POLYGAMIE, PROPHETES ET ESQUIVES

 

Questions fréquemment et rarement posées au sujet de l’introduction, de la pratique et de la cessation du mariage plural dans l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours.


par Gregory L. Smith, M.D.
© FAIR


Introduction


Aucune pratique de l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours ne s’est avérée plus explosive et davantage source de controverse que le mariage plural ou « polygamie ». D'abord révélée à Joseph Smith au début des années 1830, elle fut mise en application dans au moins quelques cas dès le milieu des années 1830 et davantage pendant la période de Nauvoo des années 1840, bien que sa pratique ait toujours été tenue secrète [1]. Publiquement annoncée en 1852, elle a été le point de mire du législateur, des réformateurs sociaux et des agitateurs antimormons pendant toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle.


En dépit d'une campagne énergique devant les tribunaux, les membres de l’Église n’ont pas réussi à faire tolérer le mariage plural – il a même été proscrit et ces lois ont été confirmées comme constitutionnelles. Le Manifeste de 1890, ainsi que le « second Manifeste » d'avril 1904 ont mis un terme à la polygamie dans l’Église. Bien qu’elle ne joue actuellement qu’un rôle mineur dans la plupart des commentaires sur la théologie mormone et soit interdite à tout membre sous peine d’excommunication, la polygamie continue à être une question d’actualité pour certains. Comme au dix-neuvième siècle, « le Principe » continue à susciter la fascination, l’amusement, le dégoût ou le dédain de la société. Elle sert également de cible aux ennemis de l'Évangile de Jésus-Christ, de Joseph Smith et de l’Église qu'il a établie.


Les attaques contre Joseph Smith et l’Église concernant la polygamie revêtent généralement une ou plusieurs des formes suivantes :


1. Irréligiosité. Populaire parmi les détracteurs religieux, ce type d’attaque fait appel aux susceptibilités occidentales qui favorisent la monogamie et prétend que la polygamie est en contradiction avec le christianisme biblique ou (ironie des choses) avec le Livre de Mormon lui-même. Même certains historiens profanes sont parfois victimes de cette tendance [2].
2. Illégalité. Cette critique affirme que l’Église et ses membres ont pratiqué la polygamie alors même que cette pratique était illégale en vertu des lois locales ou fédérales. On prétend qu’en agissant ainsi, l’Église a trahi son engagement de « respecter, honorer et défendre la loi [3] ».
3. Mensonge. Selon cette critique, Joseph Smith et ses successeurs ont fait à plusieurs reprises des déclarations publiques dans lesquelles ils cachaient ou niaient ouvertement et sciemment la pratique de la polygamie. On affirme que cette « malhonnêteté » est moralement contestable et en contradiction avec les principes que l’Église prétend embrasser.
4. Lasciveté. C’est l’accusation que Joseph Smith (et probablement ses successeurs) a pratiqué le mariage plural uniquement pour des raisons viles. Ce genre d’accusation s’accompagne ordinairement d’appels aux critiques ci-dessus, pour faire valoir que la conduite de Joseph et de ses successeurs était contestable pour beaucoup de raisons et que par conséquent la meilleure explication que l’on peut en donner est leur appétit sexuel plutôt qu’une conviction religieuse sincère.
5. Application. Cette attaque vient souvent en plus des autres ; on mentionne certaines des conséquences négatives supposées ou réelles de la polygamie avec l'argument que ces conséquences sont la preuve que la pratique n'a pas été commandée par Dieu.
6. Dissimulation des faits. Cette attaque, étroitement liée à la critique n° 3, porte habituellement sur l’Église moderne et sa direction, que le détracteur « amical et qui vous veut du bien » ajoute comme coup de grâce. Puisqu’il a donné des renseignements que le lecteur ignorait, le détracteur prétend que par conséquent l’Église avait « caché » la vérité ou qu’elle « ment » à ses membres trop confiants. Ainsi le détracteur peut ressusciter le passé polygame pour attaquer l’Église dans le présent.


Quelque chose qui n’a pas aidé à la compréhension de la polygamie, c’est la tendance de certains auteurs mormons à passer sous silence les problèmes très réels qui se sont posés au cours de cette période de l'histoire de l’Église, bien que cette tendance ne soit pas aussi exagérée que certains le pensent.


J’estime, pour ma part, que la découverte et la diffusion de données historiques qui divergent par rapport à la conception standard ou « populaire » de la polygamie courante dans l’Église des XXe et XXIe siècles ne constitue en aucune façon une menace à la conception entretenue par les croyants que la polygamie fut une pratique exigée par Dieu pendant les années formatrices de l’Église. En effet, je ne pense pas que ce soient les « informations supplémentaires » qui causent des problèmes aux saints des derniers jours fidèles qui sont sincèrement préoccupés par ce que les documents historiques nous disent. C’est plutôt le besoin persistant – et souvent insatisfait – de plus d'informations et de plus de contexte, que certains auteurs ont été incapables ou peu désireux de fournir. Le seul « danger » que les renseignements historiques posent aux membres ou aux amis sincères de l'Église n’apparaît que s'ils arrêtent leurs recherches trop tôt. Les détracteurs de l’Église se font un plaisir de faire faire un bout de chemin à leurs cibles pour les abandonner juste au moment où l'histoire se complique.


Le présent article est une tentative modeste d'aborder ces points dans le contexte des sources historiques disponibles [4]. Je ne procède pas dans l'ordre historique strict ; j’ai plutôt choisi l'approche thématique sextuple décrite ci-dessus (les thèmes systématiquement repris dans les écrits des détracteurs de l’Église), mais je n’examine pas la première accusation d’ « irréligion » autrement qu’au passage puisque ce sujet a été traité ailleurs [5].


Je vais d’abord m’efforcer d’examiner les actions de l'Église et de ses membres dans le contexte de la désobéissance civile, d'un point de vue historique, théologique et moral. J’étudierai ensuite le point de vue des membres de l’Église qui se considéraient comme les défenseurs dans une guerre d’extermination religieuse – et peut-être physique – menée par leurs ennemis religieux et législatifs. Je passerai en revue les événements juridiques et politiques qui ont contribué à cette perception et qui permettent d’expliquer les différents choix faits par les dirigeants et les membres de l'Église, particulièrement au cours de la période qui a suivi le Manifeste de 1890.


Je traiterai ensuite des problèmes et des défauts que présente la notion que la polygamie était motivée par des mobiles sexuels indécents de la part de Joseph Smith ou de ses successeurs.


Les attaques contre la personnalité des premiers polygames sont souvent suivies de critiques relatives à la pratique de la polygamie au jour le jour. J'examinerai donc ces arguments et me concentrerai sur les prétentions selon lesquelles le statut de Joseph Smith comme prophète « infaillible » aurait amené d'autres personnes à adopter la polygamie en dépit de ce que leur disait le bon sens et que la polygamie aurait causé des dépressions chez les femmes mormones.


Je conclurai en démontrant qu'il est amplement prouvé que l’Église ne fait rien pour empêcher ses membres d’apprendre « la vérité » au sujet de la polygamie.


Quelques pensées de conclusion, enfin, proposeront des idées sur le rôle que le mariage plural a joué – sociologiquement et spirituellement – dans la maturation de l’Église. Je me suis rendu compte que la polygamie a été une partie essentielle, voire indispensable, du Rétablissement, pratiquée à la demande du Seigneur et finalement abandonnée sur autorisation appropriée de la prêtrise.


La polygamie est non chrétienne


La critique selon laquelle la polygamie serait irréligieuse est un appel aux susceptibilités occidentales qui favorisent la monogamie et est en contradiction avec le christianisme biblique ou (ironie des choses) avec le Livre de Mormon lui-même.


Le moins qu’on en puisse dire, c’est que c'est une attaque peu convaincante à laquelle il a été répondu sur le plan religieux, apologétique et technique [6]. Il y a des preuves nombreuses et formelles que les relations polygames ont été admises dans diverses circonstances par les prophètes bibliques, aussi mal à l’aise que cela puisse mettre un chrétien moderne. Orson Pratt a été universellement considéré comme le vainqueur d'un débat de trois jours sur ce sujet même avec le Révérend John P. Newman, aumônier du Sénat des États-Unis, en 1870 [7].


N’y eût-il même eu aucun de ces précédents, la théologie mormone n'a aucun mal à accepter et à mettre en application des commandements nouveaux, puisque les saints croient en la révélation continue. Je ne vais pas approfondir la question ici, puisqu’il existe une vaste documentation sur le sujet.


La polygamie était illégale


Les détracteurs accusent l’Église et ses membres d’avoir pratiqué la polygamie en violation des lois locales et fédérales. On prétend qu’en agissant ainsi, l’Église a trahi son engagement de « respecter, honorer et défendre la loi [8] ». Cependant, les détracteurs avancent ces arguments sans comprendre pleinement la situation juridique de l’époque et sans comprendre le rôle que joue la désobéissance civile dans ce contexte.


La désobéissance civile dans son contexte


La polygamie fut certainement déclarée illégale pendant la croisade anti-polygame à l’époque de l’Utah et sans doute illégale en vertu des statuts de l'Illinois contre la bigamie. Il n’y a là rien de nouveau et les membres de l’Église et leurs détracteurs le savaient [9]. Les membres modernes de l’Église ne comprennent généralement pas l'importance du fait que la pratique de la polygamie était un cas clair de désobéissance civile.


« La décision de défier [les lois contre la polygamie] fut une exception douloureuse à un engagement sinon ferme de respecter l'ordre public. Ce qui est cependant important dans leur décision de défier la loi, c’est que les saints des derniers jours étaient en fait dans la ligne d’une tradition américaine de désobéissance civile. Précédemment, en diverses occasions, notamment pendant les années précédant la guerre d’indépendance, les Américains avaient estimé que certaines lois allaient à l’encontre de leurs valeurs fondamentales et avaient décidé ouvertement de les violer… Même déclarée constitutionnelle, la loi était quand même contraire à toutes les valeurs [des saints] et ils étaient prêts à affronter le harcèlement, l'exil ou l'emprisonnement plutôt que de se plier à ses exigences [10]. »


Les auteurs modernes sont parfois négligents ou excessivement vagues dans leur terminologie, ce qui amène certains membres de l’Église à associer la notion de « désobéissance civile » à l'anarchie et au hooliganisme, comme lors des émeutes de Watts de 1965 mentionnées par Ernest Wilkinson, président de BYU [11]. Or, pareille association d’idées nous empêche d’apprécier correctement un outil essentiel pour mener une vie morale sous un gouvernement, quel qu’il soit, et de comprendre la décision de l’Église dans son contexte historique.


Le partisan le plus éloquent et le plus impressionnant de la désobéissance civile a été sans conteste le « Mahatma » Mohandas Gandhi (1869-1948). Gandhi s’est inspiré de l’ouvrage de 1849 de Henry David Thoreau, Resistance to Civil Government (parfois intitulé Civil Disobedience), dans lequel Thoreau développait la base morale de la désobéissance civile :


« Ne peut-il pas y avoir un gouvernement dans lequel ce ne sont pas les majorités qui décident virtuellement de ce qui est bien et de ce qui est mal, mais la conscience ? – dans lequel les majorités ne décident que des questions auxquelles la règle de l’utilité est applicable ? Le citoyen doit-il jamais, ne serait-ce qu’un instant, ou si peu que ce soit, mettre sa conscience entre les mains du législateur ? Pourquoi alors chaque homme a-t-il une conscience ? Je pense que nous devons être tout d’abord des hommes et en second lieu des sujets. Il n'est pas souhaitable de cultiver autant le respect de la loi que celui du droit. La seule obligation que j'ai le droit de m’imposer est de faire à tout moment ce que j’estime être juste [12]. »


Pour le dire simplement, l'État n'est pas souverain en matière de conscience. Toute personne doit remplir son devoir vis-à-vis de sa croyance et de ses aspirations les plus élevées, devoir qui l’emporte sur tout ce que l'État pourrait exiger. Argumenter ou croire le contraire, c’est accepter l’erreur fasciste que l’État est souverain en dernier ressort et de plus grande importance que l'individu, et que les droits n'existent pas dans le sens « inaliénable » du terme, mais sont simplement conférés (et peuvent être retirés) par l’État [13].


Un élément fondamental de la philosophie de la désobéissance civile est que l’on doit être disposé à accepter le châtiment de l’État si on est condamné. On ne peut pas choisir de violer la loi et exiger également d’échapper au châtiment final ; ce que l’on fait, c’est préférer suivre ses convictions en dépit du châtiment potentiel. Selon Gandhi :


« Cette lutte religieuse n'implique pas que l’on touche ne serait-ce qu’à un cheveu de qui que ce soit. Nous donnerons une leçon au gouvernement en subissant nous-mêmes des épreuves… Nous violerons… la loi à tel point que nous serons disposés à subir tout châtiment que nous pourrions avoir à affronter, que ce soit l'emprisonnement, la flagellation ou toute autre chose [14]. »


Gandhi fait une distinction claire entre la désobéissance civile, dont il tient absolument à ce qu’elle reste strictement non violente pour conserver sa force morale, et la désobéissance criminelle [15], qui s’accompagne de violence et avec laquelle il ne veut rien savoir. Les saints auraient probablement été d'accord avec lui quand il a dit :


« La désobéissance civile est le droit inhérent du citoyen. Il ne peut y renoncer sans cesser d'être un homme. La désobéissance civile n'est jamais suivie d'anarchie. La désobéissance criminelle peut y mener. Tout État écrase la désobéissance criminelle par la force. Sinon il périt [16]. »


Les sources historiques montrent bien que c’est exactement comme cela que la Première Présidence voyait les choses :


« Au cours des six derniers mois, nos ennemis n'ont pas réduit leur activité dans l’œuvre de persécution. S'il y a eu une différence quelconque, cela a été de poursuivre avec une plus grande hargne et un mépris encore plus flagrant de la loi et de la justice que par le passé. Ceux qui ont été obligés de supporter les châtiments qui leur étaient infligés se sont soumis, dans presque tous les cas, de bonne grâce avec une sérénité et une force d’âme qui ont dû leur valoir l'admiration du ciel et de tous les hommes justes. Ce qui a été accompli ne peut fournir que peu de causes de satisfaction à ceux qui ont vaqué à la tâche inhumaine de persécuter un peuple pour la pratique de sa religion. Il n’y a eu que peu de personnes, dans toutes celles qui ont été jugées et condamnées, qui ont été suffisamment terrifiées à la perspective de la punition pour se dire disposées à accepter les décisions du tribunal plutôt que la loi de Dieu, comme guide de leur conscience [17]. »


Ainsi donc, les membres et les dirigeants étaient bien conscients du fait que leurs actions violaient la loi civile. Ceux qui violent la loi peuvent « être obligés de supporter les châtiments », mais cela vaut mieux que « accepter les décisions du tribunal plutôt que la loi de Dieu, comme guide de leur conscience ».


Ici, le détracteur ou le membre scrupuleux pourrait objecter que l’Église se dit opposée à la désobéissance à la loi civile. Il en est bien ainsi, et avec de bonnes raisons scripturaires :


« 19 Car en vérité, je vous le dis, ma loi sera gardée dans ce pays.
« 20 Que personne ne se pense gouverneur, mais que Dieu gouverne celui qui juge, selon les conseils de sa propre volonté, ou, en d'autres termes, celui qui rend des décisions ou est assis sur le siège du jugement.
« 21 Que personne n'enfreigne les lois du pays, car celui qui garde les lois de Dieu n'a pas besoin d'enfreindre les lois du pays [18]. »

Il ne s’agit pas ici, comme certains l’ont présumé, d’accepter globalement de soutenir n'importe quelle loi de n'importe quel type. C’est plutôt un principe général qu’il faut respecter, auquel Dieu seul peut commander une exception. Les membres de l’Église ne considéraient pas que « les lois du pays » voulaient dire tous les décrets quels qu’ils soient qui pourraient être publiés par le gouvernement. Ils considéraient plutôt les « lois du pays » comme voulant dire les principes constitutionnels, comme le président John Taylor l’a expliqué :


« Il est dit dans les Doctrine et Alliances que celui qui garde les lois de Dieu n’a pas besoin d’enfreindre les lois du pays [58:21]. La section 98 explique en outre ce que l’on entend par là… C’est à dire que, en prenant cette nation comme exemple, toutes les lois qui sont convenables et correctes et toutes les obligations contractées qui ne violent pas la Constitution doivent être respectées. Mais si elles violent la Constitution, le pacte entre les gouvernants et les gouvernés est rompu et l'obligation ne s’impose plus [19]. »


Qu’on ne s’y trompe pas : la loi de Dieu « sera gardée » par ses disciples, bien que ceci ne nécessite habituellement pas le recours à des tactiques extralégales, comme Boyd K. Packer l’a observé :


« Parce que, d’une manière générale, les lois de l'homme ne soulèvent pas de problèmes de moralité, on nous enseigne à respecter, honorer et défendre la loi (voir le 12e article de foi), et que « celui qui garde les lois de Dieu n'a pas besoin d'enfreindre les lois du pays » (D&A 58:21)… Supposez qu'une loi décrète que tous les enfants seront enlevés à leurs parents et élevés par l’État. Une telle loi serait mauvaise mais pourrait probablement être imposée. On a déjà fait ce genre de chose [20]. »


Il est difficile d'imaginer que frère Packer ou l’Église toléreraient que l’on obéisse à une loi confiant tous les enfants aux soins de l’État, en dépit du douzième article de foi ! Doctrine et Alliances 98 définit les détails avec plus de précision, comme le président Taylor le dit :


« 4 Et maintenant, en vérité, je vous dis ceci au sujet des lois du pays: Ma volonté est que mon peuple veille à faire toutes ces choses que je lui commande. »
Le premier principe est que l’Église doit faire ce que Dieu lui commande. C’est le devoir moral le plus élevé. L'État ne peut pas exiger que les citoyens donnent la priorité à ses exigences plutôt qu’à leur conscience.
« 5 Et cette loi du pays, qui est constitutionnelle et qui soutient le principe de la liberté en préservant les droits et les garanties, appartient à toute l'humanité et se justifie devant moi.
« 6 C'est pourquoi, moi, le Seigneur, je vous justifie, vous et vos frères de mon Église, lorsque vous êtes en faveur de cette loi qui est la loi constitutionnelle du pays… »
Ainsi, la loi constitutionnelle des États-Unis est approuvée par Dieu puisque au cœur de cette loi il y a la protection de la conscience et de la pratique religieuse. Dieu accorde le soutien à la loi ; la loi n'accorde pas le droit d'obéir à Dieu puisque ce droit est inaliénable et le bien commun de toute l'humanité.
« 7 Et pour ce qui est de la loi de l'homme, tout ce qui est plus ou moins que cela vient du mal… »


Les lois qui violent le devoir moral supérieur d'obéir à Dieu sont mauvaises et ne sont pas approuvées par Dieu. Ceci procède d’un raisonnement profondément théologique, comme nous le verrons plus loin :


« 77 selon les lois et la constitution du peuple, dont j'ai permis l'établissement, et qui doivent être maintenues pour les droits et la protection de toute chair, selon des principes justes et saints,
78 afin que tout homme puisse agir en doctrine et en principe, en ce qui se rapporte à l'avenir, selon le libre arbitre moral que je lui ai donné, afin que, le jour du jugement, chacun soit responsable de ses propres péchés [21]. »


Le but de la loi civile divinement approuvée est de permettre le libre exercice de la conscience, de sorte que hommes et femmes puissent être jugés par le plein exercice de leur libre arbitre et l’État ne peut donc pas ainsi prendre la place de ce sens moral.


Gandhi a souligné que, d’une manière générale, l'obéissance stricte était nécessaire pour le désobéissant civil potentiel, disant :


« Il n’est rien s’il n’est pas instinctivement respectueux des lois et c'est sa nature respectueuse des lois qui exige de lui l'obéissance implicite à la loi la plus élevée, qui est la voix de la conscience, qui l’emporte sur toutes les autres lois [22]. »


Le président John Taylor a expliqué que les saints avaient l’obligation morale de défendre ce principe :


« Outre la prédication de l'Évangile, nous avons une autre mission, à savoir la perpétuation du libre arbitre de l'homme et le maintien de la liberté et des droits de l'homme. Il y a certains principes qui appartiennent à l'humanité en dehors de la Constitution, en dehors des lois, en dehors de tous les décrets et plans de l'homme, parmi lesquels il y a le droit de vivre ; c’est Dieu qui nous a donné ce droit, pas l'homme ; aucun gouvernement ne nous l'a donné, aucun gouvernement n'a le droit de nous l’ôter [23]. »


Après avoir cité Doctrine et Alliances 58:21-22 et 98:4-6, James E. Talmage explique :


« Cette question a été maintes fois posée à l’Église et à ses membres individuellement : En cas de conflit entre les commandements issus de la parole révélée de Dieu et ceux imposés par la loi séculière, à laquelle de ces autorités les membres de l’Église seraient-ils tenus d’obéir ? Pour répondre à cela, nous pouvons appliquer, les paroles du Christ : le devoir du peuple est de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu… En attendant la décision suprême de la Providence en faveur de la liberté religieuse, il est du devoir des saints de se soumettre aux lois de leur pays [24]. »


Ainsi, Dieu peut clairement approuver, dans les questions de liberté religieuse, la désobéissance à une autorité profane. Toutefois, le principe général est que la soumission à cette autorité est commandée quand la pratique religieuse n'est pas en cause. On ne cherche pas une occasion de violer la loi, mais on ne peut pas abandonner les principes. « Que faites-vous ? » a demandé le président Taylor. « Respectez les lois autant que vous pouvez. Supportez ces outrages autant que vous pouvez [25]. » C’est exactement en ces termes que le président Woodruff a présenté les choses aux saints : « Maintenant, à qui allons-nous obéir, à Dieu ou au Congrès ? Car c’est soit Dieu, soit le Congrès ». D’une voix forte, l'assemblée répondit : « Nous obéirons à Dieu [26]. »


Doctrine et Alliances 134 et la désobéissance civile


La déclaration canonisée de l’Église sur ses rapports avec le gouvernement civil, qui se trouve dans Doctrine et Alliances 134, est également tout à fait compatible avec la désobéissance civile dans certaines circonstances.


« 1 Nous croyons que les gouvernements ont été institués par Dieu pour le bénéfice de l'homme et qu'il tient les hommes pour responsables de leurs actes vis-à-vis d'eux, tant pour la promulgation de lois que pour leur application pour le bien et la sécurité de la société. »


Ainsi, le premier principe est que Dieu nous tiendra pour responsables de notre comportement envers l'autorité civile. Les membres de l’Église ne sont pas exemptés de la soumission à la loi civile et doivent répondre de leur conduite devant la loi civile et devant Dieu. Dans le même esprit, ceux qui font les lois et les imposent seront jugés de même par Dieu.


« 2 Nous croyons qu'aucun gouvernement ne peut vivre en paix si ne sont arrêtées et ne demeurent inviolées des lois qui garantissent à chacun la liberté de conscience, le droit à la propriété et la protection de la vie. »


Deuxièmement, le gouvernement civil ne doit pas simplement défendre la liberté de conscience, mais le libre exercice de la conscience doit être inviolé. Dans la décision Reynolds sur la polygamie, la Cour suprême des États-Unis a déclaré que toute croyance religieuse était protégée par le premier Amendement, mais qu'aucune pratique religieuse n'était protégée. On peut donc croire tout ce qu’on veut, mais on ne pourrait pas agir en conséquence avec l’aval de la Constitution. (La décision Reynolds est traitée dans la prochaine section de cet article.)


« 4 Nous croyons que la religion est instituée par Dieu, et que les hommes sont responsables devant lui, et devant lui seul, de l'exercice de leur religion, à moins que leurs opinions religieuses ne les portent à empiéter sur les droits et les libertés d'autrui; mais nous ne croyons pas que les lois humaines ont le droit de s'immiscer en prescrivant des règles de culte pour enchaîner la conscience des hommes, ni de dicter des formes de dévotion publique ou privée. Nous croyons que les magistrats civils doivent réprimer le crime, mais ne doivent jamais contraindre la conscience; punir les délits, mais ne jamais supprimer la liberté de l'âme. »
On ne doit en aucun cas toucher à la croyance ni à la pratique religieuses ; ce ne sont que ceux dont la croyance empiète sur les droits et les pratiques des autres qui doivent être mis en accusation en vertu de la loi civile.


« 5 Nous croyons que tous les hommes sont tenus de soutenir et de défendre les gouvernements respectifs des pays où ils résident, aussi longtemps qu'ils sont protégés dans leurs droits inhérents et inaliénables, par les lois de ces gouvernements, et que la sédition et la rébellion sont indignes de tout citoyen ainsi protégé et doivent être punies en conséquence; et que tous les gouvernements ont le droit de décréter les lois qui, selon leur jugement, sont le plus susceptibles de garantir l'intérêt public tout en tenant pour sacrée la liberté de conscience. »


Tant qu’ils ont cette protection civile de l’exercice de leur conscience, les citoyens doivent respecter la loi. Une clause de grande importance est celle qui veut que les croyants soient « protégés dans leurs droits inhérents et inaliénables ». Si ces lois ne sont rien de plus qu’une façade ou si elles sont appliquées de manière arbitraire à un peuple donné, le gouvernement n’a pas droit au soutien dans ces domaines, parce que c'est précisément dans ce but que le gouvernement est institué.


Ceci annonce le principe de Nuremberg que personne ne peut être moralement tenu d’abroger sa fidélité au devoir ou à la vérité simplement parce que la loi civile déclare le contraire, pas plus qu’on ne peut ni ne doit s’abriter derrière la loi civile pour justifier la violation d’un code moral.


« 7 Nous croyons que les gouvernants, les États et les gouvernements ont le droit et le devoir de promulguer des lois pour la protection de tous les citoyens dans le libre exercice de leurs croyances religieuses; mais nous ne croyons pas qu'ils aient, en toute justice, le droit de priver les citoyens de ce droit sacré ou de les proscrire pour leurs opinions, tant qu'ils font preuve de considération et de respect pour les lois et que ces opinions religieuses ne justifient pas la sédition ou la conspiration.. »


C'est une répétition de l’idée : d’un point de vue théologique, le gouvernement existe essentiellement pour protéger le libre exercice de la croyance religieuse. Le gouvernement n'a pas le droit de limiter de telles pratiques, à moins qu’elles ne constituent une menace pour le gouvernement ou pour les droits d'autrui.


Un point-clef est qu’il faut faire « preuve de considération et de respect pour les lois » : les sociétés religieuses doivent respecter les lois. Mais le respect de la loi n'a pas la force morale pour imposer un changement de comportement ou de croyance qui viole les convictions religieuses de la personne (à moins que ces convictions ne menacent les droits d'autrui).


« 8 Nous croyons que la perpétration d'un crime doit être punie selon la nature du délit; que le meurtre, la trahison, le vol, le larcin, les attentats à l'ordre public, sous quelque forme que ce soit, doivent être punis selon leur gravité et leur tendance à favoriser le mal parmi les hommes, par les lois du gouvernement du pays où le délit a été commis; et dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité publiques, tous les hommes doivent s'impliquer et utiliser leurs capacités pour que ceux qui ont violé de bonnes lois soient punis. »


Les sociétés religieuses doivent aider à assurer le châtiment de ceux qui enfreignent « de bonnes lois », ce qui implique naturellement qu’il puisse exister potentiellement de « mauvaises lois ». Dans le contexte, ces lois comprennent clairement celles qui limitent ou freinent la pratique religieuse, que les sociétés religieuses peuvent ne pas être moralement obligées de contribuer à faire appliquer.


En résumé, comme le fait remarquer un spécialiste du droit :


« Chaque fois que l’État interdit de manière illégale des croyances religieuses ou une conduite protégée, la théologie mormone parle du droit moral, religieux et, dans certains cas, constitutionnel de ses membres à désobéissance civile ou au refus en conscience de se conformer aux lois de l'homme. La déclaration [dans D&A 134]… n'est pas simplement un énoncé descriptif de réalités politiques. Les parallèles dans la formulation et dans les implications avec la Déclaration d’Indépendance ne sont pas une pure coïncidence [27]. »


Décisions des tribunaux et désobéissance civile


La Cour suprême des États-Unis a finalement décrété que les lois contre les mormons étaient constitutionnelles. Mais cela ne veut pas dire que l’Église avait d'une certaine façon « tort » de résister à ces lois. En premier lieu, les saints insistaient sur le fait que leur désobéissance civile était basée sur la révélation divine. Le premier devoir de tout citoyen ayant le sens moral est vis-à-vis de ses convictions et de son sens moral les plus élevés et non vis-à-vis de l’État. En second lieu, la décision d’un tribunal ne rend pas une décision moralement correcte, ni « constitutionnelle » dans le sens où les saints comprenaient le terme, dans lequel la liberté religieuse avait toujours une grande place.


L'histoire du droit abonde en exemples dans lesquels une action précédemment déclarée constitutionnelle ou légale a été révoquée plus tard. Par exemple, l'opinion dans Dred Scott de 1857 déclarait qu'un Noir était « un être… d'un ordre inférieur et tout à fait inapte à la fréquentation de la race blanche… et à ce point inférieur qu’il n’avait aucun droit que l'homme blanc fût tenu de respecter [28]. »


« Constitutionnel », pour les saints, n'est pas une simple disposition légale selon laquelle quelque chose devient moral et approprié (ou immoral et inapproprié) simplement parce qu'un organe de l’État le déclare tel. C’est au contraire un raccourci pour désigner une loi conforme aux commandements de Dieu concernant le libre arbitre moral. Prétendre le contraire, c’est accepter le point de vue que l’État est en fin de compte plus important que Dieu ou que la conscience individuelle.


Ce qui soulève un problème-clef : Si les décisions de la Cour suprême n'étaient pas « constitutionnelles » dans le sens où l’entendaient les saints, pourquoi Wilford Woodruff a-t-il publié le Manifeste, qui disait abandonner la pratique de la polygamie ?


Comme nous l’avons déjà vu, la désobéissance civile présuppose un certain nombre de principes. Un concept-clef est que l'on peut moralement désobéir à l'autorité civile, mais que l’on doit être prêt à accepter les conséquences de la désobéissance si elles se présentent.


D’une manière générale, les mormons étaient au courant des lois qui leur interdisaient la pratique de la polygamie ou de la cohabitation ; ils connaissaient aussi les sanctions judiciaires en cas de désobéissance. Leur décision de désobéir exigeait aussi une décision d'accepter les conséquences. C'est là un principe important : la désobéissance civile comporte le risque d'anarchie générale si les autres citoyens voient que l’on peut désobéir à la loi sans risquer de conséquences [29]. Le pouvoir moral et politique de la désobéissance civile découle de la volonté de certains de risquer des châtiments civils plutôt que de violer leur conscience. Cela peut avoir pour effet de mobiliser l'opinion publique en leur faveur ; cela assurera que l’État ne peut pas l’emporter sur la conscience.


Les saints étaient disposés à souffrir considérablement pour leur foi : les pénalités civiles qu'ils subirent en vertu des décrets contre la polygamie étaient vraisemblablement moins pénibles que les viols, les meurtres et les spoliations qu'ils avaient déjà supportés au Missouri et en Illinois. Mais les saints n’étaient pas disposés à accepter une nouvelle perte pour leur foi. Comme le dit le Manifeste de 1890 :


« Attendu que le Congrès a passé des lois interdisant les mariages pluraux, lois qui ont été déclarées constitutionnelles par la Cour suprême, je déclare par la présente mon intention de me soumettre à ces lois et d'user de mon influence auprès des membres de l'Église que je préside pour qu'ils fassent de même. [30]. »


Le Manifeste ne concède nulle part que les lois sont constitutionnelles dans le sens compris par les saints ; il admet simplement le fait indiscutable que les tribunaux les ont déclarées telles. Le président Woodruff s’est simplement déclaré disposé à demander le renoncement à la pratique de la désobéissance civile en la matière. Il a plus tard expliqué son raisonnement :


« La question est celle-ci: Quelle est, pour les saints des derniers jours, la politique la plus sage à adopter: continuer à tenter de pratiquer le mariage plural, à l'encontre des lois du pays, face à l'opposition de soixante millions de personnes, et au prix de la confiscation et de la perte de tous les temples et de l'arrêt de toutes les ordonnances qui s'y font, tant pour les vivants que pour les morts, et l'emprisonnement de la Première Présidence et des Douze, et des chefs des familles de l'Église, et la confiscation des biens privés du peuple (toutes choses qui par elles-mêmes mettraient fin à la pratique); ou, après avoir souffert comme nous l'avons fait parce que nous suivions ce principe, cesser la pratique et nous soumettre à la loi et, ce faisant, laisser les prophètes, les apôtres et les pères chez eux, pour qu'ils puissent instruire le peuple et vaquer aux devoirs de l'Église, et aussi laisser les temples entre les mains des saints, afin qu'ils puissent vaquer aux ordonnances de l'Évangile, tant pour les vivants que pour les morts? [31]. »


Les saints continuèrent à affirmer que la pratique de la polygamie était le fait d’un commandement divin et faisait partie de leur religion. Cependant, ils ne voulaient pas poursuivre leur politique de désobéissance civile ouverte et publique et risquer les conséquences plus graves qui s'ensuivraient en vertu de la loi Edmunds-Tucker et des décrets apparentés. Ils étaient forcés soit de renoncer à leur pratique publique du mariage plural, soit d’accepter la saisie des biens de l’Église, l’arrêt de l’œuvre du temple/du scellement et la pratique publique du mariage plural. Ils choisirent l'option qui faisait le moins violence à leurs croyances : pour la plupart, c’était d’abandonner les tentatives de vivre publiquement le mariage plural.


On a dit que l’Église n’aurait dû utiliser que des moyens légaux plutôt que la désobéissance civile pour contrer les lois contre la polygamie. Ce point de vue ne tient pas compte de la croyance des saints que Dieu leur avait commandé d'instituer la pratique et que par conséquent ils n’avaient pas besoin de la bénédiction de qui que ce soit d'autre. Le fait d'attendre aurait de nouveau exigé d’eux qu’ils donnent la préséance à l’autorité séculière par rapport à leur conscience.


Deuxièmement, certains saints semblaient croire que le gouvernement était disposé à autoriser une non-application bienveillante de la loi. Selon ce point de vue, le gouvernement allait décréter des lois pour satisfaire ceux qui critiquaient la polygamie, mais ne les imposerait pas énergiquement. Quand il signa la première législation contre la polygamie en 1862, Abraham Lincoln aurait dit à Thomas B.H. Stenhouse, un messager mormon de Salt Lake City : « Retournez dire à Brigham Young que s'il me laisse la paix, je lui laisserai la paix [32]. » Cette politique de non-intervention donnait aux saints tout ce qu'ils voulaient vraiment : le droit de pratiquer leur religion, et par conséquent ils étaient probablement peu disposés à attirer indûment l’attention en protestant contre une loi qui n'était pas appliquée [33].


Troisièmement, d'un point de vue juridique, il est souvent impossible de contester une loi injuste tant qu’on n’est pas mis en accusation en vertu de cette loi. Étant donné qu’il était extrêmement improbable que le Congrès des États-Unis accepte le moindre appel de la part des mormons sur ce sujet, les options législatives étaient exclues. La décision de Joseph Smith de faire campagne pour la présidence des États-Unis, souvent présentée par les détracteurs comme une preuve de mégalomanie, était en réalité une façon saine de traiter ce problème et un des rares moyens légaux restants pour obtenir réparation de diverses injustices. Cela donnait aux saints une chance légale (bien que petite) d'influencer les actions de l’exécutif et du législatif.


Les tribunaux étaient donc le seul moyen pour l’Église de l’emporter, mais il fallait qu’elle soit accusée de violer la loi pour qu’une action en justice puisse commencer et qu’il soit possible d’aller en appel auprès de la Cour suprême. Pendant le mouvement américain pour les droits civiques, le NAACP prit la décision calculée de violer les lois du Sud à propos de l’attribution des places dans les bus, sachant qu’il était possible de les contester en vertu des statuts ségrégationnistes. Plainte étant portée, les Noirs pourraient demander réparation devant les tribunaux.


En dépit de leur décision d’avoir recours à la désobéissance civile, les saints employèrent également des processus démocratiques plus traditionnels tels que des pétitions auprès des dirigeants du gouvernement et l'utilisation des lobbies au Congrès pour argumenter leur point de vue [34].


Gandhi a donné cet avertissement :


« La désobéissance, pour être civile, doit être sincère, respectueuse, avoir de la retenue, ne jamais être provocatrice, être basée sur quelque principe bien compris, ne pas être capricieuse et, surtout, ne pas receler de la malveillance ou de la haine [35]. »


Il est clair que les saints répondaient à tous ces critères. Seule une conviction sincère pouvait inciter ces saints de Nouvelle-Angleterre à mettre la polygamie en vigueur. Le principe sur lequel ils se basaient, la liberté religieuse, était clairement cher à leur cœur, parce qu’ils avaient à diverses reprises souffert d'énormes privations pour cette raison. Et les dirigeants de l’Église exprimèrent encore et encore leur volonté de négocier avec les États-Unis et de soutenir ses formes constitutionnelles [36].


Fausse analogie avec le débat sur « le mariage gai »


Certains ont trouvé ironique et même contradictoire le fait que l’Église actuelle s'oppose à la légalisation du « mariage gai » étant donné sa lutte pour la polygamie dans le passé. Cependant cette objection confond deux questions bien distinctes.


Dans le cas de la polygamie, l’Église n'a jamais demandé que ses options en matière de mariage soient tolérées ou légalement reconnues par l’État. Elle n’a jamais non plus demandé que d'autres approuvent sa religion ou son mode de vie. Elle n’a pas demandé d’avantages légaux pour les conjoints, qui n'étaient pas légalement des « épouses » au sens civil du terme. Tout ce qu’elle demandait, c’était qu’on la laisse tranquille, qu’on lui permette d’exercer ses droits en matière de citoyenneté et qu’on ne lui inflige pas de persécutions illégales. Et il y eut effectivement une période de détente après l'engagement d'Abraham Lincoln de laisser Brigham Young et les mormons en paix, s’ils lui laissaient la paix.


L'Église ne conteste pas le droit de ceux qui souhaitent se livrer en privé à des actes homosexuels de le faire, bien qu'elle considère un tel comportement comme malavisé et pécheur. Nulle part en Amérique les homosexuels et les lesbiennes ne se voient systématiquement refuser le droit de vote ou le droit de posséder des biens et d’en jouir en paix. À la différence des mormons du XIXe siècle, la communauté homosexuelle du XXIe siècle est tout à fait libre d’entretenir des relations sexuelles en privé avec tout autre adulte consentant sans être privée de ses droits civiques, emprisonnée ou talonnée par des agents du gouvernement. (Les lois désuètes qui demeurent des exceptions à cette règle semblent destinées à la corbeille et à ne jamais être appliquées étant donné la décision récente de la Cour suprême qui a cassé les lois du Texas sur la sodomie [37]. Chose significative, la décision de la Cour suprême n'a pas nécessité de redéfinition du mariage pour que réparation soit accordée aux plaignants homosexuels. Absolument rien n’empêche les homosexuels qui le souhaitent d’établir des rapports privilégiés entre eux, pas plus que les couples hétérosexuels qui vivent ensemble sans se marier.


En revanche, « les droits matrimoniaux » demandent que la société approuve et soutienne ce genre de rapports. La société pourrait en toute légitimité décider de refuser d'approuver le mariage gai – ou les mariages polygames – et s'abstenir d’accorder un appui social à de tels rapports. C'est tout autre chose que d'interdire à d'autres de pratiquer leurs convictions et leurs goûts personnels et religieux en privé et de les harceler à coups de lois et de procès. Ceux qui pratiquent l’homosexualité ont déjà les droits que les mormons ont demandés en vain.


Les adversaires de la polygamie ou les partisans du mariage gai prétendent parfois qu'au moins les mariages gais sont des rapports consensuels d'adultes, alors que les pratiques polygames impliquaient souvent la coercition pour les femmes ou le mariage de personnes trop jeunes. Cette différence, disent-ils, signifie que la polygamie doit être interdite. Il faut cependant être conscient du fait que des problèmes tels que la coercition, l’abus de confiance ou « le détournement de mineure » ne sont pas des problèmes propres à la polygamie, à l'homosexualité ou à toute autre forme de rapports intimes. Il existe déjà des options juridiques pour contrôler ces maux. Quand ils se produisent dans les sociétés monogames, on n'interdit pas la monogamie, on punit le délit dans chaque cas.


Ne mourez pas pour rien


La décision d’avoir recours à la désobéissance civile est toujours complexe. On serait en droit de se demander pourquoi l’Église a voulu résister avec une telle énergie aux lois des États-Unis au dix-neuvième siècle, alors que l’Église du vingt et unième siècle ne désobéit pas ouvertement à la loi dans certaines des nations les plus dictatoriales du monde. On laisse même entendre que le « droit » de pratiquer la polygamie est relativement insignifiant, qui ne mérite pas les sacrifices qui ont été faits pour lui.


La réponse est tout simplement que les saints considéraient le commandement de pratiquer le mariage plural comme divin et inviolable. Cependant, comme nous l’avons vu, la désobéissance civile présuppose que le protestataire est disposé, en principe, à accepter le châtiment civil s’il est appliqué. Par exemple, si la peine de mort est la sanction d’une pratique religieuse, on pourrait décider que la désobéissance civile constitue un coût trop élevé pour le peu qu’il y a à gagner. C'est un point important, qui sera approfondi dans la prochaine section, mais qui explique pourquoi la désobéissance civile ouverte n'a été pratiquée comme politique que lorsque les saints ont été quelque peu protégés par la distance géographique et l'isolement.


La décision d’obéir à une loi doit reposer sur la conscience. Si une liberté essentielle est restreinte, peu importe le nombre d'autres libertés qui existent. Par exemple, le prophète Daniel était conseiller du roi de Babylone et avait probablement davantage de liberté personnelle que la grande majorité de l'humanité d’alors [38]. Cependant, une seule loi, l’interdiction de prier son Dieu pendant un mois, était une violation suffisante de sa conscience pour qu'il ne soit pas disposé à dire : « Tant pis, je suis libre de tant d'autres manières. Cet empiètement sur ma liberté est un prix acceptable à payer [39]. » Je ne suis pas le premier à voir le parallèle : le président John Taylor a fait la réflexion que « on a tendu un piège politique à Daniel comme on nous en a tendu un [40]. »


La polygamie mormone était une institution décidément religieuse. La prochaine section montre à quel point les décrets contre la polygamie étaient en fait une attaque contre l’Église en tant qu'institution, démontrant que le problème n’a jamais été porté principalement sur la polygamie en soi, mais sur la volonté de mainmise de l’État sur la pratique religieuse d'une minorité.


Mais au-delà de la dimension religieuse, la plupart des gens contesteraient l’affirmation que le droit de deux adultes consentants d’avoir des relations sexuelles et/ou familiales sans l’ingérence de l’État est une affaire « insignifiante » dans les droits de l'homme. Rien n’est plus crucial ou privé, comme l’a démontré Lawrence contre le Texas : « Les relations intimes entre adultes consentants… [font] partie de la liberté protégée par les stipulations du Quatorzième Amendement en matière de protection dans l’application de la loi [41]. » Voulons-nous vraiment que l’État s’immisce dans l’alcôve de ses citoyens ? Si deux femmes veulent partager le même homme et qualifier cela de mariage, pourquoi irions-nous les poursuivre en justice quand le même homme pourrait choisir une femme différente chaque soir pendant une semaine, sans que quiconque au bureau du procureur ne lève le petit doigt ? Ni l'un ni l'autre cas ne peut exiger le soutien social ou l'approbation de son mode de vie (une considération que les partisans du « mariage gai » reconnaissent rarement et prennent grand soin de ne pas mentionner), mais pourquoi harceler et emprisonner l’un tandis qu’on laisse l'autre strictement en paix ?


John Stuart Mill, dans son ouvrage classique sur la liberté civile, utilise même les « Mormonites » comme exemple. Mill considérait l’Église comme étant « le produit d’une imposture flagrante [42] » et pourtant il fait remarquer :


« On ne demande pas aux autres pays de reconnaître de telles unions [polygames] ou d’exempter une partie quelconque de leurs habitants de leurs propres lois à cause des opinions mormonites. Mais quand [les mormons] ont cédé aux sentiments hostiles des autres bien au-delà de ce que l’on pourrait exiger d’eux à bon droit [en étant chassés] ; quand ils ont quitté les pays pour lesquels leurs doctrines étaient inacceptables et se sont installés dans un coin isolé de la terre, qu'ils ont été les premiers à rendre habitable pour l’homme, il est difficile de voir en vertu de quels principes si ce n’est ceux de la tyrannie on peut les empêcher d’y vivre en vertu des lois qui leur plaisent, à condition qu’ils ne commettent aucune agression contre d’autres nations et permettent à ceux qui sont mécontents de leur façon de vivre de s’en aller librement… Tant que les victimes de la mauvaise loi n'appellent pas les autres collectivités à l’aide, je ne vois pas pourquoi des personnes qui n’ont absolument rien à voir avec eux devraient intervenir et exiger qu'il soit mis fin à un état de choses dont tous ceux qui sont directement concernés semblent être satisfaits, tout simplement parce que cela scandalise des gens qui vivent à plusieurs milliers de kilomètres de là et que cela ne regarde pas [43]. »


Polygamie et mensonge


Les détracteurs accusent Joseph Smith et ses successeurs d’avoir fait des déclarations publiques répétées dans lesquelles ils cachaient ou niaient carrément et sciemment la pratique de la polygamie. Ils prétendent que cette malhonnêteté est moralement contestable et en contradiction avec les principes dont l’Église se revendique.


La notion de « désobéissance civile » est essentielle pour qui veut comprendre les cas dans lesquels Joseph Smith ou d'autres membres de l’Église n'ont pas été francs au sujet de la pratique de la polygamie.


Comme l'obéissance à la loi civile, l'honnêteté et l'intégrité sont des valeurs fondamentales pour l’Église de Jésus-Christ. En effet, le succès avec lequel les détracteurs ont pu perturber les membres de l’Église avec des histoires de polygamie et de tromperies est, d'une certaine manière, un compliment à l’Église. Si l’Église en tant qu’institution avait l’habitude d’enseigner à ses membres à traiter la vérité avec légèreté, la découverte que Joseph Smith ait trompé d'autres personnes au sujet de la polygamie ne perturberait pas grand monde. Mais parce que l’Église, contrairement à ce qu’essaient de faire croire certains détracteurs, enseigne véritablement à ses membres à aspirer à mener une vie d’une haute rectitude morale, la découverte que la polygamie s’est accompagnée de tromperie peut être passablement choquante. On peut tomber dans la désillusion si l’on suit les détracteurs en supposant que parce que Joseph a de temps en temps trompé d'autres personnes dans ce contexte bien précis, il a donc dû mentir sur tout le reste et avoir été absolument indigne de confiance.


Mais, comme nous l’avons vu, la pratique de la polygamie doit être considérée dans son contexte moral en tant qu’acte de dévotion religieuse au lequel les saints n’étaient pas disposés à renoncer simplement parce que l’État ou la société le désapprouvait.


Mensonges au sujet de la polygamie pendant l'ère de Nauvoo


Les « mensonges » au sujet de la polygamie qui se sont produits pendant la période de Nauvoo sont en partie liés à cette même désobéissance civile. Un exemple tiré de la réalité concrète sera utile. Imaginons un membre de l’Église vivant en Hollande dans les années 1940. Les lois établies commandent la déportation de tous les Juifs vers un destin effroyable. Un membre de l’Église pourrait décider (comme beaucoup de Néerlandais courageux l’ont fait) qu'une telle loi n'a aucune valeur morale, qu’il serait même immoral d’y obéir. Le membre de l’Église pourrait en outre décider qu'il est moralement tenu de cacher une famille de Juifs dans son grenier. Un jour, une équipe de SS arrive, frappe à la porte, et exige de savoir si le membre de l’Église sait où il y a des Juifs.


Le membre a plusieurs choix :


1. Il peut décider que « l’honnêteté » est la plus haute des valeurs morales et révéler l'endroit où se trouvent les Juifs qu’il cache
2. il peut refuser de répondre à la question en se taisant
3. il peut déclarer qu'il n'est pas disposé à obtempérer et qu’il ne répondra pas à la question
4. il peut mentir aux SS allemands et peut aussi devoir mentir à ses amis et à ses voisins pour les empêcher de révéler le secret.


Quel est le bon choix sur le plan moral ? Il est inconcevable que l'honnêteté puisse l’emporter sur la vie des Juifs. Aussi, l'option 1 est exclue. Il n’y a aucune chance pour que l’officier SS passe paisiblement son chemin si l’homme se tait ou refuse de répondre. Par conséquent, si l’on choisit l’option 2 ou la 3, cela aura simplement comme conséquence que les Juifs seront découverts et que le membre de l’Église et sa famille subiront les conséquences de leur désobéissance à la loi civile. Il me semble que l'option la plus morale – que le membre fasse son devoir vis-à-vis de ses protégés juifs, de sa conscience et de sa famille – exige de lui qu’il mente aux SS.


Ne l’oubliez pas : quelqu'un qui opte pour la désobéissance civile doit accepter le risque d’être châtié. Les Hollandais qui ont été pris à héberger des Juifs ont souffert considérablement pour leur intégrité, mais ils ont apparemment considéré que ce risque en valait la peine pour maintenir cette intégrité. On ne peut pas se plaindre si la tromperie à l’égard des autorités civiles est découverte et punie : c’est le prix de la désobéissance civile pour des raisons morales. Mais on n'est pas moralement tenu de participer aux poursuites judiciaires contre soi-même ou d'autres pour avoir enfreint des lois que l’on considère comme immorales.
Une analogie avec la pratique moderne de l’Église peut illustrer certaines des difficultés. Supposons que les membres actuels de l’Église ont fait des alliances dans le temple, mais non seulement ils font alliance ne pas révéler certains concepts, mais ils promettent de ne même pas révéler l'existence de la dotation du temple elle-même. Que ferait un membre de l’Église si un apostat l’abordait publiquement en lui posant des questions sur des sujets sur lesquels il a promis de garder le secret ? Garder le silence ou décider d’en « appeler au Cinquième Amendement », ce serait faire le jeu de ses ennemis parce que cela reviendrait à confirmer efficacement l'histoire que le membre ne veut pas nier. Il ne peut pas rester fidèle à ses alliances s'il répond par l'affirmative ; nier ce que l'apostat dit, c’est tromper.


C'est précisément dans cette situation que certains membres de l’Église de l’époque de Nauvoo se sont trouvés. Ils n'avaient pas de choix idéal et ont donc fait de leur mieux pour suivre Dieu en dépit de circonstances indépendantes de leur volonté.


Joseph n'a-t-il pas trompé les membres de l’Église ?


Certains sont prompts à faire remarquer que ce n’est pas seulement au gouvernement ou aux non-membres que Joseph Smith a menti, mais aussi aux membres de l’Église. C’est naturellement oublier que faire l'annonce publiquement à l’Église revient à la même choser que mettre tout le monde au courant.


Cette accusation passe aussi sous silence certaines données essentielles. Joseph n'essayait pas simplement de faire ce qui lui plaisait en laissant les autres dans l’ignorance. Il voulait absolument enseigner le principe du mariage plural à qui l'accepterait ; des dirigeants de l’Église tels que Hyrum Smith et les Douze y furent initiés. C'est un comportement étrange pour un imposteur, puisque chacun de ces hauts dirigeants de l’Église était en mesure de le dénoncer et de causer sa perte. (Joseph avait eu une grande expérience de tels scénarios, étant donné le départ précédent de personnalités clefs telles que les trois témoins et de plusieurs des douze apôtres originels pendant l'apostasie de l’époque de Kirtland.) Selon une source, la doctrine fut enseignée à plus de cent adultes à Nauvoo avant l’assassinat de Joseph [44].


N’aurait-il pas mieux valu simplement se taire au sujet de la polygamie si Joseph n’était qu’un dirigeant libidineux ? Or Joseph persista à essayer de présenter « le Principe » à d’autres. Il fit même quelques efforts pour enseigner le mariage plural publiquement ; il semblait disposé à accepter le risque de la part des non-membres si l’Église le soutenait. Heber C. Kimball a écrit en 1882 :


« Un matin de sabbat de 1841, avant que les apôtres ne rentrent d’Europe, [Joseph] étonna ses auditeurs en prêchant sur le rétablissement de toutes choses et dit qu’il en serait de nouveau comme il en avait été anciennement pour Abraham, Isaac et Jacob, etc. [45]. »


Un journal intime contemporain décrit la réaction :


« Quand le prophète ‘est allé manger’, écrit [Joseph Lee] Robinson, comme il fallait s’y attendre, plusieurs des principales femmes de l’Église se sont réunies chez le Prophète avec sa femme [et] ont dit au Prophète Joseph : ‘Ô Monsieur Smith, vous y êtes allé trop fort, cela n’ira jamais, tout cela n’est que du blasphème, vous devez retirer ce que vous avez dit c’est scandaleux cela va causer la perte de notre peuple.’ Alors, au cours de la session de l’après-midi, Smith a repris la parole, selon Robinson, et a dit : « Frères et sœurs, je retire ce que nous avons dit ce matin et laissons les choses comme si rien n’avait été dit [46]. »


Robinson estime que cette réaction n'était pas inattendue ; et pourtant, Joseph quand même essayé. Notez que Joseph ne revient pas l'après-midi pour nier la doctrine ; il la soustrait simplement au débat public. Une fois les Douze revenus, il allait se mettre à la leur enseigner. Heber rapporte aussi la réaction négative d'Emma et d'autres :


« Il a parlé si clairement que sa femme, Emma, ainsi que d'autres en ont été tout en émoi. Voyant l'effet que son sermon leur faisait, il les a consolées l'après-midi en disant que le temps dont il avait parlé pourrait être plus éloigné qu'il ne le pensait [47]. »


George A. Smith fait une allusion au même épisode ou à un épisode semblable basée sur les écrits des personnes présentes :


« Le Prophète monte sur l’estrade et après avoir prêché sur tous les autres sujets possibles et imaginables, fait finalement allusion à l'idée de la loi de la rédemption, fait une allusion simple à la loi du scellement et cela produit une excitation si énorme que, dès qu'il a mangé la moitié de son dîner, il a dû retourner en chaire et revenir sur tout ce qu'il avait prêché et a laissé le peuple deviner ce qu’il avait voulu dire. Tandis qu'il prêchait ainsi, il s'est tourné vers les hommes qui étaient assis sur l’estrade et qui étaient les hommes qui auraient dû le soutenir, par exemple vers notre bon vieux président Marks, William et Wilson Law et frère Cowles, et un certain nombre d'autres personnalités de Nauvoo, car ceci s’était produit quand les Douze étaient dans l’Est des États-Unis, et a dit : « Si je devais révéler les choses que Dieu m’a révélées, si je devais révéler à ce peuple les points de doctrine que je sais être pour son exaltation, ces hommes verseraient mon sang [48]. »


Joseph considérait que la doctrine était essentielle pour l’Église [49] et il semblerait qu’il ait donné aux membres de l’Église au moins une occasion publique d'entendre parler du mariage plural, mais ils l'ont refusé. Alors Joseph a continué à enseigner la doctrine, mais en privé. D'autres membres plus fidèles doivent-ils se voir interdire la connaissance que certains ont refusé de recevoir ?


Dans les dernières années de sa vie, Joseph a à plusieurs reprises déploré le fait que tous les membres n'accepteraient pas ce qu'il voulait enseigner. En 1839, il lançait, depuis Liberty, l’avertissement : « Où est l'homme qui est autorisé à mettre son doigt sur l’endroit sensible et dire : Tu iras jusqu'ici et pas plus loin : il n'y en a pas. Recevons donc le tout ou rien du tout [50]. » Wilford Woodruff a cité Joseph en 1841 :


« Certains disent que Joseph est un prophète déchu parce qu'il ne communique pas davantage de la parole du Seigneur », reconnut-il lors d'une réunion en décembre 1841 avec les Douze. « Pourquoi n’en communique-t-il pas ? » demanda-t-il alors. « Sommes-nous capables de la recevoir ? Non (dit-il), pas un seul dans cette pièce [51]. »


Joseph remarqua en 1843 que « beaucoup scellent la porte du ciel en disant Dieu peut révéler jusqu’ici et je croirai mais pas davantage [52] ».


Ces facteurs ajoutent une complication morale supplémentaire à la question : Que doit faire un prophète si la majorité du peuple n’est pas encore prête à accepter un enseignement ? Doit-il malgré tout l'annoncer publiquement et risquer la colère d’adversaires violents qui chercheront à l'empêcher d'enseigner quoi que ce soit ? Doit-il ne rien enseigner et permettre aux moins fidèles de décider que les plus fidèles ne peuvent pas jouir de la révélation de Dieu ? Ou doit-il opter pour la méthode de Joseph : garder la doctrine privée et l’introduire à mesure que le peuple l'accepte ?


Les détracteurs, qui refusent de croire aux prophètes modernes, trouveront pareille question oiseuse. Mais si nous laissons à Joseph le bénéfice du doute avant de le condamner, c'est un problème que nous devons traiter.


Comme George A. Smith l’a dit, c’est un problème qui n’a pas de solution claire et nette, toute trouvée. Il dit à propos de la période du temple de Kirtland, qu'il applique ensuite par analogie à l’apostat William Law et à la polygamie :


« Je crois que si le Seigneur avait à cette occasion révélé un seul sentiment de plus ou franchi une seule étape de plus pour révéler plus complètement la loi de la rédemption, il nous aurait tous irrités. Le fait était qu’il n’aurait pas osé, pour cette raison, nous révéler un seul principe de plus que ce qu’il avait révélé, parce qu’il avait essayé, à maintes et maintes reprises de le faire… Il était décidé cette fois d'être si prudent et d’avancer l'idée si lentement, de la communiquer aux enfants des hommes avec une telle prudence que, à tout hasard, quelques-uns d’entre eux pourraient comprendre et obéir [53]. »


Secret, polygamie et menaces de violence contre les saints


Une source éminente sur la polygamie mormone dit que le secret était la seule tactique possible pour établir la polygamie dans l'Ouest américain du XIXe siècle. Richard Van Wagoner relève à la fois l'illégalité du mariage polygame et l'opposition sociale qu’elle suscitait :


« La polygamie, acte délictueux en vertu des lois contre la bigamie proclamées en 1833 par l'Illinois, était si inacceptable pour la société américaine monogame du XIXe siècle que Joseph ne pouvait l’introduire que sous le secret absolu [54]. »


Le point de vue de la désobéissance civile est encore important, mais le tabou extrême que les contemporains de Joseph imposaient à la polygamie – compréhensible étant donné la susceptibilité victorienne de l'Amérique du XIXe siècle – soulève une autre difficulté que nous n'avons pas encore abordée.


Emma Smith (qui n’était pas une fervente de la polygamie) prétendait que l’assassinat de Joseph et de Hyrum était dû à la polygamie [55]. Néanmoins, l'affirmation d'Emma doit être prise avec un grain de sel : son opposition à la polygamie allait plus tard l'amener à nier que son mari l'ait jamais pratiquée, ce qui fait que le mariage plural pourrait difficilement être la cause de son assassinat, comme elle le prétendait au départ [56]. Cependant, il ne peut y avoir aucun doute quant au fait que Joseph savait qu'il risquait sa vie et celle de ses disciples en prêchant ou en pratiquant la polygamie. Sarah M. Kimball décrit l'attitude de Joseph en 1842 :


« Il [Joseph] dit en enseignant ceci [la polygamie] qu’il se rendait compte qu'il mettait sa vie en danger ; mais Dieu la lui avait révélée des années auparavant comme un privilège avec une bénédiction, Dieu l'avait maintenant révélée de nouveau et lui avait dit de l'enseigner par commandement car l’Église ne pourrait pas voyager (progresser) davantage sans l’introduction de ce principe [57]. »


Louisa Beaman écrit de même que Joseph a dit : « En vous révélant ceci, je mets ma vie entre vos mains, ne me livrez donc pas dans un mauvais moment à mes ennemis [58]. » Jane Richards se rappelle que la révélation de Joseph sur le mariage plural « ne devait pas être rendue publique pour le moment », parce que « l’esprit d'émeute était déjà tout excité [59] ».


La polygamie n'a certainement pas causé toutes les persécutions que les saints ont supportées à Nauvoo. Comme Wilford Woodruff l’a observé, ils avaient subi des persécutions avant que la polygamie ne pose un problème :


« ‘Mais, dit le monde, vous professez croire à la polygamie, c'est pour cela que vous êtes persécutés.’ Non, vous êtes dans l’erreur à ce propos. Les pires persécutions que l’Église ait jamais connues se sont produites avant que la polygamie ne lui soit révélée. Nous avons eu plus de prospérité depuis que nous appliquons cette loi et que nous nous efforçons de l'accomplir selon le commandement de Dieu, que nous n’en avons jamais eu précédemment [60]. »


Ce n'était pas là un simple vœu pieux de la part de Wilford Woodruff. En 1877, J.H. Beadle, qui a participé à la publication de beaucoup de littérature antimormone pendant la période d’Utah [61], écrivait :


« Les mormons ont eu plus d'ennuis avec le monde avant l’adoption de la polygamie que depuis… la polygamie suffit comme bouc émissaire, mais le problème est bien plus radical que cela [62]. »


Malgré tout, la polygamie a certainement contribué à faire sauter le baril de poudre qu’était Nauvoo. Quand Hyrum Smith lut la révélation sur le mariage plural à la présidence du pieu de Nauvoo et au grand conseil, William Marks, Austin Cowles et Leonard Soby refusèrent de la soutenir [63]. William Law, son frère Wilson et d'autres utilisèrent le numéro du 7 juin 1844 du Nauvoo Expositor pour détailler les pratiques polygames de Joseph et pour l’accuser de divers crimes, le qualifiant de « démon sanguinaire et meurtrier… sous forme humaine [64] » et de « sycophante, dont les tentatives d’obtenir le pouvoir n’ont pas de parallèle dans l'histoire… une des canailles les plus noires et les plus viles qui soient apparues sur la scène de l'existence humaine depuis l’époque de Néron et de Caligula [65]. »


La décision du conseil municipal de Nauvoo de supprimer l'Expositor, tout en étant légale à l’époque [66], aggrava une situation déjà tendue et fut directement à l’origine de la reddition, de l'incarcération et du meurtre de Joseph [67]. Orson Hyde se remémore l’époque de Nauvoo et explique ce que pouvaient être les conséquences d’une information publique :


« Dans le passé, ils seraient passés par les mêmes circonstances que certains des saints des derniers jours en Illinois. Quel effet cela aurait-il eu sur nous s’ils avaient su que bon nombre d'entre nous avaient plus d'une femme quand nous vivions en Illinois ? Je suis sûr qu’ils nous auraient démolis encore plus violemment qu’ils ne l’ont fait [68]. »


Il est donc important de se rendre compte que prêcher publiquement la polygamie – ou l'annoncer à l'ensemble des membres de l’Église, informant de ce fait indirectement le grand public – n'était tout simplement pas faisable. Il y a une obligation morale d'éviter la mort et la souffrance et la décision de Joseph de cacher la polygamie au public ont probablement évité un déchaînement de violence qui aurait coûté la vie à certains de ses disciples et à des non-membres en Illinois.


Le mensonge et les prophètes bibliques


Dans tout traitement de la polygamie pendant la période de Nauvoo, en particulier en rapport avec le caractère secret et les prétendus mensonges qui entourent son introduction, les questions en reviennent inévitablement aux textes bibliques.


Les détracteurs affirment souvent que les prophètes bibliques n'ont été jamais appelés à se livrer au mensonge ou à faire des déclarations publiques qui ne concordaient pas avec le comportement en privé.


Les auteurs membres de l’Église citent souvent l’exemple d'Abraham [69] et d'Isaac [70], qui tous deux ont trompé d'autres personnes au sujet de leur état civil pour garantir leur propre protection, à titre de précédent biblique pour la polygamie et ses tromperies. Il y a, cependant, des exemples donnés dans l’Exode qui sont plus dans le sujet par rapport à la situation à Nauvoo.


Le premier est un exemple de désobéissance civile sanctionné par Dieu. Il concerne les ordres meurtriers donnés par le pharaon aux sages-femmes égyptiennes :


« 16 Il leur dit: Quand vous accoucherez les femmes des Hébreux et que vous les verrez sur les sièges, si c'est un garçon, faites-le mourir; si c'est une fille, laissez-la vivre.
« 17 Mais les sages-femmes craignirent Dieu, et ne firent point ce que leur avait dit le roi d'Égypte; elles laissèrent vivre les enfants.
« 18 Le roi d'Égypte appela les sages-femmes, et leur dit: Pourquoi avez-vous agi ainsi, et avez-vous laissé vivre les enfants?
« 19 Les sages-femmes répondirent à Pharaon: C'est que les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes; elles sont vigoureuses et elles accouchent avant l'arrivée de la sage-femme [71]. »


Les sages-femmes se trouvent devant un ordre du chef de l'État qui heurte leur moralité personnelle/professionnelle. Elles refusent de participer et trompent activement le pharaon. Elles vont jusqu’à lui mentir, à lui ou à ses représentants, pour que la tromperie continue ainsi que pour (suppose-t-on) s’éviter son châtiment. Les versets suivants montrent que Dieu approuvait leur action. Ce n’est pas l’honnêteté qui est la valeur morale première, c’est l'obéissance à la volonté de Dieu.


Le deuxième exemple vient de l'appel prophétique de Moïse. Le Seigneur parle à Moïse et dit :


« 17 et j'ai dit: Je vous ferai monter de l'Égypte, où vous souffrez, dans le pays des Cananéens, des Héthiens, des Amoréens, des Phéréziens, des Héviens et des Jébusiens, dans un pays où coulent le lait et le miel. [72]. »
Le Seigneur annonce son intention de libérer les Israélites de l'esclavage. Mais, l’instant d’après, il dit à Moïse ce qu’il doit dire au pharaon, ce que doit être « l'histoire officielle », si vous voulez :
« 18 Ils écouteront ta voix; et tu iras, toi et les anciens d'Israël, auprès du roi d'Égypte, et vous lui direz: L'Éternel, le Dieu des Hébreux, nous est apparu. Permets-nous de faire trois journées de marche dans le désert, pour offrir des sacrifices à l'Éternel, notre Dieu [73]. »


« La version officielle » de Moïse et des dirigeants israélites doit être qu'ils veulent seulement faire un voyage de trois jours pour offrir des sacrifices. Le Seigneur préconise donc ici une certaine tromperie. Cela va même jusqu’à tromper leurs voisins égyptiens :


« 21 Je ferai même trouver grâce à ce peuple aux yeux des Égyptiens, et quand vous partirez, vous ne partirez point à vide.
« 22 Chaque femme demandera à sa voisine et à celle qui demeure dans sa maison des vases d'argent, des vases d'or, et des vêtements, que vous mettrez sur vos fils et vos filles. Et vous dépouillerez les Égyptiens [74]. »


Puisqu'ils vont simplement faire des sacrifices, selon la version publique, les Israélites doivent « emprunter » des objets précieux aux Égyptiens. Mais l'intention réelle est clairement définie : ils doivent « dépouiller » (c.-à-d. « piller ») les Égyptiens [75].


Le pharaon n’est bien entendu pas dupe. Il semble bien se douter qu'il y a autre chose et que Moïse ne dit pas tout à son public. Il propose toutes les sortes de compromis, apparemment dans le but de s'assurer que les esclaves reviendront après avoir accompli leur devoir [76].


Les choses évoluent au point que le pharaon menace la vie de Moïse en dépit des plaies et des signes [77]. Le peuple est finalement libéré, mais une fois qu'il est parti, le pharaon et ses conseillers décident de recourir à la violence et au massacre :


« 5 On annonça au roi d'Égypte que le peuple avait pris la fuite. Alors le cœur de Pharaon et celui de ses serviteurs furent changés à l'égard du peuple. Ils dirent: Qu'avons-nous fait, en laissant aller Israël, dont nous n'aurons plus les services?
« 6 Et Pharaon attela son char, et il prit son peuple avec lui.
« 7 Il prit six cents chars d'élite, et tous les chars de l'Égypte; il y avait sur tous des combattants.
« 8 L'Éternel endurcit le cœur de Pharaon, roi d'Égypte, et Pharaon poursuivit les enfants d'Israël. Les enfants d'Israël étaient sortis la main levée [78]. »


On ne nous dit pas pourquoi le Seigneur a dit à Moïse de traiter avec les Égyptiens comme il l’a fait. Il est significatif que ce n’est pas à son initiative personnelle que Moïse a adopté cette approche ; seul un commandement direct motive son comportement pas très franc.


On peut toutefois faire des supputations : il est certainement raisonnable de penser que les Égyptiens auraient des intentions meurtrières à l’égard de leurs esclaves qui voulaient partir. Ils sont prêts à agir en ce sens, en dépit des fléaux, quand il devient incontestable qu'Israël est parti pour de bon. Si Moïse avait annoncé qu'Israël partait, qu’aurait été la réaction de la cour du pharaon ? Il est très possible que le fait que Moïse n’a pas tout dit ait sauvé la vie à des Égyptiens aussi bien qu’à des Israélites. Il est certain que Dieu aurait pu employer un autre moyen. Mais, dans ce cas, la tromperie a été la tactique spécifique qu'il a commandée.


Des auteurs hostiles à Moïse pourraient sans aucun doute exploiter cette situation avec de grands effets rhétoriques : ils pourraient se moquer de l’entorse faite ici par Moïse à la morale et insister sur le fait que tout cela il l’a fait dans un but financier. Ils pourraient contraster son comportement dans ce cas avec les commandements « tu ne convoiteras point », « tu ne porteras point de faux témoignage » et « tu ne déroberas point » donnés plus tard au Sinaï et faire observer que « emprunter » quand on n’a pas l'intention de jamais revenir ressemble beaucoup à du « vol ».


Mais toutes ces attaques – comme les attaques contre Joseph – présument la question résolue. Elles partent du point de vue que Moïse n'est pas un prophète. Le devoir le plus grand d’un prophète, ou de qui que ce soit d’autre, est d'obéir à la parole du Seigneur.


Mentir pour le Seigneur ?


Les détracteurs accusent depuis longtemps les saints des derniers jours de mentir administrativement et systématiquement pour le Seigneur, ce qui reviendrait à appliquer l’adage : la (bonne) fin justifie les moyens. Je ne crois pas que les textes bibliques préconisent une telle politique, mais ils préconisent l’obéissance au Seigneur. On n'utilise pas une tactique moralement contestable parce qu'on croit que la fin justifie les moyens. Dallin H. Oaks exclut toute doctrine de ce genre dans l’Église, tout particulièrement dans le contexte de la polygamie :


« Certains ont avancé qu'il est moralement permis de mentir pour favoriser une bonne cause. Par exemple, certains mormons ont enseigné ou laissé entendre que le mensonge est acceptable si l’on ment pour le Seigneur… Pour ce qui est de notre Église et de notre culture, les accusations les plus courantes de mensonge pour le Seigneur tournent autour de l’introduction, de la pratique et de la cessation de la polygamie. Toute cette question de polygamie a été un terrain fertile pour la tromperie. Les historiens n’ont aucun mal à citer des dirigeants et des membres de l’Église dans des déclarations qui justifient, nient ou déplorent l’existence de tromperie dans l’application de cette pratique religieuse [79]. »


Frère Oaks en arrive alors au point crucial : il y a des moments où les impératifs moraux s'opposent. Sauve-t-on sa famille et les Juifs que l’on cache ou dit-on la vérité aux nazis ? Démembre-t-on les familles polygames, abandonne-t-on les épouses sans soutien ou dit-on toute la vérité ? On ne peut pas faire les deux : cela ne se discute pas. Frère Oaks note :


« Cela me fend le cœur quand je lis des situations dans lesquelles épouses et enfants se voient mis devant le choix terrible entre mentir au sujet du lieu ou de l'existence d'un mari ou d'un père d'une part ou dire la vérité et le voir emprisonné de l'autre. Ce n'étaient pas là des dilemmes théoriques. Un père en prison, cela voulait dire pas de nourriture sur la table ni de combustible dans l’âtre. Ces choix difficiles impliquaient un affrontement entre des émotions et des besoins fondamentaux tels que le respect de la vérité contre le besoin d'une présence aimante et d’une protection contre le froid et la faim.


« J’ai également compassion pour les dirigeants de l’Église qui étaient pris en étau entre leur dévouement envers la vérité et leur dévouement pour leurs épouses et leurs enfants et les uns pour les autres. Dire la vérité, cela pouvait signifier trahir une confiance ou une cause ou envoyer un frère en prison. Pareil choix n’est pas un cas d’école ! [80]. »


Les actes de gens mauvais peuvent mettre les saints dans des situations dans lesquelles ils ne peuvent pas s’acquitter de tout ce qui est moralement exigé d’eux. Dans des circonstances aussi difficiles, seule la révélation – donnée à l’Église collectivement et aux personnes – peut espérer nous montrer ce que Dieu voudrait que nous fassions. Il est extrêmement difficile de juger de tels cas ; il est également hypocrite de la part des détracteurs de l’Église d’attirer l’attention sur de telles situations sans fournir le contexte qui était à la base de leurs choix et qui les rendait si déchirants. Comme le dit frère Oaks :


« Je ne sais que penser de tout ceci, si ce n’est que je suis heureux de ne pas devoir affronter les pressions que ces braves gens ont dû affronter. Ils ont toute ma sympathie pour leur courage et leurs sacrifices dont je suis le bénéficiaire direct. Je ne les jugerai pas. Ce jugement-là appartient au Seigneur, qui connaît toutes les circonstances et le cœur des acteurs, ce qui est un niveau de compréhension et de sagesse que ne maîtrisent pas même les historiens les mieux informés [81]. »


Chaque cas doit être jugé selon ses mérites. Certains membres ou dirigeants de l’Église ont-ils fait de mauvais choix ? Probablement – ni eux ni nous ne prétendons à l’infaillibilité. Je pense cependant que, d’une manière générale, il est clair que les membres de l’Église n’ont pas « menti » ou « trompé » parce que c’était commode ou parce que cela favoriserait « la cause ». Ils ont menti parce qu’il y avait conflit entre des obligations morales et qu’ils ont choisi l'option qui faisait le moins de tort à leur sens moral. Ils avaient heureusement la révélation personnelle pour les guider. Frère Oaks conclut :


« Je me pose la question : Si certains de ces dirigeants ou membres mormons ont menti, que faut-il en conclure ? Je rejette une conclusion qui affirme ou implique que cet exemple prouve que le mensonge est moralement permis ou que le mensonge est une tradition ou même un état de choses toléré dans la communauté mormone ou parmi les dirigeants de notre Église. Ce n'est pas le cas [82]. »


Étant donné le fait que certains dirigeants de l’Église ont trompé d'autres personnes au sujet de la polygamie, il est raisonnable de se demander si ces dirigeants ont également menti sur d'autres sujets. Heureusement, une doctrine-clef de l’Église est que personne n’est tenu de croire quelqu’un d’autre sur parole – « que l'homme ne conseille pas son semblable et ne place pas sa confiance dans le bras de la chair, mais… que chacun parle au nom de Dieu, le Seigneur, le Sauveur du monde [83]. » Ceci ne s'applique pas seulement à la polygamie ; cela concerne tout commentaire sur un témoignage. Joseph a affirmé beaucoup d’autres choses qui pourraient nous rendre sceptiques : apparitions de Dieu et de Jésus, anges, plaques d'or, et tout le reste. Il a dit :


« Sondez les Écritures: sondez les révélations que nous publions et demandez à votre Père céleste, au nom de Jésus-Christ, de vous manifester la vérité, et si vous le faites en n’ayant en vue que sa gloire, sans douter, il vous répondra par le pouvoir de son Saint-Esprit. Vous saurez alors par vous-même et non par quelqu’un d’autre. Alors la connaissance que vous aurez de Dieu ne dépendra pas de l’homme; il n’y aura pas non plus de place pour les supputations. [84]. »


Aucun membre de l’Église n'est obligé de croire aveuglément les dirigeants passés ou présents, mais nous devons au moins examiner leurs décisions avec un minimum de charité et être conscients des nombreux facteurs qui ont pu contribuer à leurs choix, particulièrement quand nous en savons tellement peu sur certains d'entre eux.


Mensonges sur la polygamie en Utah, avant 1890


Gandhi a fait observer qu'une campagne morale de désobéissance civile requiert une atmosphère de sécurité relative :


« Il devrait être évident que la résistance civile ne peut pas s'épanouir dans une atmosphère de violence. Cela ne signifie pas que les ressources de [résistance] sont épuisées. Il faut découvrir d’autres moyens que la désobéissance civile [85]. »


L'Illinois correspond certainement à cette description : les menaces de violence étaient toujours présentes et finirent par se concrétiser. Cependant, une fois que l’Église se fut installée en Utah, les saints pouvaient être plus ouverts au sujet de la pratique de la polygamie sans que des menaces aussi graves ne pèsent sur les innocents. Le journal de Lorenzo Snow, qui donne des détails sur l'exode d'Illinois, observe :


« Nous ressentions une grande joie d’avoir fait ce que nous avions déjà fait pour nous libérer du pays de l’oppression gentile et nous avions l’impression de pouvoir respirer plus librement et parler entre nous avec moins de circonspection que jusqu’à présent des choses dans lesquelles Dieu nous avait rendus libres [86]. »


La première annonce officielle eut lieu en 1852, pourtant Brigham Young dit en 1851 au gouvernement territorial : « J'ai beaucoup [d’épouses] et je n'ai pas honte que cela se sache [87]. » Toutes les craintes que Joseph ou d'autres avaient pu avoir pour la sécurité des saints si la polygamie était annoncée étaient manifestement bien fondées. B.H. Roberts écrit :


« Il ne fait aucun doute qu'au début [l'annonce officielle du mariage plural] ait donné aux adversaires de l’œuvre un grand avantage ; car de toutes les missions étrangères sont venus des rapports d'opposition accrue ayant pour résultat, dans beaucoup de cas, des violences de la part d'émeutiers [88]. »


Dans toute la dernière moitié du dix-neuvième siècle, l’Église fut célèbre pour ses pratiques polygames. En dépit des pressions accrues de la part de la justice, les membres continuèrent leur pratique de désobéissance civile. L'annonce du Manifeste de 1890 donna lieu à un nouvel ensemble de problèmes. Comme le remarque Dallin H. Oaks :


« Il ressort clairement du témoignage de l’histoire que Joseph Smith introduisit la doctrine et la pratique de la polygamie auprès d’un petit nombre de personnes choisies dans les années 1830 et 1840, mais l’Église ne l’annonça publiquement que lorsque la révélation fut lue à haute voix en 1852 à une conférence de l’Église à Salt Lake City. Il est également clair que pendant les poursuites fédérales des années 1880, de nombreux dirigeants de l’Église et membres fidèles furent pourchassés, arrêtés, poursuivis en justice et emprisonnés pour des violations de diverses lois interdisant la polygamie ou la cohabitation. Certaines épouses furent même envoyées en prison pour avoir refusé de témoigner contre leur mari, la sœur aînée de mon grand-père étant l'une d'elles.


« Il est également clair que la polygamie n'a pas soudainement pris fin avec le Manifeste de 1890. Les unions polygames scellées avant que la révélation ne soit annoncée continuèrent pendant une génération. L'accomplissement de mariages polygames continua aussi pendant un certain temps en dehors des États-Unis, où l'application du Manifeste fut incertaine pendant un certain temps. Il apparaît que des mariages polygames continuèrent aussi pendant une décennie environ dans certaines autres régions parmi les dirigeants et les membres qui trouvèrent une justification dans les ambiguïtés et les pressions créées par cette collision de haut niveau entre des lois mal perçues et des doctrines révérées [89]. »


Il ne faut pas non plus y voir une période avec rien que des « bons » (les mormons) d'un côté et rien que des « mauvais » (les politiciens, les juges et les non-mormons) de l'autre. Comme un auteur nous le rappelle :


« Tous les antagonistes fédéraux n'étaient pas du même acabit et tous n'étaient pas animés d’un ressentiment général contre la religion mormone… Parmi les participants fédéraux qui appliquèrent les lois contre la polygamie de la manière la plus stricte il y a avait des hommes honorables et tenus en haute estime dans leur collectivité… mais qui n'avaient pas pour objectif secret de vouloir abaisser ou détruire la religion mormone… les uns étaient des hommes de bien les autres étaient très mauvais [90]. »


Il n’était naturellement pas rare non plus qu’il y ait une opposition déplacée à l’égard de l’Église. Daniel Dunklin, gouverneur du Missouri se demandait « pourquoi, à une époque pleine d’imposteurs et de fanatiques, les mormons étaient les seuls à être privés de leurs droits [91]. » Et Scribner’s Monthly parle du traitement « anormal » infligé aux mormons : « Les Américains n’ont qu’une seule religion indigène [le mormonisme] et c’est justement celle-là qui est manifestement l'exception unique à la règle américaine de la tolérance universelle [92]. »


Situation précédant le Manifeste de 1890


Les décennies précédant le Manifeste virent la mise en œuvre d’efforts juridiques de plus en plus rigoureux pour punir les saints pour la pratique du mariage plural. Cette violation de ce qu'ils percevaient comme étant leur droit au culte ne fit que renforcer l'idée des mormons que le gouvernement des États-Unis et beaucoup de non-membres se livraient à une guerre à outrance contre l’Église. Les saints ne l’entendaient pas simplement comme une vue de l’esprit, mais se considéraient comme étant les victimes d'une guerre d'agression parfois menée par les gouvernements et les tribunaux au lieu des baïonnettes et des canons. Parfois, c'était également une guerre d’armées et d’armes, comme lors de la « guerre d'Utah » de 1852 ou de l'expulsion du Missouri. Mais du point de vue des saints, les efforts législatifs étaient simplement une arme différente choisie par leurs ennemis pour atteindre le même but : la destruction de l’Église.


John Taylor dit en 1857 :


« Ils sont à tous points de vue dans la tourmente aux États-Unis, et ici nous avons la paix la plus parfaite et de très loin la meilleure moralité que l’on puisse trouver dans le monde : oui, c’est mille fois mieux que ce que j'ai vu dans tous les endroits de la terre où je suis allé. Il n'y a pas un seul endroit qui puisse s’y comparer ; et seul le diable lui-même pourrait inspirer le cœur des enfants des hommes à faire la guerre contre un peuple comme celui-ci [93]. »


Ainsi, pour les mormons, il y avait bel et bien une guerre en cours et elle était animée par des influences mauvaises. Cette vision des choses n’était pas isolée et elle persista tout au long des décennies qui précédèrent le Manifeste. Lisez les citations suivantes datant des années indiquées :


1863 : La lumière de l'Esprit de Dieu est retirée [des dirigeants politiques du monde] et ils ne peuvent pas voir leur chemin. Ils sont tremblants à cause des complications politiques actuelles ; ils ne connaissent pas Dieu, mais « leur cœur est dans la crainte à cause de ce qui arrive sur la terre ». Sans révélation, ils ne peuvent que voir les choses selon les principes naturels et redouter le résultat. Nous savons ce qui sera l'ultimatum final de l’œuvre dans laquelle nous sommes engagés et aussi ce que sera le destin de ceux qui lui font la guerre et des nations qui rejettent l'Évangile quand il leur est envoyé [94].
1865 : L’œuvre des derniers jours que nous représentons liera le pouvoir du diable qui a régné parmi les enfants des hommes pendant 180 générations. Il n'est donc pas étrange que le diable devienne furieux et excite les méchants pour qu’ils lui fassent la guerre. [95].
1873 : Le diable… a inspiré le cœur d'un grand nombre d'hommes depuis que l'Évangile est rétabli sur la terre, pour nous faire la guerre [96].
1880 : Ainsi dit le Seigneur à mon serviteur Wilford Woodruff, j'ai entendu ta prière et je répondrai à ta demande. Je te ferai connaître ma volonté concernant les nations qui encombrent la terre de promission et aussi concernant Sion et ses habitants… le diable règne sur son royaume et mon Esprit n'a aucune place dans le cœur de ceux qui gouvernent cette nation, et le diable les excite pour qu’ils défient mon pouvoir et pour qu’ils fassent la guerre à mes saints [97].
1884 : Je veux que le monde, je veux que le monde chrétien, je veux que les prêtres d’aujourd’hui qui réclament, à cor et à cri, que le sang de l'innocence soit versé pour satisfaire leur désir – je veux que ces prêtres et tous ceux qui travaillent à renverser le « mormonisme » s'enquièrent soigneusement si ces prophètes étaient inspirés de Dieu. Et s'ils étaient inspirés de Dieu, s'il est juste de leur part de faire la guerre à l’œuvre de Dieu sur la terre ?… La question est, si cette guerre contre Dieu et contre son œuvre va l’emporter ?… Ce sont là des vérités éternelles, comme le Dieu du ciel vit, et elles l’emporteront, que les hommes les croient ou pas, ou que les méchants leur fassent la guerre ou pas [98].
1886 : Les circonstances qui nous entourent, bien qu'elles soient à bien des égards douloureuses et éprouvantes, ne sont pas de nature à décourager le saint fidèle. On nous a enseigné que nous devons justement nous attendre à des situations telles que celles par lesquelles nous passons, ou, tout au moins, au genre d’opposition à la laquelle nous devons maintenant faire face… Non seulement les prophètes de notre époque ont parlé des événements qui allaient avoir lieu en rapport avec l’œuvre des derniers jours et l'opposition qu'elle devrait affronter, mais les prophètes d’autrefois ont prédit avec exactitude et minutie que le peuple de Dieu serait peu nombreux et que ses possessions seraient petites à cause de la méchanceté de « la grande prostituée » qui lui ferait la guerre. Mais en dépit du fait que les multitudes de la terre combattraient l’Église de l'Agneau de Dieu, le pouvoir de Dieu descendrait sur les saints et sur son peuple de l'alliance ; et ils seraient armés de justice et du pouvoir de Dieu et d’une grande gloire… Par conséquent, dans ce conflit qui nous est imposé, nous ne menons pas une défense désespérée [99].


Et, écrit Wilford Woodruff dans son journal la veille du Nouvel An 1889 :


« Ainsi finit l'année 1889 et la parole du prophète Joseph Smith commence à s’accomplir, qui dit que toute la nation se tournerait contre Sion et ferait la guerre aux saints. La nation n'a jamais été à ce point remplie de mensonges contre les saints qu’aujourd’hui, 1890 sera une année importante pour les saints des derniers jours et pour la nation américaine [100]. »


Cette perspective ne se limitait pas non plus aux échelons supérieurs de la direction de l’Église. Warren Foote, un polygame d'Utah, écrit dans son journal intime :


« Cette guerre a été menée contre les saints des derniers jours, parce qu'ils croyaient en des prophètes et professaient avoir la révélation de Dieu. C'est ce que le général Clark dit dans son allocution aux saints de Far West après la reddition… [Avec l'annonce du Manifeste] je suppose qu'ils trouveront autre chose pour pouvoir entretenir leur guerre [101]. »


Il est clair que les saints se considéraient comme les agressés dans une guerre implacable que leur faisaient leurs ennemis, dont ils étaient convaincus qu’ils étaient motivés principalement par l’intolérance religieuse. De plus, il leur semblait clair que leurs ennemis utiliseraient la force armée ou le gouvernement pour atteindre leurs buts. Et les batailles anti-polygames de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle furent la poursuite, par différents moyens, de la même guerre qui avait été menée au Missouri et en Illinois pendant la première moitié.


Comment les détracteurs considéraient les mormons avant le Manifeste de 1890


Beaucoup des politiciens ou des juges auxquels les saints eurent affaire dans les périodes d’avant et d’après le Manifeste avaient pratiqué un activisme antimormon. Comme le fait remarquer un critique littéraire :


« En passant fréquemment, dans ces volumes, des textes aux registres biographiques, j'ai… remarqué le nombre d’ennemis de Joseph Smith et de l’Église qui furent, après 1844, fonctionnaires du gouvernement, avocats et juges [102]. »


On Liberty, de John Stuart Mill rend abondamment témoignage du but du sentiment anti-polygame :


« Ce qui ici nous préoccupe ici c’est que… son prophète et fondateur fut, pour son enseignement, mis à mort par des émeutiers ; que d'autres de ses adhérents perdirent la vie par la même violence anarchique ; qu'ils furent expulsés de force, en bloc, du pays dans lequel ils avaient grandi ; tandis que, maintenant qu'ils ont été chassés dans un recoin solitaire au milieu du désert, beaucoup dans ce pays déclarent qu'il serait juste (seulement que ce n'est pas commode) d'envoyer une expédition contre eux et de les contraindre par la force à se conformer aux opinions d'autres personnes. Le point de doctrine des Mormonites qui est la source principale de l'antipathie qui renverse ainsi les barrières ordina