ses efforts pour les récupérer vers 74 av. J.-C. Entre-temps, les Zoramites s’étaient construit des maisons et des synagogues et s’étaient fixés à Antionum. Nous savons qu’il ne s’était pas passé beaucoup de temps depuis leur séparation, parce que les gens qu’Alma rencontra à Antionum étaient la génération qui avait quitté Zarahemla. Ceci est confirmé par ce qu’il leur dit: « Je pense qu'il est impossible que vous soyez ignorants des choses qui ont été dites concernant la venue du Christ, que nous enseignons être le Fils de Dieu; oui, je sais que ces choses vous ont été enseignées abondamment avant votre dissidence par rapport à nous » (Alma 34:2 ; voir 31:8-9). Amulek dit que ce sont ceux qui l’écoutent et non leurs pères ou leurs grands-pères qui ont été instruits et ont fait ensuite dissidence.

L’affirmation d’Amulek que la parole avait été enseignée « abondamment » aux Zoramites peut être l’indication qu’ils étaient encore à Zarahemla ou dans ses en virons à l’époque de l’œuvre missionnaire intensive qui s’y produisit la septième année du règne des juges (vers 85 av. J.-C.) Pendant ce temps, 3500 personnes devinrent membres de l’Église (voir Alma 4:5). Mais l’année suivante « il commença à y avoir de grandes querelles parmi le peuple de l'Église; oui, il y eut de l'envie, et de la discorde, et de la malice, et des persécutions, et de l'orgueil, au point même de dépasser l'orgueil de ceux qui n'appartenaient pas à l'Église de Dieu… et la méchanceté de l'Église était une grande pierre d'achoppement pour ceux qui n'appartenaient pas à l'Église; et ainsi, l'Église commença à fléchir dans ses progrès » (Alma 4:9-10).

Mormon explique ensuite qu’Alma vit « une grande inégalité parmi le peuple » au pays de Zarahemla (Alma 4:12), un revers inquiétant qui l’incita à abandonner le siège du jugement et à se consacrer entièrement à la prédication. Comme nous allons le voir, cette inégalité est la cause la plus vraisemblable de la dissension zoramite. S’il en est ainsi, les Zoramites opprimés ont dû quitter Zarahemla la huitième ou la neuvième année du règne des juges, lorsque l’inégalité et la discrimination devinrent des problèmes importants.

La question des origines zoramites

Nous ne savons pas si les Zoramites étaient une composante ethnique de la culture néphite qui faisait remonter son lignage à Zoram, serviteur de Laban. Bien que le Livre de Mormon classifie les peuples soit comme Néphites, soit comme Lamanites, les deux désignations comprennent d’autres groupes : « Ceux qui n'étaient pas Lamanites étaient Néphites; néanmoins, ils étaient appelés Néphites, Jacobites, Joséphites, Zoramites, Lamanites, Lémuélites et Ismaélites » (Jacob 1:13).

Il est possible d’avancer des arguments en faveur de chacun des aspects de la question des origines zoramites. Avant de se mettre à les instruire, Alma fait cette prière: « Voici, ô Seigneur, leur âme est précieuse, et beaucoup d'entre eux sont nos frères » (Alma 31:35). Dans quel sens le terme frères est-il utilisé ici ? La phrase d’Alma pourrait vouloir dire que les Zoramites n’étaient pas un groupe ethnique uniforme, c’est-à-dire qu’ils pouvaient avoir des origines diverses, les uns étant Néphites (« nos frères »), les autres Mulékites. La phrase peut aussi vouloir dire que la plupart étaient Zoramites d’un point de vue ethnique, mais que certains sympathisants néphites (« frères ») avaient fait dissidence à leurs côtés. Un autre sens possible est qu’ils étaient tous Zoramites de lignage mais que certains avaient précédemment été membres de l’Église et étaient donc considérés comme des « frères » tandis que d’autres ne l’étaient pas.

Il est cependant très probable que le terme Zoramite est utilisé comme désignation ethnique. Il y a le cas du Zoramite appelé Ammoron, qui prétend être descendant du Zoram originel (voir Alma 54:23). Il est vrai qu’à part Ammoron (et par extension son frère Amalickiah), aucune autre personnalité du Livre de Mormon dont le lignage remonterait à Zoram n’est signalée dans le texte. Et comme le meneur du groupe dissident s’appelait Zoram, il est possible que le peuple ait été connu sous le nom de Zoramites quand il l’a suivi. Quoi qu’il en soit, ce fondateur Zoram a pu être un Zoramite ethnique portant le nom de son ancêtre [2] ou il a pu adopter le nom de son ancêtre quand il a tenté d’unir les membres et les sympathisants du clan. Cependant, le facteur le plus séduisant en faveur de l’idée d’une origine ethnique est que dans tout le Livre de Mormon, l’ethnie est très importante pour les gens, comme nous le verrons plus loin.

Un peuple marginalisé

Un autre élément qui nous incite à croire que les Zoramites étaient un groupe ethnique, c’est ce qui arrive après leur séparation d’avec Zarahemla. Les pratiques qu’ils vont adopter sont caractéristiques d’un groupe marginalisé qui se sépare pour des raisons de discrimination. Dans Alma 31:3, nous apprenons que « les Zoramites s'étaient rassemblés dans un pays qu'ils appelaient Antionum ». Cela indique qu’au lieu d’être un groupe qui a déménagé en bloc, les Zoramites étaient dispersés dans tout le pays de Zarahemla et, pour une raison quelconque, se sont rassemblés à Antionum.

Le fait qu’ils ont appelé l’endroit Antionum nous dit que c’était soit une nouvelle ville soit une ville existante dont ils ont obtenu la domination et qu’ils ont ensuite renommée. Dans les deux cas, ils recherchaient un nouveau départ, un endroit où ils pouvaient imposer leurs propres règles. Il est à remarquer qu’ils ne suivent pas la pratique néphite traditionnelle de donner à leur ville le nom de leur chef, Zoram (voir Alma 8:7). C’est la première indication qu’ils avaient commencé à rejeter les normes néphites et refusaient consciemment de suivre les traditions néphites.

Nous ne savons pas ce que signifie le nom Antionum, mais étant donné l’accent mis par la culture zoramite sur la richesse et le matérialisme, il est intéressant de noter que quand le système d’échange néphite fut standardisé au commencement du règne des juges, une des mesures d’or fut appelée antion (équivalent à trois shiblons d’argent et à une demi-mesure de grain ; voir Alma 11:15, 19). Nous ne savons pas s’il y a un rapport direct entre les mots antion et Antionum, mais c’est une possibilité intéressante.

Motivation de la séparation

Dans son ouvrage Commitment and Community, la sociologue Rosabeth Moss Kanter explique que les groupes séparatistes sont généralement motivés par des raisons religieuses, politico-économiques ou psychosociales [3]. Bien que l’étude de Kanter porte sur les groupes américains du 20e siècle qui s’efforçaient de créer une société utopique ou communautaire, les caractéristiques qu’elle mentionne s’appliquent à n’importe quel groupe séparatiste, qu’il crée un système communautaire ou non.

Kanter développe les motivations qui poussent les groupes à se séparer de la culture principale. Elle explique qu’il y a habituellement séparation religieuse à cause du « désir de vivre selon des valeurs religieuses et spirituelles en rejetant la corruption de l’ordre existant ». Les séparatistes politico-économiques sont motivés par « le désir de réformer la société en la guérissant de ses maux économiques et politiques, en rejetant l’injustice et l’inhumanité de l’establishment. » Les membres du groupe qui se sépare ont habituellement connu eux-mêmes l’injustice et par conséquent la rejettent. Les groupes psychosociaux se séparent à cause du « désir de favoriser la progression psychologique de l’individu en le mettant en contact plus étroit avec ses semblables et en rejetant l’isolement et l’aliénation de la société qui l’entoure [4]. »

Étant donné que le récit de Mormon concernant les Zoramites est focalisé sur leur déviance religieuse, il peut sembler, à première vue, que les Zoramites se sont séparés pour des raisons religieuses. Dans ce cas, nous nous attendrions à ce que des idées religieuses imprègnent la culture et que la société nouvellement créée soit basée et centrée sur des pratiques et des idéaux religieux réguliers si pas quotidiens. Ce n’est pas le cas. Le peuple zoramite se réunissait une fois par semaine, faisait une prière apprise par cœur puis « il rentrait chez lui, ne parlant absolument plus de son Dieu, jusqu'à ce qu'il se fût de nouveau assemblé à la sainte chaire » (Alma 31:23). En outre, Alma vit que les Zoramites avaient « le cœur tourné vers l'or, et vers l'argent, et vers toutes sortes de choses raffinées » (Alma 31:24). Or la plupart des groupes religieux dissidents rejettent le matérialisme. Ce fait, venant s’ajouter à la vie religieuse limitée des Zoramites, donne à penser que la religion n’était pas la motivation principale de la séparation zoramite.

Il n’y a pas grand chose non plus qui aille dans le sens d’une séparation due à des raisons psychosociales. Les groupes psychosociaux ont tendance à s’isoler pour permettre à leurs membres de mieux prendre soin les uns des autres. Ce qu’ils veulent, c’est se séparer de la culture répressive dominante pour édifier ou fortifier l’individu. Les Zoramites ne manifestaient aucune de ces caractéristiques. Au lieu de mettre en place un système plus équitable visant à prendre soin les uns des autres, non seulement ils marginalisaient les pauvres de leur société (voir Alma 32:3) mais refusaient de s’occuper des autres. Par exemple, quand l’antéchrist Korihor devenu sourd-muet cherche refuge chez eux, il n’y trouve aucune sécurité, alors même qu’il professe un système de croyance semblable, mais se fait piétiner et tuer (voir Alma 30). Les Zoramites n’étaient de toute évidence pas des gens qui s’efforçaient de surmonter les effets des maux psychologiques et sociaux en prenant soin de ceux d’entre eux qui étaient désavantagés.

Par conséquent, la raison la plus vraisemblable de leur séparation comporte des considérations politico-économiques. Mécontents de leur situation économique et sociale au sein de la culture néphite, ils rassemblèrent d’autres personnes qui étaient dans la même situation et s’unirent pour créer un gouvernement et une économie qui les favorisaient. Dans ce cas, nous nous attendrions à trouver une nouvelle société qui désavouerait l’ancienne culture (y compris ses systèmes religieux et économiques) tout en se dégageant ou en prenant ses distances de toutes les manières possibles pour se trouver une identité distincte – et c’est ce qu’on trouve dans l’histoire des Zoramites.

Tout cela nous ramène à l’idée que l’élément ethnique a pu être une raison majeure de la marginalisation des Zoramites dans la société néphite. La population de Zarahemla était essentiellement un mélange de Mulékites et de Néphites, ces derniers étant minoritaires (voir Mosiah 25:2). Les Zoramites devaient être une minorité, même parmi les Néphites, si l’on suppose que les gens se mariaient principalement au sein de leur groupe ethnique respectif. Dans une situation comme celle-là, les Zoramites, qui faisaient remonter leur lignage à un serviteur qui avait épousé une des filles d’Ismaël, ne descendaient pas de Léhi comme les autres Néphites. Cela a pu inciter les Néphites à marginaliser les Zoramites et, de leur côté, les Mulékites, plus nombreux, ont pu adopter la même attitude quand ils ont commencé à s’imprégner de la culture néphite. Le fait que les Mulékites et les Néphites ont conservé leur identité ethnique ressort de ce que quand Mosiah les réunit pour leur lire les annales de Zénif, ils se rassemblent en deux groupes: le peuple de Zarahemla et le peuple de Néphi (voir Mosiah 25:4). Comme nous l’avons déjà mentionné, les premiers auteurs du Livre de Mormon combinaient les groupes ethniques restreints quand ils rapportaient les événements (voir Jacob 1:13). Il est vraisemblable que cette pratique était encore en vigueur de sorte que les Néphites rassemblés comprenaient les Jacobites, les Joséphites et les Zoramites.

En dépit de tous les maux qu’elle cause, la stratification de la société a été une réalité constante de la civilisation. Karl Marx et Friedrich Engels, dans le Manifeste communiste de 1848, vont jusqu’à affirmer que toute l’histoire humaine est une « histoire de la lutte des classes [5] ». Le célèbre sociologue Max Weber fait ressortir trois facteurs qui contribuent à la stratification sociale: la classe, le standing et le parti. Les spécialistes modernes des sciences sociales, pour rendre plus clairs les termes originaux de Weber, les ont renommés la propriété, le prestige et le pouvoir [6]. Le président Ezra Taft Benson résume très bien ces trois p par un autre mot: l’orgueil [7].

Il vaut d’être remarqué que l’instruction et les capacités jouent habituellement un rôle dans la discrimination de classe. Cependant, quand il parle aux Zoramites pauvres, Alma parle comme s’ils savaient lire (voir Alma 33:2-3, 12, 14). Cela donne un aperçu révélateur des cultures zoramite et néphite. Malgré leur pauvreté et leur appartenance à la classe sociale la plus basse, ces gens étaient alphabétisés.

Étant donné l’accent mis par le Livre de Mormon sur l’héritage, il est facile de voir comment le lignage pouvait contribuer de manière importante au prestige d’une personne. On nous dit que « le royaume n'avait été conféré qu'à ceux qui étaient descendants de Néphi » (Mosiah 25:13). Quand une seule lignée généalogique est autorisée à régner, cette famille détient une position de prestige aussi bien que de pouvoir. Ceci est particulièrement vrai quand cette lignée régnante est une minorité comme l’étaient les Néphites au milieu des Mulékites. Même parmi le peuple désigné comme étant les Néphites, les descendants de Néphi par le sang étaient en fait une minorité. Ces gens (ceux qui suivaient Néphi) se composaient de cinq lignées ancestrales: les descendants de Néphi, de Sam, de Jacob, de Joseph et de Zoram. Cependant, dans les premières générations, Léhi compta les descendants de Sam avec ceux de Néphi (voir 2 Néphi 4:11), de sorte que Jacob ne mentionne que quatre classes néphites distinctes : les Jacobites, les Joséphites, les Zoramites et les Néphites (voir Jacob 1:13) [8]. Ces désignations étaient si importantes que, des centaines d’années plus tard, le peuple continua à s’identifier comme membres de ces clans (voir 4 Néphi 1:36) [9].

Mormon et son fils Moroni disent qu’ils sont descendants par le sang de Néphi (voir Mormon 1:5, 8:13) et Mormon nuance encore davantage cette affirmation en déclarant qu’il est « pur descendant de Léhi » (3 Néphi 5:20). Amulek révèle qu’il est descendant direct de Néphi pour asseoir sa crédibilité avant de prêcher au peuple d’Ammonihah (voir Alma 10-2-3). Mormon estimait, lui aussi, qu’il était important de reconnaître qu’Alma était descendant direct de Néphi (voir Mosiah 17:2). Le chapeau de 3 Néphi nous rappelle que Hélaman était descendant de Néphi. En outre, quand les enfants abandonnés d’Amulon et des autres prêtres de Noé voulurent renoncer à leur héritage, « ils prirent sur eux le nom de Néphi, afin d'être appelés les enfants de Néphi et d'être comptés parmi ceux qui étaient appelés Néphites » (Mosiah 25:12). Ces expressions semblent être plus que de simples déclarations de lignage. Il est évident que le fait d’être Néphite, surtout par descendance directe, était une source de prestige et d’autorité.

L’importance du lignage est multipliée, comme John L. Sorenson le fait remarquer, par le fait que « la lignée fondée par le Néphi originel continua de détenir la charte et les emblèmes sacrés du gouvernement sur les descendants de Léhi, ce qui est précisément la raison pour laquelle les rivaux essayèrent d’exterminer la lignée [10]. » Nous voyons donc que le problème de savoir qui a le droit de régner est une grande source de conflit dans tout le Livre de Mormon.

Chaque fois qu’il existe des différences dans la propriété, le pouvoir et le prestige, les sociétés se stratifient et il en résulte que les personnes d’un niveau politico-économique bas sont souvent marginalisées. Il est facile de voir comment, dans une société qui donne de l’importance à l’héritage, les descendants d’un serviteur qui n’était pas membre de la famille fondatrice ont pu subir des discriminations et comment un chef charismatique comme son descendant, Zoram, a pu utiliser cette inégalité pour galvaniser ces gens et les inciter à faire dissidence.

Tout en admettant que l’origine exacte des Zoramites est inconnue [11], Sorenson considère que « une raison de leur rupture avec les Néphites était manifestement le souvenir de ce qui était arrivé à leur ancêtre fondateur : Ammoron, dissident néphite et roi des Lamanites au premier siècle av. J.-C., rappelle : « Je suis… descendant de Zoram, que tes pères ont enrôlé de force et ont fait sortir de Jérusalem » (Alma 54:23) [12]. Cette affirmation montre qu’il y avait parmi le peuple une tradition qui disait que Zoram avait été forcé d’accompagner Néphi. Ce genre de tradition a pu être l’un des cris de ralliement utilisés par Zoram pour recruter ses partisans.

Distances prises par rapport aux normes néphites

En observant la façon dont les Zoramites ont fondé leur nouvelle culture, nous trouvons d’autres indices de ce qu’ils étaient un groupe marginalisé cherchant à fonder une société où ils seraient favorisés. Comme le fait remarquer le sociologue Christian Smith: « Les groupes construisent principalement leur identité collective en fixant des frontières symboliques construites socialement qui créent une distinction entre eux et les autres [13]. » En créant leur société, les Zoramites élaborèrent des distinctions qui étaient édifiées non sur de nouveaux idéaux, mais sur des fondements constitués par tout ce qui était anti-néphite. En d’autres termes, il semble que leur motivation première ait été de désavouer tout ce qui était typiquement néphite plutôt que de créer quelque chose d’idéaliste.

Même leur perversion des pratiques religieuses révèle une tentative de s’opposer aux Néphites. Cette perversion était si totale qu’Alma et ses frères furent étonnés en la voyant. La réflexion que ces gens « pratiquaient leur culte d'une manière qu'Alma et ses frères n'avaient jamais vue » (Alma 31:12) indique que les Zoramites ne se contentèrent pas de développer des pratiques mulékites ou de ressusciter des traditions religieuses différentes du passé qu’ils connaissaient. Ils inventèrent au contraire de nouvelles pratiques et la plus grande partie de cet effort d’invention semble avoir été une tentative de faire ce qui les distinguerait le plus des Néphites ou les montrerait différents et donc « meilleurs » que les Néphites.

Chose importante, ils ne suivaient plus la loi de Moïse ni ne croyaient en Jésus-Christ. Ils avaient des prêtres (voir Alma 32:5), mais nous ne savons rien de la façon dont ces prêtres remplissaient leurs fonctions à part le fait qu’ils avaient juridiction sur les synagogues au point de pouvoir vérifier qui pratiquait le culte et qui ne le pratiquait pas. Au lieu de se livrer à des pratiques communautaires dans lesquelles les prêtres auraient officié au nom d’une assemblée rendant le culte ensemble, les Zoramites adoptèrent apparemment un type de culte individualisé. Un à un, les membres de l’élite, revêtus de « leurs habits somptueux, et leurs annelets, et leurs bracelets, et leurs ornements d'or, et toutes leurs choses précieuses, dont ils sont parés » (Alma 31:28) montaient au sommet de leur tour de prière (le Raméumptom), levaient les mains au ciel et priaient à haute voix. Bien entendu, ce n’étaient que les gens riches et bien habillés qui pouvaient se tenir sur la plate-forme pour rendre le culte, ce qui leur permettait de garder leur image. Nous supposons que les pauvres étaient une source d’embarras parce qu’ils ne pouvaient pas démontrer d’une manière acceptable une soi-disant supériorité aux Néphites.

Une fois qu’ils étaient au sommet du Raméumptom, chaque personne répétait la même prière toute faite:

« Saint, saint Dieu: nous croyons que tu es Dieu, et nous croyons que tu es saint, et que tu étais un esprit, et que tu es un esprit, et que tu seras un esprit à jamais. Saint Dieu, nous croyons que tu nous as séparés de nos frères; et nous ne croyons pas à la tradition de nos frères, qui leur a été transmise par la puérilité de leurs pères; mais nous croyons que tu nous as élus pour être tes saints enfants; et aussi, tu nous as fait connaître qu'il n'y aura pas de Christ. Mais tu es le même hier, aujourd'hui et à jamais; et tu nous as élus pour que nous soyons sauvés, tandis que tous autour de nous sont élus pour être précipités, par ta colère, en enfer; sainteté pour laquelle, ô Dieu, nous te remercions; et nous te remercions aussi de ce que tu nous as élus, afin que nous ne soyons pas entraînés dans les traditions insensées de nos frères, ce qui les enchaîne à la croyance au Christ, ce qui entraîne leur cœur à errer loin de toi, notre Dieu. Et encore, nous te remercions, ô Dieu, de ce que nous sommes un peuple élu et saint » (Alma 31:15-18).

Plus que des louanges à Dieu, ce sont des sentiments anti-néphites exprimés sous forme de prière. Les expressions se concentrent sur les Néphites « insensés » et affirment que les traditions néphites sont corrompues, que les croyances néphites sont puériles, que ce sont les Zoramites plutôt que les Néphites qui sont le peuple élu et que les Néphites seront précipités en enfer. Le peuple remercie ensuite leur dieu de l’avoir élu de préférence aux Néphites.

Comme le fait remarquer Kanter, les groupes séparatistes utilisent ce genre d’idéologie pour attacher les gens au nouveau groupe tout en les détachant de l’ancien groupe [14]. Toutefois, les nouvelles élites excluaient les classes inférieures, qui, en conséquence, ne parvenaient pas à éprouver un attachement émotionnel fort à la nouvelle culture. Il ne faut donc pas s’étonner de ce que, quand Alma et ses frères prêchèrent l’Évangile à cette classe pauvre et opprimée, celle-ci ne se montra pas aussi endurcie contre les Néphites ou aussi engagée envers la nouvelle religion que l’élite.

Aussi, à titre de contrepoint, la religion néphite observait la loi de Moïse qui, selon l’interprétation prophétique annonçait la venue de Jésus-Christ, alors que la religion zoramite éliminait sans vergogne le Christ [15]. La religion des Néphites invitait les gens à prier n’importe où et à propos de toutes les choses qui les concernaient, un enseignement qu’Amulek souligna auprès des Zoramites (voir Alma 34:18-25), qui faisaient une prière apprise par cœur uniquement dans leur synagogue et seulement le jour fixé pour le culte (voir Alma 31:14-23). La religion néphite rejetait le culte des idoles, mais, nous dit-on, les Zoramites adoraient des idoles muettes (voir Alma 31:1). Les Néphites avaient des temples, des sanctuaires et des synagogues construits à la manière des juifs (voir Alma 16:13), mais il n’y a aucune mention de temples ou de sanctuaires chez les Zoramites. La caractéristique de leurs synagogues était le Raméumptom, la chaire sainte au centre de la synagogue avec une plate-forme bien haut au-dessus de la tête des autres fidèles (voir Alma 31:13-14).

Cette façon de se différencier par la religion était, pour les Zoramites, une manière de se démarquer de la religion et de la culture néphites dominantes. Cette distanciation est typique chez les groupes qui deviennent mécontents parce que marginalisés. Cela étant, nous pourrions nous attendre à voir se manifester des mécanismes de détachement dans beaucoup d’aspects de leur culture en plus de la religion. Et de fait, la pratique zoramite de se rassembler « un jour de la semaine, qu'ils appelaient le jour du Seigneur » (Alma 31:12), est un mécanisme de ce genre : la restructuration du temps. La façon dont Mormon formule la chose indique qu’ils avaient délibérément choisi pour leur sabbat un jour qui était différent du sabbat néphite (voir Alma 31:12).

Cette restructuration du temps apparaît clairement dans les groupes séparatistes étudiés par Kanter. Par exemple, Synanon, un groupe qui a commencé comme un centre de désintoxication pour drogués et est devenu plus tard une communauté religieuse dans la Baie de Tomales, en Californie, effectuait son travail et ses techniques d’amélioration personnelle sur la base d’un cycle de 28 jours consistant en ce qu’ils appelaient « des jours cubiques ». Twin Oaks, une communauté utopique située dans les campagnes de Virginie, fixe le temps de sa communauté et commence la semaine le vendredi. La communauté Bahaï, maintenant dissoute, de Cedar Grove, au Nouveau-Mexique, répartissait le temps en mois constitués de 19 jours [16]. Les membres des districts amish des États-Unis se réunissent pour le service de culte un dimanche sur deux pour pouvoir créer un rythme de vie qui soit nettement plus lent que celui du monde qui les entoure.

La langue a pu être une autre propriété culturelle que les Zoramites cherchèrent à changer. Ils semblent avoir adopté ou inventé des mots qui n’étaient pas courants chez les Néphites. C’est ce que démontre le fait que le mot Raméumptom a dû être interprété pour les lecteurs (voir Alma 31:21). Nibley cite cet exemple et avance l’idée que les Zoramites avaient commencé à élaborer « leur propre dialecte étrange » [17], un autre mécanisme de distanciation.

Maintien de la stratification

Le sociologue James S. Coleman a fait remarquer que les classes sociales ont tendance à créer et à entretenir une culture distincte constituée typiquement de façons de s’exprimer, de convenances, de langage corporel, d’habillement, d’informations, d’intérêts et de goûts [18]. Les groupes séparatistes modifient certains ou l’ensemble de ces éléments quand ils se détachent de la culture régnante et s’érigent en culture nouvelle. Par exemple, certains groupes séparatistes adoptent un habillement unisexe dans l’espoir de mettre fin à la stratification selon le sexe et d’autres font alterner les tâches quotidiennes pour que personne ne devienne associé à une fonction qui pourrait favoriser une perception ou un comportement marquant le prestige ou l’infériorité. D’autres groupes interdisent certaines formes de stratification tout en en conservant délibérément d’autres qu’ils estiment nécessaires pour conserver leur mode de vie. Les Amish rentrent dans cette dernière catégorie : ils conservent une stratification distincte basée sur l’âge et sur le sexe en dépit du fait qu’ils ont éliminé la stratification découlant de choses telles que les biens, les vêtements ou l’exercice du pouvoir en dehors de la famille.

D’autres groupes qui se rebellent contre ce qu’ils considèrent comme l’injustice des normes existantes créent un nouvel ordre, mais ce n’est que pour changer les critères de stratification. Les dirigeants de ces groupes prennent la place de l’élite tandis que la plupart de leurs partisans restent dans des fonctions de classe inférieure. Le communisme en est un exemple. Dans le communisme, les moyens de production sont enlevés à la bourgeoisie, ce qui l’élimine de sa place de classe privilégiée. Il existe cependant toujours une classe privilégiée et une stratification au sein de la société. La nouvelle élite se compose de membres du parti et, chose plus importante, de chefs du parti.

C’est essentiellement ce qui se produit chez les Zoramites. Au lieu de mettre fin à l’inégalité politique et économique, ils créent une élite basée sur la richesse. La nouvelle élite entretient une société édifiée sur la discrimination, dont les parias sont les Zoramites pauvres au lieu que ce soit un groupe ethnique distinct.

Ceux qui se retrouvèrent condamnés à rester dans une classe inférieure dans le nouveau pays étaient les travailleurs. Le conseil que leur donne Amulek de prier pour leurs cultures et leurs troupeaux (voir Alma 34:24-25) montre qu’ils étaient fermiers et bergers – sans doute ceux qui produisaient les denrées alimentaires et la viande des riches. C’étaient eux qui construisaient les synagogues utilisées par l’élite (voir Alma 32:5) et ils travaillaient probablement aussi à d’autres choses pour les riches. On peut donc comprendre que l’élite ait été irritée contre les missionnaires et leurs nouveaux convertis, puisque le changement que cela apportait à leur situation, surtout une fois que les pauvres eurent été chassés du pays, signifiait que l’élite ne disposait plus d’une classe inférieure pour la servir et pourvoir à ses besoins (voir Alma 35).

Population d’Antionum

Bien que l’importance de la population d’Antionum ne nous soit pas fournie, le récit nous donne quelques indices quant à sa taille. Nous apprenons, par exemple qu’il y avait plus d’une synagogue pour desservir la ville et aussi qu’Alma prend sept personnes avec lui pour y prêcher: ses fils Shiblon et Corianton, son ancien compagnon missionnaire Amulek, le docteur de la loi converti Zeezrom, et les fils de Mosiah, Ammon, Aaron et Omner. (À l’exception des fils d’Alma et d’Amulek, ces missionnaires avaient été à un moment hostiles à l’Église. Il est possible qu’Alma les ait choisis parce que, comme lui-même, ils pouvaient comprendre ce que ressentait un peuple hostile.) Une fois à Antionum, les missionnaires se séparèrent et allèrent prêcher chacun de leur côté. Les synagogues multiples et le nombre des missionnaires emmenés par Alma montrent que la population d’Antionum n’était pas petite. Une autre caractéristique de cette population est que le peuple maintenait une société ouverte. Contrairement à la société secrète et fermée des Gadiantons, les Zoramites permirent à Alma et aux autres missionnaires de vivre chez eux et de prêcher dans leurs synagogues.

Malgré la haine des Zoramites à leur égard, dont l’intensité se manifesta lorsque Shiblon fut ligoté et lapidé (voir Alma 38:4), ils prêchèrent. On nous dit aussi que Corianton devint orgueilleux et imbu de sa sagesse personnelle et qu’il abandonna l’œuvre pour suivre une prostituée (voir Alma 39:3). Le comportement de Corianton aggrava les mauvais sentiments que les Zoramites avaient à l’égard des Néphites et rendit la tâche beaucoup plus difficile aux missionnaires (voir Alma 39:1), mais en dépit de tout cela, ils enseignèrent sans restrictions ni interdictions officielles.

Le message missionnaire

Le livre nous conserve les détails de la prédication d’Alma et d’Amulek, y compris les points de doctrine enseignés. En dépit des revers essuyés au début, ces points de doctrine furent reçus par les classes inférieures qui n’avaient pas été intégrées à la culture zoramite principale. Comme les Zoramites avaient jadis connu la doctrine de l’Évangile, Alma ne commence pas par leur enseigner les principes de base, mais les encourage plutôt à mettre en pratique ce qu’ils savaient, d’agir en fonction de « la semence » ou de la parole de Dieu qu’ils possédaient déjà (voir Alma 32). En développant sa métaphore de la semence, Alma insiste fortement sur la patience et la diligence (voir Alma 32:41-43), des vertus qu’ils avaient apparemment négligées avant leur dissidence, ce qui avait eu pour résultat qu’ils n’avaient pas nourri la parole. Alma promet donc que s’ils nourrissent cette fois la parole avec patience et diligence, ils n’auront « ni faim ni soif » (Alma 32:42). En d’autres termes, ils n’éprouveront plus le mécontentement qui les a éloignés de leur culture d’origine et des enseignements de l’Évangile.

Alma rappelle ensuite les paroles de trois prophètes qui ont connu l’oppression et que ces gens connaissaient: Zénos, Zénock et Moïse. Alma cite la prière de Zénos: « Tu m'as aussi entendu lorsque j'ai été chassé et que j'ai été méprisé par mes ennemis » (Alma 33:10). Dans Zénock, il cite: « Tu es en colère, ô Seigneur, contre ce peuple, parce qu'il ne veut pas comprendre la miséricorde que tu lui as accordée à cause de ton Fils » (Alma 33:16). Alma leur rappelle que c’était parce qu’il avait remis ce message que le peuple avait chassé Zénock de son sein et l’avait lapidé. Alma rappelle aussi la promesse de la guérison datant du temps de Moïse – que si le peuple se tournait vers le serpent d’airain, il vivrait. Mais beaucoup d’Israélites, qui avaient été esclaves – la plus basse des classes sociales d’Égypte – refusèrent de regarder. Chacun de ces récits renforçait le témoignage que malgré la stratification qui existait dans la société néphite, malgré les injustices, s’ils se tournaient vers Jésus-Christ, celui-ci les guérirait et les aiderait.

Dans toute leur prédication, Alma et Amulek firent tous deux preuves de compassion pour les Zoramites opprimés, mais ne les invitèrent jamais à s’enfuir ou à se retirer. Le mieux était d’endurer et de demander l’aide de Jésus-Christ. Pourquoi Alma n’incite-t-il pas les Zoramites convertis à quitter Antionum ? Nous ne le savons pas avec certitude, mais ce que nous savons, c’est que si la motivation première d’Alma pour récupérer les Zoramites est sa tristesse de voir leur iniquité (voir Alma 3:12), il est aussi animé par la crainte de voir les Zoramites faire alliance avec les Lamanites (voir Alma 31:4). Étant donné que les missionnaires s‘étaient rendus à Antionum en partie parce qu’ils espéraient empêcher pareille alliance, ils savaient sans doute que si les pauvres se retiraient du système social zoramite, cela pourrait conduire à une confédération entre l’élite zoramite et les Lamanites. D’autre part, Alma ne se rendait peut-être pas compte de l’effet que la conversion des pauvres aurait sur la culture et il a peut-être invité les pauvres à rester parce qu’il se disait qu’ils pourraient avoir une bonne influence sur l’élite et aider à la poursuite de l’œuvre missionnaire.

Quelle qu’ait été la raison, Alma ne conseille pas aux Zoramites opprimés de quitter Antionum ni de se rebeller contre l’élite. Au lieu de cela, il leur promet que s’ils nourrissent la semence de l’Évangile, elle se développera. « Et voici, elle deviendra un arbre, jaillissant en vous jusqu'à la vie éternelle. Et alors, que Dieu vous accorde que vos fardeaux soient légers par la joie de son Fils. Et même tout cela, vous pouvez le faire si vous voulez » (Alma 33:23). Ce conseil concernait leur problème qui était de vaincre ou de supporter l’oppression qu’ils subissaient à Antionum, mais il a pu les amener à réfléchir la situation dans laquelle ils étaient avant de se retirer de la culture néphite. Les paroles d’Alma les ont peut-être amenés à se demander à quel point leur situation aurait été différente s’ils étaient restés à Zarahemla et s’ils étaient demeurés fidèles à l’Évangile de Jésus-Christ.

En réponse à une question sur le point de savoir si les Zoramites devaient croire en un seul Dieu, Amulek témoigne que le Christ viendra et que la loi de Moïse (que les Zoramites avaient rejetée) visait à attirer leur attention sur l’expiation (voir Alma 34:14). Après avoir rendu témoignage, Amulek concentre la plus grande partie de son enseignement sur ce que les Zoramites opprimés doivent faire maintenant : se repentir, prier et prendre soin des nécessiteux (voir Alma 34:17-28, 33-36).

Il est intéressant qu’Amulek ait dit aux pauvres opprimés de prendre soin des nécessiteux. On dirait un avertissement qu’ils ne devaient pas créer une nouvelle collectivité (comme cela avait été fait précédemment) qui ne ferait que changer d’élite. Ils devaient plutôt toujours veiller sur tous ceux qui étaient dans le besoin, contrecarrant ainsi les effets d’une société stratifiée qui marginalisait des éléments de la population. Amulek explique ensuite : « Si vous ne vous souvenez pas d'être charitables, vous êtes comme du rebut que les raffineurs rejettent (parce qu'il n'a pas de valeur) et qui est foulé aux pieds des hommes » (Alma 34:29).

Amulek exhorte le peuple: « Je voudrais que vous vous avanciez et ne vous endurcissiez plus le cœur » (Alma 34:31). Ceci réitère le thème principal du message missionnaire : que malgré les offenses, les persécutions et l’adversité, ce qui a le plus d’importance dans la vie n’est pas la place qu’occupe la personne, mais la façon dont elle y réagit. Ce qui est essentiel, c’est de se repentir parce que « cette vie est le moment où les hommes doivent se préparer à rencontrer Dieu » (Alma 34:32). Selon Amulek, les Zoramites pauvres ne pouvaient pas se permettre d’attendre d’être libres ou riches ou de faire partie de l’élite pour faire ce qui est bien ; il fallait, au contraire, qu’ils s’adoucissent le cœur, obéissent aux commandements, quelle que soit leur situation dans la vie, et se concentrent dès maintenant sur les choses de Dieu.

Amulek termine ensuite sur une exhortation semblable à celle d’Alma. Plutôt que de recommander au peuple de quitter Antionum ou de se rebeller contre l’élite, Amulek lui dit d’être patient : « Je voudrais vous exhorter à avoir de la patience et à supporter les afflictions de toutes sortes, à ne pas injurier ceux qui vous chassent à cause de votre extrême pauvreté, de peur que vous ne deveniez pécheurs comme eux, mais à avoir de la patience et à supporter ces afflictions dans la ferme espérance que vous vous reposerez un jour de toutes vos afflictions » (Alma 34:40-41).

Après avoir prêché, Alma et Amulek et les autres missionnaires se rendirent à Jershon où vivait le peuple d’Anti-Néphi-Léhi. Les Zoramites au pouvoir auraient dû être heureux de leur départ : les missionnaires touche-à-tout étaient partis. Cependant, « la partie des Zoramites qui avait le plus de popularité » fut en colère parce que le message des missionnaires… détruisait leurs artifices » (Alma 35:3). Ceci peut être l’indication que le système de croyances zoramite maintenait d’une façon ou d’une autre les pauvres en sujétion, que les enseignements de Jésus-Christ convainquaient les Zoramites opprimés de l’erreur du système de croyances et qu’ils n’étaient plus disposés à se laisser duper par le système et à continuer à servir l’élite comme ils l’avaient fait. Dans leur colère, les Zoramites découvrirent ceux qui croyaient aux missionnaires et les bannirent d’Antionum [19]. Une fois chassés, les Zoramites déplacés suivirent les missionnaires à Jershon. Quand les habitants de Jershon accueillirent les réfugiés, les Zoramites furent encore plus en colère.

Les représailles des Zoramites au pouvoir

Comme nous l’avons vu, la société zoramite avait construit délibérément des classes sociales. Les sociologues Michael L. Schwalbe et Douglas Mason-Schrock appellent ce processus de construction d’une identité de classe sociale « identification sous-culturelle » et attribuent à cette construction sociale quatre éléments: (1) création de représentations sociales, (2) codage ou élaboration de règles qui créent l’identité, (3) affirmation ou promulgation et validation de prétentions à l’identité et (4) application ou protection et imposition du code d’identité [20].

Les Zoramites avaient défini une société dans laquelle la position des classes supérieures dépendait de l’existence d’une classe inférieure sur laquelle elles pouvaient régner. Par conséquent la prédication des missionnaires néphites non seulement modifiait les institutions et la situation économique des Zoramites, elle contestait aussi l’identité qu’ils s’étaient soigneusement construite. Leur code avait été rompu et cela nécessitait des mesures pour protéger l’identité du groupe. L’expulsion des croyants était à la fois une prise de mesures et l’affirmation de la place de la classe gouvernante comme élite. Mais au lieu de résoudre le problème et de ramener la société à ses normes, cette mesure ne fit que mettre une plus grande confusion dans la société et intensifier la haine contre les Néphites semeurs de troubles qui étaient directement responsables d’avoir bouleversé l’ordre social.

À partir de ce moment-là, les Zoramites qui ne s’étaient pas reconvertis devinrent de plus en plus mauvais. Leur haine était alimentée par la perception que les missionnaires néphites détruisaient leur mode de vie confortable. Le fait que les Zoramites pauvres étaient accueillis par les habitants de Jershon devint un cri de ralliement à la guerre. Les Zoramites vindicatifs se cherchèrent des alliés chez les ennemis lamanites et réorientèrent leurs efforts afin de subjuguer les Néphites. Il est facile de les imaginer disant: « S’ils nous avaient laissés tranquilles, nous leur aurions laissé la paix. Mais il a fallu qu’ils viennent nous déranger ! »

Finalement, les missionnaires se sont peut-être demandé s’ils avaient bien fait. Ils étaient allés à Antionum pour récupérer les Zoramites, mais de ce fait la haine de certains Zoramites était devenue encore plus forte qu’avant et ils avaient conclu avec l’ennemi lamanite l’alliance de faire la guerre aux Néphites. En fait, la haine des Zoramites envers les Néphites était si intense que les Lamanites les désignèrent plus tard pour être les capitaines en chef et les dirigeants de leurs armées (voir Alma 43:44). La situation même que les missionnaires avaient espéré éviter devint réalité : les Zoramites et les Lamanites unirent leurs forces. Comme c’était à craindre, cette alliance se révéla désastreuse. Pendant des années, les Zoramites continuèrent à constituer une menace terrible pour les Néphites, non seulement à cause de leur haine extrême mais aussi parce que les Zoramites connaissaient « la force des Néphites, et leurs lieux de refuge, et les parties les plus faibles de leurs villes » (Alma 48:5).

Leçons à retirer des Zoramites

Il est impossible de déterminer pleinement la dynamique historique et sociologique des Zoramites. Quand nous combinons les détails fournis par le livre, il ressort que les Zoramites étaient un peuple marginalisé par la culture néphite-mulékite. Entre autres leçons, leur histoire montre ce qui peut arriver quand une société est stratifiée d’une manière qui désavantage et opprime la classe inférieure. C’est manifestement ce genre de mauvais traitement qui incita les Zoramites à quitter l’Église et à se retirer à Antionum où ils tentèrent de fonder leur propre religion et leur propre culture. Il s’ensuivit que l’antipathie engendrée par la marginalisation originelle s’intensifia quand les Néphites défièrent les fondements mêmes de la nouvelle société en prêchant des doctrines religieuses que les Zoramites avaient déjà rejetées. À ce stade, les Zoramites apostats se détournèrent de leur tentative de créer une culture séparée et commencèrent à faire la guerre à leur culture d’origine. C’est la démonstration d’un tout grand thème du Livre de Mormon : les gens qui, à un moment donné, ont l’Évangile et s’en détournent ensuite, deviennent les ennemis les plus acharnés du peuple de l’Église et de Dieu.

Ce passage de la dissidence silencieuse à une animosité rageuse et agressive constitue une étude en profondeur de la nature humaine. C’est une réalité qui met en évidence l’importance des enseignements de prophètes visant à favoriser l’unité, l’égalité, la communauté et les autres qualités qui conduisent à être un en Christ (voir Mosiah 23:7 ; 4 Néphi 1:17 et D&A 38:25-27). Quand nous étudions l’histoire zoramite dans cette perspective plus complète, cela nous rappelle avec force l’une des raisons pour lesquelles des prophètes comme Alma lancent sans cesse l’avertissement : « Persisterez-vous à tourner le dos aux pauvres, et aux nécessiteux, et à leur refuser vos biens? » (Alma 5:55).

NOTES

[1] Hugh W. Nibley, « Freemen and King-Men in the Book of Mormon », dans The Prophetic Book of Mormon, dir. de publ. John W. Welch, Salt Lake City, Deseret Book, 1989, p. 343.
[2] Voir Bruce R. McConkie, Mormon Doctrine, Salt Lake City, Bookcraft, 1966, sous « Zoramites ».
[3] Voir Rosabeth Moss Kanter, Commitment and Community :Communes and Utopias in Sociological Perspective, Cambridge MA, Harvard University Press, 1972, p. 8.
[4] Kanter, Commitment and Community, p. 8.
[5] Karl Marx et Friedrich Engels, The Communist Manifesto, trad. Eden Paul et Cedar Paul, Londres, Martin Lawrence, 1930, p. 1.
[6] Voir Rodney Stark, Sociology, Belmont, CA, Wadworth, 1998, p. 227.
[7] Ezra Taft Benson, « Prenez garde à l’orgueil », L’Etoile, juillet 1989.
[8] Voir John L. Sorenson, John A. Tvedtnes et John W. Welch, “Seven Tribes: An Aspect of Lehi’s Legacy”, dans Reexploring the Book of Mormon: The F.A.R.M.S. Updates, dir. de publ. John W. Welch, Salt Lake City, Deseret Book et FARMS, 1992, pp. 93-95.
[9] Mark Davis et Brent Israelsen font cependant remarquer que du fait de l’assimilation fréquente d’un groupe ethnique par un autre, « le caractère national devenait une affaire de culture, de religion et d’état d’esprit plutôt que de race ou de lignage » (Mark Davis et Brent Israelsen « International relations and Treaties in the Book of Mormon », Provo UT, FARMS, 1980, p. 9. Il est donc difficile de déterminer comment ou sur quelle base le peuple a déterminé ces clans à l’époque de Mormon.
[10] John L. Sorenson, « Les premiers Néphites », dans Un Environnement pour le Livre de Mormon dans l’Amérique Ancienne, sur Idumea.
[11] Voir John L. Sorenson, « Religious Groups and Movements among the Nephites, 200-1 BC » dans The Disciple as Scholar: Essays on Scripture and the Ancient World in Honor of Richard Lloyd Anderson, dir. de publ. Stephen D. Ricks, Donald W. Parry et Andrew H. Hedges, Provo, UT, FARMS 2000, p. 168.
[12] John L. Sorenson, “Book of Mormon Peoples”, dans Encyclopedia of Mormonism, dir. de publ. Daniel H. Ludlow, New York, Macmillan, 1992, p. 193.
[13] Christian Smith, American Evangelicalism: Embattled and Thriving, Chicago, University of Chicago Press, 1998, p. 92.
[14] Voir Kanter, Commitment and Community, p. 116.
[15] Voir John L. Clark, “Painting Out the Messiah: The Theologies of Dissidents”, JBMS 11, 2002, pp. 16-27.
[16] Kanter, Commitment and Community, p. 41.
[17] Hugh W. Nibley, “The Real Background of the Book of Mormon”, dans Since Cumorah, dir. de publ. John W. Welch, Salt Lake City, Deseret Book et FARMS, 1988, p. 244.
[18] Voir James S. Coleman, Foundations of Social Theory, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1990.
[19] Je remercie cordialement S. Kent Brown de m’avoir fait remarquer que le fait que les dirigeants zoramites étaient capables de « découvrir[] secrètement l'opinion de tout le peuple » (Alma 35:5) sans avoir recours à l’intimidation renforce l’argument que ces gens étaient un clan distinct. Un lien familial devait faciliter ce genre de confiance et d’accès au peuple, alors que ce ne serait pas le cas dans une communauté constituée par un mélange de clans.
[20] Michael J. Schwalbe et Douglas Mason Schrock, « Identity Work as a Group Process », dans Advances in Group Processes, dir. de publ. Barry Markovsky, Michael J. Covaglia, Robin Simon et Edward J. Lawler, New York, Jai Press, 1996, pp. 122-123.

 

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