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POLYGAMIE, PROPHETES ET ESQUIVES
Questions fréquemment et rarement posées au
sujet de l’introduction, de la pratique et de la cessation du mariage
plural dans l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours.
par Gregory L. Smith, M.D.
© FAIR
Introduction
Aucune pratique de l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours
ne s’est avérée plus explosive et davantage source de controverse que le
mariage plural ou « polygamie ». D'abord révélée à Joseph Smith au début
des années 1830, elle fut mise en application dans au moins quelques cas
dès le milieu des années 1830 et davantage pendant la période de Nauvoo
des années 1840, bien que sa pratique ait toujours été tenue secrète [1].
Publiquement annoncée en 1852, elle a été le point de mire du législateur,
des réformateurs sociaux et des agitateurs antimormons pendant toute la
seconde moitié du dix-neuvième siècle.
En dépit d'une campagne énergique devant les tribunaux, les membres de
l’Église n’ont pas réussi à faire tolérer le mariage plural – il a même
été proscrit et ces lois ont été confirmées comme constitutionnelles. Le
Manifeste de 1890, ainsi que le « second Manifeste » d'avril 1904 ont mis
un terme à la polygamie dans l’Église. Bien qu’elle ne joue actuellement
qu’un rôle mineur dans la plupart des commentaires sur la théologie
mormone et soit interdite à tout membre sous peine d’excommunication, la
polygamie continue à être une question d’actualité pour certains. Comme au
dix-neuvième siècle, « le Principe » continue à susciter la fascination,
l’amusement, le dégoût ou le dédain de la société. Elle sert également de
cible aux ennemis de l'Évangile de Jésus-Christ, de Joseph Smith et de
l’Église qu'il a établie.
Les attaques contre Joseph Smith et l’Église concernant la polygamie
revêtent généralement une ou plusieurs des formes suivantes :
1. Irréligiosité. Populaire parmi les détracteurs religieux, ce type
d’attaque fait appel aux susceptibilités occidentales qui favorisent la
monogamie et prétend que la polygamie est en contradiction avec le
christianisme biblique ou (ironie des choses) avec le Livre de Mormon
lui-même. Même certains historiens profanes sont parfois victimes de cette
tendance [2].
2. Illégalité. Cette critique affirme que l’Église et ses membres ont
pratiqué la polygamie alors même que cette pratique était illégale en
vertu des lois locales ou fédérales. On prétend qu’en agissant ainsi,
l’Église a trahi son engagement de « respecter, honorer et défendre la loi
[3] ».
3. Mensonge. Selon cette critique, Joseph Smith et ses successeurs ont
fait à plusieurs reprises des déclarations publiques dans lesquelles ils
cachaient ou niaient ouvertement et sciemment la pratique de la polygamie.
On affirme que cette « malhonnêteté » est moralement contestable et en
contradiction avec les principes que l’Église prétend embrasser.
4. Lasciveté. C’est l’accusation que Joseph Smith (et probablement ses
successeurs) a pratiqué le mariage plural uniquement pour des raisons
viles. Ce genre d’accusation s’accompagne ordinairement d’appels aux
critiques ci-dessus, pour faire valoir que la conduite de Joseph et de ses
successeurs était contestable pour beaucoup de raisons et que par
conséquent la meilleure explication que l’on peut en donner est leur
appétit sexuel plutôt qu’une conviction religieuse sincère.
5. Application. Cette attaque vient souvent en plus des autres ; on
mentionne certaines des conséquences négatives supposées ou réelles de la
polygamie avec l'argument que ces conséquences sont la preuve que la
pratique n'a pas été commandée par Dieu.
6. Dissimulation des faits. Cette attaque, étroitement liée à la critique
n° 3, porte habituellement sur l’Église moderne et sa direction, que le
détracteur « amical et qui vous veut du bien » ajoute comme coup de grâce.
Puisqu’il a donné des renseignements que le lecteur ignorait, le
détracteur prétend que par conséquent l’Église avait « caché » la vérité
ou qu’elle « ment » à ses membres trop confiants. Ainsi le détracteur peut
ressusciter le passé polygame pour attaquer l’Église dans le présent.
Quelque chose qui n’a pas aidé à la compréhension de la polygamie, c’est
la tendance de certains auteurs mormons à passer sous silence les
problèmes très réels qui se sont posés au cours de cette période de
l'histoire de l’Église, bien que cette tendance ne soit pas aussi exagérée
que certains le pensent.
J’estime, pour ma part, que la découverte et la diffusion de données
historiques qui divergent par rapport à la conception standard ou «
populaire » de la polygamie courante dans l’Église des XXe et XXIe siècles
ne constitue en aucune façon une menace à la conception entretenue par les
croyants que la polygamie fut une pratique exigée par Dieu pendant les
années formatrices de l’Église. En effet, je ne pense pas que ce soient
les « informations supplémentaires » qui causent des problèmes aux saints
des derniers jours fidèles qui sont sincèrement préoccupés par ce que les
documents historiques nous disent. C’est plutôt le besoin persistant – et
souvent insatisfait – de plus d'informations et de plus de contexte, que
certains auteurs ont été incapables ou peu désireux de fournir. Le seul «
danger » que les renseignements historiques posent aux membres ou aux amis
sincères de l'Église n’apparaît que s'ils arrêtent leurs recherches trop
tôt. Les détracteurs de l’Église se font un plaisir de faire faire un bout
de chemin à leurs cibles pour les abandonner juste au moment où l'histoire
se complique.
Le présent article est une tentative modeste d'aborder ces points dans le
contexte des sources historiques disponibles [4]. Je ne procède pas dans
l'ordre historique strict ; j’ai plutôt choisi l'approche thématique
sextuple décrite ci-dessus (les thèmes systématiquement repris dans les
écrits des détracteurs de l’Église), mais je n’examine pas la première
accusation d’ « irréligion » autrement qu’au passage puisque ce sujet a
été traité ailleurs [5].
Je vais d’abord m’efforcer d’examiner les actions de l'Église et de ses
membres dans le contexte de la désobéissance civile, d'un point de vue
historique, théologique et moral. J’étudierai ensuite le point de vue des
membres de l’Église qui se considéraient comme les défenseurs dans une
guerre d’extermination religieuse – et peut-être physique – menée par
leurs ennemis religieux et législatifs. Je passerai en revue les
événements juridiques et politiques qui ont contribué à cette perception
et qui permettent d’expliquer les différents choix faits par les
dirigeants et les membres de l'Église, particulièrement au cours de la
période qui a suivi le Manifeste de 1890.
Je traiterai ensuite des problèmes et des défauts que présente la notion
que la polygamie était motivée par des mobiles sexuels indécents de la
part de Joseph Smith ou de ses successeurs.
Les attaques contre la personnalité des premiers polygames sont souvent
suivies de critiques relatives à la pratique de la polygamie au jour le
jour. J'examinerai donc ces arguments et me concentrerai sur les
prétentions selon lesquelles le statut de Joseph Smith comme prophète «
infaillible » aurait amené d'autres personnes à adopter la polygamie en
dépit de ce que leur disait le bon sens et que la polygamie aurait causé
des dépressions chez les femmes mormones.
Je conclurai en démontrant qu'il est amplement prouvé que l’Église ne fait
rien pour empêcher ses membres d’apprendre « la vérité » au sujet de la
polygamie.
Quelques pensées de conclusion, enfin, proposeront des idées sur le rôle
que le mariage plural a joué – sociologiquement et spirituellement – dans
la maturation de l’Église. Je me suis rendu compte que la polygamie a été
une partie essentielle, voire indispensable, du Rétablissement, pratiquée
à la demande du Seigneur et finalement abandonnée sur autorisation
appropriée de la prêtrise.
La polygamie est non chrétienne
La critique selon laquelle la polygamie serait irréligieuse est un appel
aux susceptibilités occidentales qui favorisent la monogamie et est en
contradiction avec le christianisme biblique ou (ironie des choses) avec
le Livre de Mormon lui-même.
Le moins qu’on en puisse dire, c’est que c'est une attaque peu
convaincante à laquelle il a été répondu sur le plan religieux,
apologétique et technique [6]. Il y a des preuves nombreuses et formelles
que les relations polygames ont été admises dans diverses circonstances
par les prophètes bibliques, aussi mal à l’aise que cela puisse mettre un
chrétien moderne. Orson Pratt a été universellement considéré comme le
vainqueur d'un débat de trois jours sur ce sujet même avec le Révérend
John P. Newman, aumônier du Sénat des États-Unis, en 1870 [7].
N’y eût-il même eu aucun de ces précédents, la théologie mormone n'a aucun
mal à accepter et à mettre en application des commandements nouveaux,
puisque les saints croient en la révélation continue. Je ne vais pas
approfondir la question ici, puisqu’il existe une vaste documentation sur
le sujet.
La polygamie était illégale
Les détracteurs accusent l’Église et ses membres d’avoir pratiqué la
polygamie en violation des lois locales et fédérales. On prétend qu’en
agissant ainsi, l’Église a trahi son engagement de « respecter, honorer et
défendre la loi [8] ». Cependant, les détracteurs avancent ces arguments
sans comprendre pleinement la situation juridique de l’époque et sans
comprendre le rôle que joue la désobéissance civile dans ce contexte.
La désobéissance civile dans son contexte
La polygamie fut certainement déclarée illégale pendant la croisade anti-polygame
à l’époque de l’Utah et sans doute illégale en vertu des statuts de
l'Illinois contre la bigamie. Il n’y a là rien de nouveau et les membres
de l’Église et leurs détracteurs le savaient [9]. Les membres modernes de
l’Église ne comprennent généralement pas l'importance du fait que la
pratique de la polygamie était un cas clair de désobéissance civile.
« La décision de défier [les lois contre la polygamie] fut une exception
douloureuse à un engagement sinon ferme de respecter l'ordre public. Ce
qui est cependant important dans leur décision de défier la loi, c’est que
les saints des derniers jours étaient en fait dans la ligne d’une
tradition américaine de désobéissance civile. Précédemment, en diverses
occasions, notamment pendant les années précédant la guerre d’indépendance,
les Américains avaient estimé que certaines lois allaient à l’encontre de
leurs valeurs fondamentales et avaient décidé ouvertement de les violer…
Même déclarée constitutionnelle, la loi était quand même contraire à
toutes les valeurs [des saints] et ils étaient prêts à affronter le
harcèlement, l'exil ou l'emprisonnement plutôt que de se plier à ses
exigences [10]. »
Les auteurs modernes sont parfois négligents ou excessivement vagues dans
leur terminologie, ce qui amène certains membres de l’Église à associer la
notion de « désobéissance civile » à l'anarchie et au hooliganisme, comme
lors des émeutes de Watts de 1965 mentionnées par Ernest Wilkinson,
président de BYU [11]. Or, pareille association d’idées nous empêche
d’apprécier correctement un outil essentiel pour mener une vie morale sous
un gouvernement, quel qu’il soit, et de comprendre la décision de l’Église
dans son contexte historique.
Le partisan le plus éloquent et le plus impressionnant de la désobéissance
civile a été sans conteste le « Mahatma » Mohandas Gandhi (1869-1948).
Gandhi s’est inspiré de l’ouvrage de 1849 de Henry David Thoreau,
Resistance to Civil Government (parfois intitulé Civil Disobedience), dans
lequel Thoreau développait la base morale de la désobéissance civile :
« Ne peut-il pas y avoir un gouvernement dans lequel ce ne sont pas les
majorités qui décident virtuellement de ce qui est bien et de ce qui est
mal, mais la conscience ? – dans lequel les majorités ne décident que des
questions auxquelles la règle de l’utilité est applicable ? Le citoyen
doit-il jamais, ne serait-ce qu’un instant, ou si peu que ce soit, mettre
sa conscience entre les mains du législateur ? Pourquoi alors chaque homme
a-t-il une conscience ? Je pense que nous devons être tout d’abord des
hommes et en second lieu des sujets. Il n'est pas souhaitable de cultiver
autant le respect de la loi que celui du droit. La seule obligation que
j'ai le droit de m’imposer est de faire à tout moment ce que j’estime être
juste [12]. »
Pour le dire simplement, l'État n'est pas souverain en matière de
conscience. Toute personne doit remplir son devoir vis-à-vis de sa
croyance et de ses aspirations les plus élevées, devoir qui l’emporte sur
tout ce que l'État pourrait exiger. Argumenter ou croire le contraire,
c’est accepter l’erreur fasciste que l’État est souverain en dernier
ressort et de plus grande importance que l'individu, et que les droits
n'existent pas dans le sens « inaliénable » du terme, mais sont simplement
conférés (et peuvent être retirés) par l’État [13].
Un élément fondamental de la philosophie de la désobéissance civile est
que l’on doit être disposé à accepter le châtiment de l’État si on est
condamné. On ne peut pas choisir de violer la loi et exiger également
d’échapper au châtiment final ; ce que l’on fait, c’est préférer suivre
ses convictions en dépit du châtiment potentiel. Selon Gandhi :
« Cette lutte religieuse n'implique pas que l’on touche ne serait-ce qu’à
un cheveu de qui que ce soit. Nous donnerons une leçon au gouvernement en
subissant nous-mêmes des épreuves… Nous violerons… la loi à tel point que
nous serons disposés à subir tout châtiment que nous pourrions avoir à
affronter, que ce soit l'emprisonnement, la flagellation ou toute autre
chose [14]. »
Gandhi fait une distinction claire entre la désobéissance civile, dont il
tient absolument à ce qu’elle reste strictement non violente pour
conserver sa force morale, et la désobéissance criminelle [15], qui
s’accompagne de violence et avec laquelle il ne veut rien savoir. Les
saints auraient probablement été d'accord avec lui quand il a dit :
« La désobéissance civile est le droit inhérent du citoyen. Il ne peut y
renoncer sans cesser d'être un homme. La désobéissance civile n'est jamais
suivie d'anarchie. La désobéissance criminelle peut y mener. Tout État
écrase la désobéissance criminelle par la force. Sinon il périt [16]. »
Les sources historiques montrent bien que c’est exactement comme cela que
la Première Présidence voyait les choses :
« Au cours des six derniers mois, nos ennemis n'ont pas réduit leur
activité dans l’œuvre de persécution. S'il y a eu une différence
quelconque, cela a été de poursuivre avec une plus grande hargne et un
mépris encore plus flagrant de la loi et de la justice que par le passé.
Ceux qui ont été obligés de supporter les châtiments qui leur étaient
infligés se sont soumis, dans presque tous les cas, de bonne grâce avec
une sérénité et une force d’âme qui ont dû leur valoir l'admiration du
ciel et de tous les hommes justes. Ce qui a été accompli ne peut fournir
que peu de causes de satisfaction à ceux qui ont vaqué à la tâche
inhumaine de persécuter un peuple pour la pratique de sa religion. Il n’y
a eu que peu de personnes, dans toutes celles qui ont été jugées et
condamnées, qui ont été suffisamment terrifiées à la perspective de la
punition pour se dire disposées à accepter les décisions du tribunal
plutôt que la loi de Dieu, comme guide de leur conscience [17]. »
Ainsi donc, les membres et les dirigeants étaient bien conscients du fait
que leurs actions violaient la loi civile. Ceux qui violent la loi peuvent
« être obligés de supporter les châtiments », mais cela vaut mieux que «
accepter les décisions du tribunal plutôt que la loi de Dieu, comme guide
de leur conscience ».
Ici, le détracteur ou le membre scrupuleux pourrait objecter que l’Église
se dit opposée à la désobéissance à la loi civile. Il en est bien ainsi,
et avec de bonnes raisons scripturaires :
« 19 Car en vérité, je vous le dis, ma loi sera gardée dans ce pays.
« 20 Que personne ne se pense gouverneur, mais que Dieu gouverne celui qui
juge, selon les conseils de sa propre volonté, ou, en d'autres termes,
celui qui rend des décisions ou est assis sur le siège du jugement.
« 21 Que personne n'enfreigne les lois du pays, car celui qui garde les
lois de Dieu n'a pas besoin d'enfreindre les lois du pays [18]. »
Il ne s’agit pas ici, comme certains l’ont présumé, d’accepter globalement
de soutenir n'importe quelle loi de n'importe quel type. C’est plutôt un
principe général qu’il faut respecter, auquel Dieu seul peut commander une
exception. Les membres de l’Église ne considéraient pas que « les lois du
pays » voulaient dire tous les décrets quels qu’ils soient qui pourraient
être publiés par le gouvernement. Ils considéraient plutôt les « lois du
pays » comme voulant dire les principes constitutionnels, comme le
président John Taylor l’a expliqué :
« Il est dit dans les Doctrine et Alliances que celui qui garde les lois
de Dieu n’a pas besoin d’enfreindre les lois du pays [58:21]. La section
98 explique en outre ce que l’on entend par là… C’est à dire que, en
prenant cette nation comme exemple, toutes les lois qui sont convenables
et correctes et toutes les obligations contractées qui ne violent pas la
Constitution doivent être respectées. Mais si elles violent la
Constitution, le pacte entre les gouvernants et les gouvernés est rompu et
l'obligation ne s’impose plus [19]. »
Qu’on ne s’y trompe pas : la loi de Dieu « sera gardée » par ses
disciples, bien que ceci ne nécessite habituellement pas le recours à des
tactiques extralégales, comme Boyd K. Packer l’a observé :
« Parce que, d’une manière générale, les lois de l'homme ne soulèvent pas
de problèmes de moralité, on nous enseigne à respecter, honorer et
défendre la loi (voir le 12e article de foi), et que « celui qui garde les
lois de Dieu n'a pas besoin d'enfreindre les lois du pays » (D&A 58:21)…
Supposez qu'une loi décrète que tous les enfants seront enlevés à leurs
parents et élevés par l’État. Une telle loi serait mauvaise mais pourrait
probablement être imposée. On a déjà fait ce genre de chose [20]. »
Il est difficile d'imaginer que frère Packer ou l’Église toléreraient que
l’on obéisse à une loi confiant tous les enfants aux soins de l’État, en
dépit du douzième article de foi ! Doctrine et Alliances 98 définit les
détails avec plus de précision, comme le président Taylor le dit :
« 4 Et maintenant, en vérité, je vous dis ceci au sujet des lois du pays:
Ma volonté est que mon peuple veille à faire toutes ces choses que je lui
commande. »
Le premier principe est que l’Église doit faire ce que Dieu lui commande.
C’est le devoir moral le plus élevé. L'État ne peut pas exiger que les
citoyens donnent la priorité à ses exigences plutôt qu’à leur conscience.
« 5 Et cette loi du pays, qui est constitutionnelle et qui soutient le
principe de la liberté en préservant les droits et les garanties,
appartient à toute l'humanité et se justifie devant moi.
« 6 C'est pourquoi, moi, le Seigneur, je vous justifie, vous et vos frères
de mon Église, lorsque vous êtes en faveur de cette loi qui est la loi
constitutionnelle du pays… »
Ainsi, la loi constitutionnelle des États-Unis est approuvée par Dieu
puisque au cœur de cette loi il y a la protection de la conscience et de
la pratique religieuse. Dieu accorde le soutien à la loi ; la loi
n'accorde pas le droit d'obéir à Dieu puisque ce droit est inaliénable et
le bien commun de toute l'humanité.
« 7 Et pour ce qui est de la loi de l'homme, tout ce qui est plus ou moins
que cela vient du mal… »
Les lois qui violent le devoir moral supérieur d'obéir à Dieu sont
mauvaises et ne sont pas approuvées par Dieu. Ceci procède d’un
raisonnement profondément théologique, comme nous le verrons plus loin :
« 77 selon les lois et la constitution du peuple, dont j'ai permis
l'établissement, et qui doivent être maintenues pour les droits et la
protection de toute chair, selon des principes justes et saints,
78 afin que tout homme puisse agir en doctrine et en principe, en ce qui
se rapporte à l'avenir, selon le libre arbitre moral que je lui ai donné,
afin que, le jour du jugement, chacun soit responsable de ses propres
péchés [21]. »
Le but de la loi civile divinement approuvée est de permettre le libre
exercice de la conscience, de sorte que hommes et femmes puissent être
jugés par le plein exercice de leur libre arbitre et l’État ne peut donc
pas ainsi prendre la place de ce sens moral.
Gandhi a souligné que, d’une manière générale, l'obéissance stricte était
nécessaire pour le désobéissant civil potentiel, disant :
« Il n’est rien s’il n’est pas instinctivement respectueux des lois et
c'est sa nature respectueuse des lois qui exige de lui l'obéissance
implicite à la loi la plus élevée, qui est la voix de la conscience, qui
l’emporte sur toutes les autres lois [22]. »
Le président John Taylor a expliqué que les saints avaient l’obligation
morale de défendre ce principe :
« Outre la prédication de l'Évangile, nous avons une autre mission, à
savoir la perpétuation du libre arbitre de l'homme et le maintien de la
liberté et des droits de l'homme. Il y a certains principes qui
appartiennent à l'humanité en dehors de la Constitution, en dehors des
lois, en dehors de tous les décrets et plans de l'homme, parmi lesquels il
y a le droit de vivre ; c’est Dieu qui nous a donné ce droit, pas l'homme
; aucun gouvernement ne nous l'a donné, aucun gouvernement n'a le droit de
nous l’ôter [23]. »
Après avoir cité Doctrine et Alliances 58:21-22 et 98:4-6, James E.
Talmage explique :
« Cette question a été maintes fois posée à l’Église et à ses membres
individuellement : En cas de conflit entre les commandements issus de la
parole révélée de Dieu et ceux imposés par la loi séculière, à laquelle de
ces autorités les membres de l’Église seraient-ils tenus d’obéir ? Pour
répondre à cela, nous pouvons appliquer, les paroles du Christ : le devoir
du peuple est de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à
Dieu… En attendant la décision suprême de la Providence en faveur de la
liberté religieuse, il est du devoir des saints de se soumettre aux lois
de leur pays [24]. »
Ainsi, Dieu peut clairement approuver, dans les questions de liberté
religieuse, la désobéissance à une autorité profane. Toutefois, le
principe général est que la soumission à cette autorité est commandée
quand la pratique religieuse n'est pas en cause. On ne cherche pas une
occasion de violer la loi, mais on ne peut pas abandonner les principes. «
Que faites-vous ? » a demandé le président Taylor. « Respectez les lois
autant que vous pouvez. Supportez ces outrages autant que vous pouvez
[25]. » C’est exactement en ces termes que le président Woodruff a
présenté les choses aux saints : « Maintenant, à qui allons-nous obéir, à
Dieu ou au Congrès ? Car c’est soit Dieu, soit le Congrès ». D’une voix
forte, l'assemblée répondit : « Nous obéirons à Dieu [26]. »
Doctrine et Alliances 134 et la désobéissance civile
La déclaration canonisée de l’Église sur ses rapports avec le gouvernement
civil, qui se trouve dans Doctrine et Alliances 134, est également tout à
fait compatible avec la désobéissance civile dans certaines circonstances.
« 1 Nous croyons que les gouvernements ont été institués par Dieu pour le
bénéfice de l'homme et qu'il tient les hommes pour responsables de leurs
actes vis-à-vis d'eux, tant pour la promulgation de lois que pour leur
application pour le bien et la sécurité de la société. »
Ainsi, le premier principe est que Dieu nous tiendra pour responsables de
notre comportement envers l'autorité civile. Les membres de l’Église ne
sont pas exemptés de la soumission à la loi civile et doivent répondre de
leur conduite devant la loi civile et devant Dieu. Dans le même esprit,
ceux qui font les lois et les imposent seront jugés de même par Dieu.
« 2 Nous croyons qu'aucun gouvernement ne peut vivre en paix si ne sont
arrêtées et ne demeurent inviolées des lois qui garantissent à chacun la
liberté de conscience, le droit à la propriété et la protection de la vie.
»
Deuxièmement, le gouvernement civil ne doit pas simplement défendre la
liberté de conscience, mais le libre exercice de la conscience doit être
inviolé. Dans la décision Reynolds sur la polygamie, la Cour suprême des
États-Unis a déclaré que toute croyance religieuse était protégée par le
premier Amendement, mais qu'aucune pratique religieuse n'était protégée.
On peut donc croire tout ce qu’on veut, mais on ne pourrait pas agir en
conséquence avec l’aval de la Constitution. (La décision Reynolds est
traitée dans la prochaine section de cet article.)
« 4 Nous croyons que la religion est instituée par Dieu, et que les hommes
sont responsables devant lui, et devant lui seul, de l'exercice de leur
religion, à moins que leurs opinions religieuses ne les portent à empiéter
sur les droits et les libertés d'autrui; mais nous ne croyons pas que les
lois humaines ont le droit de s'immiscer en prescrivant des règles de
culte pour enchaîner la conscience des hommes, ni de dicter des formes de
dévotion publique ou privée. Nous croyons que les magistrats civils
doivent réprimer le crime, mais ne doivent jamais contraindre la
conscience; punir les délits, mais ne jamais supprimer la liberté de l'âme.
»
On ne doit en aucun cas toucher à la croyance ni à la pratique religieuses
; ce ne sont que ceux dont la croyance empiète sur les droits et les
pratiques des autres qui doivent être mis en accusation en vertu de la loi
civile.
« 5 Nous croyons que tous les hommes sont tenus de soutenir et de défendre
les gouvernements respectifs des pays où ils résident, aussi longtemps
qu'ils sont protégés dans leurs droits inhérents et inaliénables, par les
lois de ces gouvernements, et que la sédition et la rébellion sont
indignes de tout citoyen ainsi protégé et doivent être punies en
conséquence; et que tous les gouvernements ont le droit de décréter les
lois qui, selon leur jugement, sont le plus susceptibles de garantir
l'intérêt public tout en tenant pour sacrée la liberté de conscience. »
Tant qu’ils ont cette protection civile de l’exercice de leur conscience,
les citoyens doivent respecter la loi. Une clause de grande importance est
celle qui veut que les croyants soient « protégés dans leurs droits
inhérents et inaliénables ». Si ces lois ne sont rien de plus qu’une
façade ou si elles sont appliquées de manière arbitraire à un peuple donné,
le gouvernement n’a pas droit au soutien dans ces domaines, parce que
c'est précisément dans ce but que le gouvernement est institué.
Ceci annonce le principe de Nuremberg que personne ne peut être moralement
tenu d’abroger sa fidélité au devoir ou à la vérité simplement parce que
la loi civile déclare le contraire, pas plus qu’on ne peut ni ne doit
s’abriter derrière la loi civile pour justifier la violation d’un code
moral.
« 7 Nous croyons que les gouvernants, les États et les gouvernements ont
le droit et le devoir de promulguer des lois pour la protection de tous
les citoyens dans le libre exercice de leurs croyances religieuses; mais
nous ne croyons pas qu'ils aient, en toute justice, le droit de priver les
citoyens de ce droit sacré ou de les proscrire pour leurs opinions, tant
qu'ils font preuve de considération et de respect pour les lois et que ces
opinions religieuses ne justifient pas la sédition ou la conspiration.. »
C'est une répétition de l’idée : d’un point de vue théologique, le
gouvernement existe essentiellement pour protéger le libre exercice de la
croyance religieuse. Le gouvernement n'a pas le droit de limiter de telles
pratiques, à moins qu’elles ne constituent une menace pour le gouvernement
ou pour les droits d'autrui.
Un point-clef est qu’il faut faire « preuve de considération et de respect
pour les lois » : les sociétés religieuses doivent respecter les lois.
Mais le respect de la loi n'a pas la force morale pour imposer un
changement de comportement ou de croyance qui viole les convictions
religieuses de la personne (à moins que ces convictions ne menacent les
droits d'autrui).
« 8 Nous croyons que la perpétration d'un crime doit être punie selon la
nature du délit; que le meurtre, la trahison, le vol, le larcin, les
attentats à l'ordre public, sous quelque forme que ce soit, doivent être
punis selon leur gravité et leur tendance à favoriser le mal parmi les
hommes, par les lois du gouvernement du pays où le délit a été commis; et
dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité publiques, tous les hommes
doivent s'impliquer et utiliser leurs capacités pour que ceux qui ont
violé de bonnes lois soient punis. »
Les sociétés religieuses doivent aider à assurer le châtiment de ceux qui
enfreignent « de bonnes lois », ce qui implique naturellement qu’il puisse
exister potentiellement de « mauvaises lois ». Dans le contexte, ces lois
comprennent clairement celles qui limitent ou freinent la pratique
religieuse, que les sociétés religieuses peuvent ne pas être moralement
obligées de contribuer à faire appliquer.
En résumé, comme le fait remarquer un spécialiste du droit :
« Chaque fois que l’État interdit de manière illégale des croyances
religieuses ou une conduite protégée, la théologie mormone parle du droit
moral, religieux et, dans certains cas, constitutionnel de ses membres à
désobéissance civile ou au refus en conscience de se conformer aux lois de
l'homme. La déclaration [dans D&A 134]… n'est pas simplement un énoncé
descriptif de réalités politiques. Les parallèles dans la formulation et
dans les implications avec la Déclaration d’Indépendance ne sont pas une
pure coïncidence [27]. »
Décisions des tribunaux et désobéissance civile
La Cour suprême des États-Unis a finalement décrété que les lois contre
les mormons étaient constitutionnelles. Mais cela ne veut pas dire que
l’Église avait d'une certaine façon « tort » de résister à ces lois. En
premier lieu, les saints insistaient sur le fait que leur désobéissance
civile était basée sur la révélation divine. Le premier devoir de tout
citoyen ayant le sens moral est vis-à-vis de ses convictions et de son
sens moral les plus élevés et non vis-à-vis de l’État. En second lieu, la
décision d’un tribunal ne rend pas une décision moralement correcte, ni «
constitutionnelle » dans le sens où les saints comprenaient le terme, dans
lequel la liberté religieuse avait toujours une grande place.
L'histoire du droit abonde en exemples dans lesquels une action
précédemment déclarée constitutionnelle ou légale a été révoquée plus tard.
Par exemple, l'opinion dans Dred Scott de 1857 déclarait qu'un Noir était
« un être… d'un ordre inférieur et tout à fait inapte à la fréquentation
de la race blanche… et à ce point inférieur qu’il n’avait aucun droit que
l'homme blanc fût tenu de respecter [28]. »
« Constitutionnel », pour les saints, n'est pas une simple disposition
légale selon laquelle quelque chose devient moral et approprié (ou immoral
et inapproprié) simplement parce qu'un organe de l’État le déclare tel.
C’est au contraire un raccourci pour désigner une loi conforme aux
commandements de Dieu concernant le libre arbitre moral. Prétendre le
contraire, c’est accepter le point de vue que l’État est en fin de compte
plus important que Dieu ou que la conscience individuelle.
Ce qui soulève un problème-clef : Si les décisions de la Cour suprême
n'étaient pas « constitutionnelles » dans le sens où l’entendaient les
saints, pourquoi Wilford Woodruff a-t-il publié le Manifeste, qui disait
abandonner la pratique de la polygamie ?
Comme nous l’avons déjà vu, la désobéissance civile présuppose un certain
nombre de principes. Un concept-clef est que l'on peut moralement désobéir
à l'autorité civile, mais que l’on doit être prêt à accepter les
conséquences de la désobéissance si elles se présentent.
D’une manière générale, les mormons étaient au courant des lois qui leur
interdisaient la pratique de la polygamie ou de la cohabitation ; ils
connaissaient aussi les sanctions judiciaires en cas de désobéissance.
Leur décision de désobéir exigeait aussi une décision d'accepter les
conséquences. C'est là un principe important : la désobéissance civile
comporte le risque d'anarchie générale si les autres citoyens voient que
l’on peut désobéir à la loi sans risquer de conséquences [29]. Le pouvoir
moral et politique de la désobéissance civile découle de la volonté de
certains de risquer des châtiments civils plutôt que de violer leur
conscience. Cela peut avoir pour effet de mobiliser l'opinion publique en
leur faveur ; cela assurera que l’État ne peut pas l’emporter sur la
conscience.
Les saints étaient disposés à souffrir considérablement pour leur foi :
les pénalités civiles qu'ils subirent en vertu des décrets contre la
polygamie étaient vraisemblablement moins pénibles que les viols, les
meurtres et les spoliations qu'ils avaient déjà supportés au Missouri et
en Illinois. Mais les saints n’étaient pas disposés à accepter une
nouvelle perte pour leur foi. Comme le dit le Manifeste de 1890 :
« Attendu que le Congrès a passé des lois interdisant les mariages pluraux,
lois qui ont été déclarées constitutionnelles par la Cour suprême, je
déclare par la présente mon intention de me soumettre à ces lois et d'user
de mon influence auprès des membres de l'Église que je préside pour qu'ils
fassent de même. [30]. »
Le Manifeste ne concède nulle part que les lois sont constitutionnelles
dans le sens compris par les saints ; il admet simplement le fait
indiscutable que les tribunaux les ont déclarées telles. Le président
Woodruff s’est simplement déclaré disposé à demander le renoncement à la
pratique de la désobéissance civile en la matière. Il a plus tard expliqué
son raisonnement :
« La question est celle-ci: Quelle est, pour les saints des derniers jours,
la politique la plus sage à adopter: continuer à tenter de pratiquer le
mariage plural, à l'encontre des lois du pays, face à l'opposition de
soixante millions de personnes, et au prix de la confiscation et de la
perte de tous les temples et de l'arrêt de toutes les ordonnances qui s'y
font, tant pour les vivants que pour les morts, et l'emprisonnement de la
Première Présidence et des Douze, et des chefs des familles de l'Église,
et la confiscation des biens privés du peuple (toutes choses qui par
elles-mêmes mettraient fin à la pratique); ou, après avoir souffert comme
nous l'avons fait parce que nous suivions ce principe, cesser la pratique
et nous soumettre à la loi et, ce faisant, laisser les prophètes, les
apôtres et les pères chez eux, pour qu'ils puissent instruire le peuple et
vaquer aux devoirs de l'Église, et aussi laisser les temples entre les
mains des saints, afin qu'ils puissent vaquer aux ordonnances de
l'Évangile, tant pour les vivants que pour les morts? [31]. »
Les saints continuèrent à affirmer que la pratique de la polygamie était
le fait d’un commandement divin et faisait partie de leur religion.
Cependant, ils ne voulaient pas poursuivre leur politique de désobéissance
civile ouverte et publique et risquer les conséquences plus graves qui
s'ensuivraient en vertu de la loi Edmunds-Tucker et des décrets apparentés.
Ils étaient forcés soit de renoncer à leur pratique publique du mariage
plural, soit d’accepter la saisie des biens de l’Église, l’arrêt de
l’œuvre du temple/du scellement et la pratique publique du mariage plural.
Ils choisirent l'option qui faisait le moins violence à leurs croyances :
pour la plupart, c’était d’abandonner les tentatives de vivre publiquement
le mariage plural.
On a dit que l’Église n’aurait dû utiliser que des moyens légaux plutôt
que la désobéissance civile pour contrer les lois contre la polygamie. Ce
point de vue ne tient pas compte de la croyance des saints que Dieu leur
avait commandé d'instituer la pratique et que par conséquent ils n’avaient
pas besoin de la bénédiction de qui que ce soit d'autre. Le fait
d'attendre aurait de nouveau exigé d’eux qu’ils donnent la préséance à
l’autorité séculière par rapport à leur conscience.
Deuxièmement, certains saints semblaient croire que le gouvernement était
disposé à autoriser une non-application bienveillante de la loi. Selon ce
point de vue, le gouvernement allait décréter des lois pour satisfaire
ceux qui critiquaient la polygamie, mais ne les imposerait pas
énergiquement. Quand il signa la première législation contre la polygamie
en 1862, Abraham Lincoln aurait dit à Thomas B.H. Stenhouse, un messager
mormon de Salt Lake City : « Retournez dire à Brigham Young que s'il me
laisse la paix, je lui laisserai la paix [32]. » Cette politique de
non-intervention donnait aux saints tout ce qu'ils voulaient vraiment : le
droit de pratiquer leur religion, et par conséquent ils étaient
probablement peu disposés à attirer indûment l’attention en protestant
contre une loi qui n'était pas appliquée [33].
Troisièmement, d'un point de vue juridique, il est souvent impossible de
contester une loi injuste tant qu’on n’est pas mis en accusation en vertu
de cette loi. Étant donné qu’il était extrêmement improbable que le
Congrès des États-Unis accepte le moindre appel de la part des mormons sur
ce sujet, les options législatives étaient exclues. La décision de Joseph
Smith de faire campagne pour la présidence des États-Unis, souvent
présentée par les détracteurs comme une preuve de mégalomanie, était en
réalité une façon saine de traiter ce problème et un des rares moyens
légaux restants pour obtenir réparation de diverses injustices. Cela
donnait aux saints une chance légale (bien que petite) d'influencer les
actions de l’exécutif et du législatif.
Les tribunaux étaient donc le seul moyen pour l’Église de l’emporter, mais
il fallait qu’elle soit accusée de violer la loi pour qu’une action en
justice puisse commencer et qu’il soit possible d’aller en appel auprès de
la Cour suprême. Pendant le mouvement américain pour les droits civiques,
le NAACP prit la décision calculée de violer les lois du Sud à propos de
l’attribution des places dans les bus, sachant qu’il était possible de les
contester en vertu des statuts ségrégationnistes. Plainte étant portée,
les Noirs pourraient demander réparation devant les tribunaux.
En dépit de leur décision d’avoir recours à la désobéissance civile, les
saints employèrent également des processus démocratiques plus
traditionnels tels que des pétitions auprès des dirigeants du gouvernement
et l'utilisation des lobbies au Congrès pour argumenter leur point de vue
[34].
Gandhi a donné cet avertissement :
« La désobéissance, pour être civile, doit être sincère, respectueuse,
avoir de la retenue, ne jamais être provocatrice, être basée sur quelque
principe bien compris, ne pas être capricieuse et, surtout, ne pas receler
de la malveillance ou de la haine [35]. »
Il est clair que les saints répondaient à tous ces critères. Seule une
conviction sincère pouvait inciter ces saints de Nouvelle-Angleterre à
mettre la polygamie en vigueur. Le principe sur lequel ils se basaient, la
liberté religieuse, était clairement cher à leur cœur, parce qu’ils
avaient à diverses reprises souffert d'énormes privations pour cette
raison. Et les dirigeants de l’Église exprimèrent encore et encore leur
volonté de négocier avec les États-Unis et de soutenir ses formes
constitutionnelles [36].
Fausse analogie avec le débat sur « le mariage gai »
Certains ont trouvé ironique et même contradictoire le fait que l’Église
actuelle s'oppose à la légalisation du « mariage gai » étant donné sa
lutte pour la polygamie dans le passé. Cependant cette objection confond
deux questions bien distinctes.
Dans le cas de la polygamie, l’Église n'a jamais demandé que ses options
en matière de mariage soient tolérées ou légalement reconnues par l’État.
Elle n’a jamais non plus demandé que d'autres approuvent sa religion ou
son mode de vie. Elle n’a pas demandé d’avantages légaux pour les
conjoints, qui n'étaient pas légalement des « épouses » au sens civil du
terme. Tout ce qu’elle demandait, c’était qu’on la laisse tranquille,
qu’on lui permette d’exercer ses droits en matière de citoyenneté et qu’on
ne lui inflige pas de persécutions illégales. Et il y eut effectivement
une période de détente après l'engagement d'Abraham Lincoln de laisser
Brigham Young et les mormons en paix, s’ils lui laissaient la paix.
L'Église ne conteste pas le droit de ceux qui souhaitent se livrer en
privé à des actes homosexuels de le faire, bien qu'elle considère un tel
comportement comme malavisé et pécheur. Nulle part en Amérique les
homosexuels et les lesbiennes ne se voient systématiquement refuser le
droit de vote ou le droit de posséder des biens et d’en jouir en paix. À
la différence des mormons du XIXe siècle, la communauté homosexuelle du
XXIe siècle est tout à fait libre d’entretenir des relations sexuelles en
privé avec tout autre adulte consentant sans être privée de ses droits
civiques, emprisonnée ou talonnée par des agents du gouvernement. (Les
lois désuètes qui demeurent des exceptions à cette règle semblent
destinées à la corbeille et à ne jamais être appliquées étant donné la
décision récente de la Cour suprême qui a cassé les lois du Texas sur la
sodomie [37]. Chose significative, la décision de la Cour suprême n'a pas
nécessité de redéfinition du mariage pour que réparation soit accordée aux
plaignants homosexuels. Absolument rien n’empêche les homosexuels qui le
souhaitent d’établir des rapports privilégiés entre eux, pas plus que les
couples hétérosexuels qui vivent ensemble sans se marier.
En revanche, « les droits matrimoniaux » demandent que la société approuve
et soutienne ce genre de rapports. La société pourrait en toute légitimité
décider de refuser d'approuver le mariage gai – ou les mariages polygames
– et s'abstenir d’accorder un appui social à de tels rapports. C'est tout
autre chose que d'interdire à d'autres de pratiquer leurs convictions et
leurs goûts personnels et religieux en privé et de les harceler à coups de
lois et de procès. Ceux qui pratiquent l’homosexualité ont déjà les droits
que les mormons ont demandés en vain.
Les adversaires de la polygamie ou les partisans du mariage gai prétendent
parfois qu'au moins les mariages gais sont des rapports consensuels
d'adultes, alors que les pratiques polygames impliquaient souvent la
coercition pour les femmes ou le mariage de personnes trop jeunes. Cette
différence, disent-ils, signifie que la polygamie doit être interdite. Il
faut cependant être conscient du fait que des problèmes tels que la
coercition, l’abus de confiance ou « le détournement de mineure » ne sont
pas des problèmes propres à la polygamie, à l'homosexualité ou à toute
autre forme de rapports intimes. Il existe déjà des options juridiques
pour contrôler ces maux. Quand ils se produisent dans les sociétés
monogames, on n'interdit pas la monogamie, on punit le délit dans chaque
cas.
Ne mourez pas pour rien
La décision d’avoir recours à la désobéissance civile est toujours
complexe. On serait en droit de se demander pourquoi l’Église a voulu
résister avec une telle énergie aux lois des États-Unis au dix-neuvième
siècle, alors que l’Église du vingt et unième siècle ne désobéit pas
ouvertement à la loi dans certaines des nations les plus dictatoriales du
monde. On laisse même entendre que le « droit » de pratiquer la polygamie
est relativement insignifiant, qui ne mérite pas les sacrifices qui ont
été faits pour lui.
La réponse est tout simplement que les saints considéraient le
commandement de pratiquer le mariage plural comme divin et inviolable.
Cependant, comme nous l’avons vu, la désobéissance civile présuppose que
le protestataire est disposé, en principe, à accepter le châtiment civil
s’il est appliqué. Par exemple, si la peine de mort est la sanction d’une
pratique religieuse, on pourrait décider que la désobéissance civile
constitue un coût trop élevé pour le peu qu’il y a à gagner. C'est un
point important, qui sera approfondi dans la prochaine section, mais qui
explique pourquoi la désobéissance civile ouverte n'a été pratiquée comme
politique que lorsque les saints ont été quelque peu protégés par la
distance géographique et l'isolement.
La décision d’obéir à une loi doit reposer sur la conscience. Si une
liberté essentielle est restreinte, peu importe le nombre d'autres
libertés qui existent. Par exemple, le prophète Daniel était conseiller du
roi de Babylone et avait probablement davantage de liberté personnelle que
la grande majorité de l'humanité d’alors [38]. Cependant, une seule loi,
l’interdiction de prier son Dieu pendant un mois, était une violation
suffisante de sa conscience pour qu'il ne soit pas disposé à dire : « Tant
pis, je suis libre de tant d'autres manières. Cet empiètement sur ma
liberté est un prix acceptable à payer [39]. » Je ne suis pas le premier à
voir le parallèle : le président John Taylor a fait la réflexion que « on
a tendu un piège politique à Daniel comme on nous en a tendu un [40]. »
La polygamie mormone était une institution décidément religieuse. La
prochaine section montre à quel point les décrets contre la polygamie
étaient en fait une attaque contre l’Église en tant qu'institution,
démontrant que le problème n’a jamais été porté principalement sur la
polygamie en soi, mais sur la volonté de mainmise de l’État sur la
pratique religieuse d'une minorité.
Mais au-delà de la dimension religieuse, la plupart des gens
contesteraient l’affirmation que le droit de deux adultes consentants
d’avoir des relations sexuelles et/ou familiales sans l’ingérence de
l’État est une affaire « insignifiante » dans les droits de l'homme. Rien
n’est plus crucial ou privé, comme l’a démontré Lawrence contre le Texas :
« Les relations intimes entre adultes consentants… [font] partie de la
liberté protégée par les stipulations du Quatorzième Amendement en matière
de protection dans l’application de la loi [41]. » Voulons-nous vraiment
que l’État s’immisce dans l’alcôve de ses citoyens ? Si deux femmes
veulent partager le même homme et qualifier cela de mariage, pourquoi
irions-nous les poursuivre en justice quand le même homme pourrait choisir
une femme différente chaque soir pendant une semaine, sans que quiconque
au bureau du procureur ne lève le petit doigt ? Ni l'un ni l'autre cas ne
peut exiger le soutien social ou l'approbation de son mode de vie (une
considération que les partisans du « mariage gai » reconnaissent rarement
et prennent grand soin de ne pas mentionner), mais pourquoi harceler et
emprisonner l’un tandis qu’on laisse l'autre strictement en paix ?
John Stuart Mill, dans son ouvrage classique sur la liberté civile,
utilise même les « Mormonites » comme exemple. Mill considérait l’Église
comme étant « le produit d’une imposture flagrante [42] » et pourtant il
fait remarquer :
« On ne demande pas aux autres pays de reconnaître de telles unions [polygames]
ou d’exempter une partie quelconque de leurs habitants de leurs propres
lois à cause des opinions mormonites. Mais quand [les mormons] ont cédé
aux sentiments hostiles des autres bien au-delà de ce que l’on pourrait
exiger d’eux à bon droit [en étant chassés] ; quand ils ont quitté les
pays pour lesquels leurs doctrines étaient inacceptables et se sont
installés dans un coin isolé de la terre, qu'ils ont été les premiers à
rendre habitable pour l’homme, il est difficile de voir en vertu de quels
principes si ce n’est ceux de la tyrannie on peut les empêcher d’y vivre
en vertu des lois qui leur plaisent, à condition qu’ils ne commettent
aucune agression contre d’autres nations et permettent à ceux qui sont
mécontents de leur façon de vivre de s’en aller librement… Tant que les
victimes de la mauvaise loi n'appellent pas les autres collectivités à
l’aide, je ne vois pas pourquoi des personnes qui n’ont absolument rien à
voir avec eux devraient intervenir et exiger qu'il soit mis fin à un état
de choses dont tous ceux qui sont directement concernés semblent être
satisfaits, tout simplement parce que cela scandalise des gens qui vivent
à plusieurs milliers de kilomètres de là et que cela ne regarde pas [43].
»
Polygamie et mensonge
Les détracteurs accusent Joseph Smith et ses successeurs d’avoir fait des
déclarations publiques répétées dans lesquelles ils cachaient ou niaient
carrément et sciemment la pratique de la polygamie. Ils prétendent que
cette malhonnêteté est moralement contestable et en contradiction avec les
principes dont l’Église se revendique.
La notion de « désobéissance civile » est essentielle pour qui veut
comprendre les cas dans lesquels Joseph Smith ou d'autres membres de
l’Église n'ont pas été francs au sujet de la pratique de la polygamie.
Comme l'obéissance à la loi civile, l'honnêteté et l'intégrité sont des
valeurs fondamentales pour l’Église de Jésus-Christ. En effet, le succès
avec lequel les détracteurs ont pu perturber les membres de l’Église avec
des histoires de polygamie et de tromperies est, d'une certaine manière,
un compliment à l’Église. Si l’Église en tant qu’institution avait
l’habitude d’enseigner à ses membres à traiter la vérité avec légèreté, la
découverte que Joseph Smith ait trompé d'autres personnes au sujet de la
polygamie ne perturberait pas grand monde. Mais parce que l’Église,
contrairement à ce qu’essaient de faire croire certains détracteurs,
enseigne véritablement à ses membres à aspirer à mener une vie d’une haute
rectitude morale, la découverte que la polygamie s’est accompagnée de
tromperie peut être passablement choquante. On peut tomber dans la
désillusion si l’on suit les détracteurs en supposant que parce que Joseph
a de temps en temps trompé d'autres personnes dans ce contexte bien
précis, il a donc dû mentir sur tout le reste et avoir été absolument
indigne de confiance.
Mais, comme nous l’avons vu, la pratique de la polygamie doit être
considérée dans son contexte moral en tant qu’acte de dévotion religieuse
au lequel les saints n’étaient pas disposés à renoncer simplement parce
que l’État ou la société le désapprouvait.
Mensonges au sujet de la polygamie pendant l'ère de Nauvoo
Les « mensonges » au sujet de la polygamie qui se sont produits pendant la
période de Nauvoo sont en partie liés à cette même désobéissance civile.
Un exemple tiré de la réalité concrète sera utile. Imaginons un membre de
l’Église vivant en Hollande dans les années 1940. Les lois établies
commandent la déportation de tous les Juifs vers un destin effroyable. Un
membre de l’Église pourrait décider (comme beaucoup de Néerlandais
courageux l’ont fait) qu'une telle loi n'a aucune valeur morale, qu’il
serait même immoral d’y obéir. Le membre de l’Église pourrait en outre
décider qu'il est moralement tenu de cacher une famille de Juifs dans son
grenier. Un jour, une équipe de SS arrive, frappe à la porte, et exige de
savoir si le membre de l’Église sait où il y a des Juifs.
Le membre a plusieurs choix :
1. Il peut décider que « l’honnêteté » est la plus haute des valeurs
morales et révéler l'endroit où se trouvent les Juifs qu’il cache
2. il peut refuser de répondre à la question en se taisant
3. il peut déclarer qu'il n'est pas disposé à obtempérer et qu’il ne
répondra pas à la question
4. il peut mentir aux SS allemands et peut aussi devoir mentir à ses amis
et à ses voisins pour les empêcher de révéler le secret.
Quel est le bon choix sur le plan moral ? Il est inconcevable que
l'honnêteté puisse l’emporter sur la vie des Juifs. Aussi, l'option 1 est
exclue. Il n’y a aucune chance pour que l’officier SS passe paisiblement
son chemin si l’homme se tait ou refuse de répondre. Par conséquent, si
l’on choisit l’option 2 ou la 3, cela aura simplement comme conséquence
que les Juifs seront découverts et que le membre de l’Église et sa famille
subiront les conséquences de leur désobéissance à la loi civile. Il me
semble que l'option la plus morale – que le membre fasse son devoir
vis-à-vis de ses protégés juifs, de sa conscience et de sa famille – exige
de lui qu’il mente aux SS.
Ne l’oubliez pas : quelqu'un qui opte pour la désobéissance civile doit
accepter le risque d’être châtié. Les Hollandais qui ont été pris à
héberger des Juifs ont souffert considérablement pour leur intégrité, mais
ils ont apparemment considéré que ce risque en valait la peine pour
maintenir cette intégrité. On ne peut pas se plaindre si la tromperie à
l’égard des autorités civiles est découverte et punie : c’est le prix de
la désobéissance civile pour des raisons morales. Mais on n'est pas
moralement tenu de participer aux poursuites judiciaires contre soi-même
ou d'autres pour avoir enfreint des lois que l’on considère comme
immorales.
Une analogie avec la pratique moderne de l’Église peut illustrer certaines
des difficultés. Supposons que les membres actuels de l’Église ont fait
des alliances dans le temple, mais non seulement ils font alliance ne pas
révéler certains concepts, mais ils promettent de ne même pas révéler
l'existence de la dotation du temple elle-même. Que ferait un membre de
l’Église si un apostat l’abordait publiquement en lui posant des questions
sur des sujets sur lesquels il a promis de garder le secret ? Garder le
silence ou décider d’en « appeler au Cinquième Amendement », ce serait
faire le jeu de ses ennemis parce que cela reviendrait à confirmer
efficacement l'histoire que le membre ne veut pas nier. Il ne peut pas
rester fidèle à ses alliances s'il répond par l'affirmative ; nier ce que
l'apostat dit, c’est tromper.
C'est précisément dans cette situation que certains membres de l’Église de
l’époque de Nauvoo se sont trouvés. Ils n'avaient pas de choix idéal et
ont donc fait de leur mieux pour suivre Dieu en dépit de circonstances
indépendantes de leur volonté.
Joseph n'a-t-il pas trompé les membres de l’Église ?
Certains sont prompts à faire remarquer que ce n’est pas seulement au
gouvernement ou aux non-membres que Joseph Smith a menti, mais aussi aux
membres de l’Église. C’est naturellement oublier que faire l'annonce
publiquement à l’Église revient à la même choser que mettre tout le monde
au courant.
Cette accusation passe aussi sous silence certaines données essentielles.
Joseph n'essayait pas simplement de faire ce qui lui plaisait en laissant
les autres dans l’ignorance. Il voulait absolument enseigner le principe
du mariage plural à qui l'accepterait ; des dirigeants de l’Église tels
que Hyrum Smith et les Douze y furent initiés. C'est un comportement
étrange pour un imposteur, puisque chacun de ces hauts dirigeants de
l’Église était en mesure de le dénoncer et de causer sa perte. (Joseph
avait eu une grande expérience de tels scénarios, étant donné le départ
précédent de personnalités clefs telles que les trois témoins et de
plusieurs des douze apôtres originels pendant l'apostasie de l’époque de
Kirtland.) Selon une source, la doctrine fut enseignée à plus de cent
adultes à Nauvoo avant l’assassinat de Joseph [44].
N’aurait-il pas mieux valu simplement se taire au sujet de la polygamie si
Joseph n’était qu’un dirigeant libidineux ? Or Joseph persista à essayer
de présenter « le Principe » à d’autres. Il fit même quelques efforts pour
enseigner le mariage plural publiquement ; il semblait disposé à accepter
le risque de la part des non-membres si l’Église le soutenait. Heber C.
Kimball a écrit en 1882 :
« Un matin de sabbat de 1841, avant que les apôtres ne rentrent d’Europe,
[Joseph] étonna ses auditeurs en prêchant sur le rétablissement de toutes
choses et dit qu’il en serait de nouveau comme il en avait été
anciennement pour Abraham, Isaac et Jacob, etc. [45]. »
Un journal intime contemporain décrit la réaction :
« Quand le prophète ‘est allé manger’, écrit [Joseph Lee] Robinson, comme
il fallait s’y attendre, plusieurs des principales femmes de l’Église se
sont réunies chez le Prophète avec sa femme [et] ont dit au Prophète
Joseph : ‘Ô Monsieur Smith, vous y êtes allé trop fort, cela n’ira jamais,
tout cela n’est que du blasphème, vous devez retirer ce que vous avez dit
c’est scandaleux cela va causer la perte de notre peuple.’ Alors, au cours
de la session de l’après-midi, Smith a repris la parole, selon Robinson,
et a dit : « Frères et sœurs, je retire ce que nous avons dit ce matin et
laissons les choses comme si rien n’avait été dit [46]. »
Robinson estime que cette réaction n'était pas inattendue ; et pourtant,
Joseph quand même essayé. Notez que Joseph ne revient pas l'après-midi
pour nier la doctrine ; il la soustrait simplement au débat public. Une
fois les Douze revenus, il allait se mettre à la leur enseigner. Heber
rapporte aussi la réaction négative d'Emma et d'autres :
« Il a parlé si clairement que sa femme, Emma, ainsi que d'autres en ont
été tout en émoi. Voyant l'effet que son sermon leur faisait, il les a
consolées l'après-midi en disant que le temps dont il avait parlé pourrait
être plus éloigné qu'il ne le pensait [47]. »
George A. Smith fait une allusion au même épisode ou à un épisode
semblable basée sur les écrits des personnes présentes :
« Le Prophète monte sur l’estrade et après avoir prêché sur tous les
autres sujets possibles et imaginables, fait finalement allusion à l'idée
de la loi de la rédemption, fait une allusion simple à la loi du
scellement et cela produit une excitation si énorme que, dès qu'il a mangé
la moitié de son dîner, il a dû retourner en chaire et revenir sur tout ce
qu'il avait prêché et a laissé le peuple deviner ce qu’il avait voulu
dire. Tandis qu'il prêchait ainsi, il s'est tourné vers les hommes qui
étaient assis sur l’estrade et qui étaient les hommes qui auraient dû le
soutenir, par exemple vers notre bon vieux président Marks, William et
Wilson Law et frère Cowles, et un certain nombre d'autres personnalités de
Nauvoo, car ceci s’était produit quand les Douze étaient dans l’Est des
États-Unis, et a dit : « Si je devais révéler les choses que Dieu m’a
révélées, si je devais révéler à ce peuple les points de doctrine que je
sais être pour son exaltation, ces hommes verseraient mon sang [48]. »
Joseph considérait que la doctrine était essentielle pour l’Église [49] et
il semblerait qu’il ait donné aux membres de l’Église au moins une
occasion publique d'entendre parler du mariage plural, mais ils l'ont
refusé. Alors Joseph a continué à enseigner la doctrine, mais en privé.
D'autres membres plus fidèles doivent-ils se voir interdire la
connaissance que certains ont refusé de recevoir ?
Dans les dernières années de sa vie, Joseph a à plusieurs reprises déploré
le fait que tous les membres n'accepteraient pas ce qu'il voulait
enseigner. En 1839, il lançait, depuis Liberty, l’avertissement : « Où est
l'homme qui est autorisé à mettre son doigt sur l’endroit sensible et dire
: Tu iras jusqu'ici et pas plus loin : il n'y en a pas. Recevons donc le
tout ou rien du tout [50]. » Wilford Woodruff a cité Joseph en 1841 :
« Certains disent que Joseph est un prophète déchu parce qu'il ne
communique pas davantage de la parole du Seigneur », reconnut-il lors
d'une réunion en décembre 1841 avec les Douze. « Pourquoi n’en
communique-t-il pas ? » demanda-t-il alors. « Sommes-nous capables de la
recevoir ? Non (dit-il), pas un seul dans cette pièce [51]. »
Joseph remarqua en 1843 que « beaucoup scellent la porte du ciel en disant
Dieu peut révéler jusqu’ici et je croirai mais pas davantage [52] ».
Ces facteurs ajoutent une complication morale supplémentaire à la question
: Que doit faire un prophète si la majorité du peuple n’est pas encore
prête à accepter un enseignement ? Doit-il malgré tout l'annoncer
publiquement et risquer la colère d’adversaires violents qui chercheront à
l'empêcher d'enseigner quoi que ce soit ? Doit-il ne rien enseigner et
permettre aux moins fidèles de décider que les plus fidèles ne peuvent pas
jouir de la révélation de Dieu ? Ou doit-il opter pour la méthode de
Joseph : garder la doctrine privée et l’introduire à mesure que le peuple
l'accepte ?
Les détracteurs, qui refusent de croire aux prophètes modernes, trouveront
pareille question oiseuse. Mais si nous laissons à Joseph le bénéfice du
doute avant de le condamner, c'est un problème que nous devons traiter.
Comme George A. Smith l’a dit, c’est un problème qui n’a pas de solution
claire et nette, toute trouvée. Il dit à propos de la période du temple de
Kirtland, qu'il applique ensuite par analogie à l’apostat William Law et à
la polygamie :
« Je crois que si le Seigneur avait à cette occasion révélé un seul
sentiment de plus ou franchi une seule étape de plus pour révéler plus
complètement la loi de la rédemption, il nous aurait tous irrités. Le fait
était qu’il n’aurait pas osé, pour cette raison, nous révéler un seul
principe de plus que ce qu’il avait révélé, parce qu’il avait essayé, à
maintes et maintes reprises de le faire… Il était décidé cette fois d'être
si prudent et d’avancer l'idée si lentement, de la communiquer aux enfants
des hommes avec une telle prudence que, à tout hasard, quelques-uns
d’entre eux pourraient comprendre et obéir [53]. »
Secret, polygamie et menaces de violence contre les saints
Une source éminente sur la polygamie mormone dit que le secret était la
seule tactique possible pour établir la polygamie dans l'Ouest américain
du XIXe siècle. Richard Van Wagoner relève à la fois l'illégalité du
mariage polygame et l'opposition sociale qu’elle suscitait :
« La polygamie, acte délictueux en vertu des lois contre la bigamie
proclamées en 1833 par l'Illinois, était si inacceptable pour la société
américaine monogame du XIXe siècle que Joseph ne pouvait l’introduire que
sous le secret absolu [54]. »
Le point de vue de la désobéissance civile est encore important, mais le
tabou extrême que les contemporains de Joseph imposaient à la polygamie –
compréhensible étant donné la susceptibilité victorienne de l'Amérique du
XIXe siècle – soulève une autre difficulté que nous n'avons pas encore
abordée.
Emma Smith (qui n’était pas une fervente de la polygamie) prétendait que
l’assassinat de Joseph et de Hyrum était dû à la polygamie [55]. Néanmoins,
l'affirmation d'Emma doit être prise avec un grain de sel : son opposition
à la polygamie allait plus tard l'amener à nier que son mari l'ait jamais
pratiquée, ce qui fait que le mariage plural pourrait difficilement être
la cause de son assassinat, comme elle le prétendait au départ [56].
Cependant, il ne peut y avoir aucun doute quant au fait que Joseph savait
qu'il risquait sa vie et celle de ses disciples en prêchant ou en
pratiquant la polygamie. Sarah M. Kimball décrit l'attitude de Joseph en
1842 :
« Il [Joseph] dit en enseignant ceci [la polygamie] qu’il se rendait
compte qu'il mettait sa vie en danger ; mais Dieu la lui avait révélée des
années auparavant comme un privilège avec une bénédiction, Dieu l'avait
maintenant révélée de nouveau et lui avait dit de l'enseigner par
commandement car l’Église ne pourrait pas voyager (progresser) davantage
sans l’introduction de ce principe [57]. »
Louisa Beaman écrit de même que Joseph a dit : « En vous révélant ceci, je
mets ma vie entre vos mains, ne me livrez donc pas dans un mauvais moment
à mes ennemis [58]. » Jane Richards se rappelle que la révélation de
Joseph sur le mariage plural « ne devait pas être rendue publique pour le
moment », parce que « l’esprit d'émeute était déjà tout excité [59] ».
La polygamie n'a certainement pas causé toutes les persécutions que les
saints ont supportées à Nauvoo. Comme Wilford Woodruff l’a observé, ils
avaient subi des persécutions avant que la polygamie ne pose un problème :
« ‘Mais, dit le monde, vous professez croire à la polygamie, c'est pour
cela que vous êtes persécutés.’ Non, vous êtes dans l’erreur à ce propos.
Les pires persécutions que l’Église ait jamais connues se sont produites
avant que la polygamie ne lui soit révélée. Nous avons eu plus de
prospérité depuis que nous appliquons cette loi et que nous nous efforçons
de l'accomplir selon le commandement de Dieu, que nous n’en avons jamais
eu précédemment [60]. »
Ce n'était pas là un simple vœu pieux de la part de Wilford Woodruff. En
1877, J.H. Beadle, qui a participé à la publication de beaucoup de
littérature antimormone pendant la période d’Utah [61], écrivait :
« Les mormons ont eu plus d'ennuis avec le monde avant l’adoption de la
polygamie que depuis… la polygamie suffit comme bouc émissaire, mais le
problème est bien plus radical que cela [62]. »
Malgré tout, la polygamie a certainement contribué à faire sauter le baril
de poudre qu’était Nauvoo. Quand Hyrum Smith lut la révélation sur le
mariage plural à la présidence du pieu de Nauvoo et au grand conseil,
William Marks, Austin Cowles et Leonard Soby refusèrent de la soutenir
[63]. William Law, son frère Wilson et d'autres utilisèrent le numéro du 7
juin 1844 du Nauvoo Expositor pour détailler les pratiques polygames de
Joseph et pour l’accuser de divers crimes, le qualifiant de « démon
sanguinaire et meurtrier… sous forme humaine [64] » et de « sycophante,
dont les tentatives d’obtenir le pouvoir n’ont pas de parallèle dans
l'histoire… une des canailles les plus noires et les plus viles qui soient
apparues sur la scène de l'existence humaine depuis l’époque de Néron et
de Caligula [65]. »
La décision du conseil municipal de Nauvoo de supprimer l'Expositor, tout
en étant légale à l’époque [66], aggrava une situation déjà tendue et fut
directement à l’origine de la reddition, de l'incarcération et du meurtre
de Joseph [67]. Orson Hyde se remémore l’époque de Nauvoo et explique ce
que pouvaient être les conséquences d’une information publique :
« Dans le passé, ils seraient passés par les mêmes circonstances que
certains des saints des derniers jours en Illinois. Quel effet cela
aurait-il eu sur nous s’ils avaient su que bon nombre d'entre nous avaient
plus d'une femme quand nous vivions en Illinois ? Je suis sûr qu’ils nous
auraient démolis encore plus violemment qu’ils ne l’ont fait [68]. »
Il est donc important de se rendre compte que prêcher publiquement la
polygamie – ou l'annoncer à l'ensemble des membres de l’Église, informant
de ce fait indirectement le grand public – n'était tout simplement pas
faisable. Il y a une obligation morale d'éviter la mort et la souffrance
et la décision de Joseph de cacher la polygamie au public ont probablement
évité un déchaînement de violence qui aurait coûté la vie à certains de
ses disciples et à des non-membres en Illinois.
Le mensonge et les prophètes bibliques
Dans tout traitement de la polygamie pendant la période de Nauvoo, en
particulier en rapport avec le caractère secret et les prétendus mensonges
qui entourent son introduction, les questions en reviennent inévitablement
aux textes bibliques.
Les détracteurs affirment souvent que les prophètes bibliques n'ont été
jamais appelés à se livrer au mensonge ou à faire des déclarations
publiques qui ne concordaient pas avec le comportement en privé.
Les auteurs membres de l’Église citent souvent l’exemple d'Abraham [69] et
d'Isaac [70], qui tous deux ont trompé d'autres personnes au sujet de leur
état civil pour garantir leur propre protection, à titre de précédent
biblique pour la polygamie et ses tromperies. Il y a, cependant, des
exemples donnés dans l’Exode qui sont plus dans le sujet par rapport à la
situation à Nauvoo.
Le premier est un exemple de désobéissance civile sanctionné par Dieu. Il
concerne les ordres meurtriers donnés par le pharaon aux sages-femmes
égyptiennes :
« 16 Il leur dit: Quand vous accoucherez les femmes des Hébreux et que
vous les verrez sur les sièges, si c'est un garçon, faites-le mourir; si
c'est une fille, laissez-la vivre.
« 17 Mais les sages-femmes craignirent Dieu, et ne firent point ce que
leur avait dit le roi d'Égypte; elles laissèrent vivre les enfants.
« 18 Le roi d'Égypte appela les sages-femmes, et leur dit: Pourquoi
avez-vous agi ainsi, et avez-vous laissé vivre les enfants?
« 19 Les sages-femmes répondirent à Pharaon: C'est que les femmes des
Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes; elles sont vigoureuses et elles
accouchent avant l'arrivée de la sage-femme [71]. »
Les sages-femmes se trouvent devant un ordre du chef de l'État qui heurte
leur moralité personnelle/professionnelle. Elles refusent de participer et
trompent activement le pharaon. Elles vont jusqu’à lui mentir, à lui ou à
ses représentants, pour que la tromperie continue ainsi que pour
(suppose-t-on) s’éviter son châtiment. Les versets suivants montrent que
Dieu approuvait leur action. Ce n’est pas l’honnêteté qui est la valeur
morale première, c’est l'obéissance à la volonté de Dieu.
Le deuxième exemple vient de l'appel prophétique de Moïse. Le Seigneur
parle à Moïse et dit :
« 17 et j'ai dit: Je vous ferai monter de l'Égypte, où vous souffrez, dans
le pays des Cananéens, des Héthiens, des Amoréens, des Phéréziens, des
Héviens et des Jébusiens, dans un pays où coulent le lait et le miel.
[72]. »
Le Seigneur annonce son intention de libérer les Israélites de l'esclavage.
Mais, l’instant d’après, il dit à Moïse ce qu’il doit dire au pharaon, ce
que doit être « l'histoire officielle », si vous voulez :
« 18 Ils écouteront ta voix; et tu iras, toi et les anciens d'Israël,
auprès du roi d'Égypte, et vous lui direz: L'Éternel, le Dieu des Hébreux,
nous est apparu. Permets-nous de faire trois journées de marche dans le
désert, pour offrir des sacrifices à l'Éternel, notre Dieu [73]. »
« La version officielle » de Moïse et des dirigeants israélites doit être
qu'ils veulent seulement faire un voyage de trois jours pour offrir des
sacrifices. Le Seigneur préconise donc ici une certaine tromperie. Cela va
même jusqu’à tromper leurs voisins égyptiens :
« 21 Je ferai même trouver grâce à ce peuple aux yeux des Égyptiens, et
quand vous partirez, vous ne partirez point à vide.
« 22 Chaque femme demandera à sa voisine et à celle qui demeure dans sa
maison des vases d'argent, des vases d'or, et des vêtements, que vous
mettrez sur vos fils et vos filles. Et vous dépouillerez les Égyptiens
[74]. »
Puisqu'ils vont simplement faire des sacrifices, selon la version publique,
les Israélites doivent « emprunter » des objets précieux aux Égyptiens.
Mais l'intention réelle est clairement définie : ils doivent « dépouiller
» (c.-à-d. « piller ») les Égyptiens [75].
Le pharaon n’est bien entendu pas dupe. Il semble bien se douter qu'il y a
autre chose et que Moïse ne dit pas tout à son public. Il propose toutes
les sortes de compromis, apparemment dans le but de s'assurer que les
esclaves reviendront après avoir accompli leur devoir [76].
Les choses évoluent au point que le pharaon menace la vie de Moïse en
dépit des plaies et des signes [77]. Le peuple est finalement libéré, mais
une fois qu'il est parti, le pharaon et ses conseillers décident de
recourir à la violence et au massacre :
« 5 On annonça au roi d'Égypte que le peuple avait pris la fuite. Alors le
cœur de Pharaon et celui de ses serviteurs furent changés à l'égard du
peuple. Ils dirent: Qu'avons-nous fait, en laissant aller Israël, dont
nous n'aurons plus les services?
« 6 Et Pharaon attela son char, et il prit son peuple avec lui.
« 7 Il prit six cents chars d'élite, et tous les chars de l'Égypte; il y
avait sur tous des combattants.
« 8 L'Éternel endurcit le cœur de Pharaon, roi d'Égypte, et Pharaon
poursuivit les enfants d'Israël. Les enfants d'Israël étaient sortis la
main levée [78]. »
On ne nous dit pas pourquoi le Seigneur a dit à Moïse de traiter avec les
Égyptiens comme il l’a fait. Il est significatif que ce n’est pas à son
initiative personnelle que Moïse a adopté cette approche ; seul un
commandement direct motive son comportement pas très franc.
On peut toutefois faire des supputations : il est certainement raisonnable
de penser que les Égyptiens auraient des intentions meurtrières à l’égard
de leurs esclaves qui voulaient partir. Ils sont prêts à agir en ce sens,
en dépit des fléaux, quand il devient incontestable qu'Israël est parti
pour de bon. Si Moïse avait annoncé qu'Israël partait, qu’aurait été la
réaction de la cour du pharaon ? Il est très possible que le fait que
Moïse n’a pas tout dit ait sauvé la vie à des Égyptiens aussi bien qu’à
des Israélites. Il est certain que Dieu aurait pu employer un autre moyen.
Mais, dans ce cas, la tromperie a été la tactique spécifique qu'il a
commandée.
Des auteurs hostiles à Moïse pourraient sans aucun doute exploiter cette
situation avec de grands effets rhétoriques : ils pourraient se moquer de
l’entorse faite ici par Moïse à la morale et insister sur le fait que tout
cela il l’a fait dans un but financier. Ils pourraient contraster son
comportement dans ce cas avec les commandements « tu ne convoiteras point
», « tu ne porteras point de faux témoignage » et « tu ne déroberas point
» donnés plus tard au Sinaï et faire observer que « emprunter » quand on
n’a pas l'intention de jamais revenir ressemble beaucoup à du « vol ».
Mais toutes ces attaques – comme les attaques contre Joseph – présument la
question résolue. Elles partent du point de vue que Moïse n'est pas un
prophète. Le devoir le plus grand d’un prophète, ou de qui que ce soit
d’autre, est d'obéir à la parole du Seigneur.
Mentir pour le Seigneur ?
Les détracteurs accusent depuis longtemps les saints des derniers jours de
mentir administrativement et systématiquement pour le Seigneur, ce qui
reviendrait à appliquer l’adage : la (bonne) fin justifie les moyens. Je
ne crois pas que les textes bibliques préconisent une telle politique,
mais ils préconisent l’obéissance au Seigneur. On n'utilise pas une
tactique moralement contestable parce qu'on croit que la fin justifie les
moyens. Dallin H. Oaks exclut toute doctrine de ce genre dans l’Église,
tout particulièrement dans le contexte de la polygamie :
« Certains ont avancé qu'il est moralement permis de mentir pour favoriser
une bonne cause. Par exemple, certains mormons ont enseigné ou laissé
entendre que le mensonge est acceptable si l’on ment pour le Seigneur…
Pour ce qui est de notre Église et de notre culture, les accusations les
plus courantes de mensonge pour le Seigneur tournent autour de
l’introduction, de la pratique et de la cessation de la polygamie. Toute
cette question de polygamie a été un terrain fertile pour la tromperie.
Les historiens n’ont aucun mal à citer des dirigeants et des membres de
l’Église dans des déclarations qui justifient, nient ou déplorent
l’existence de tromperie dans l’application de cette pratique religieuse
[79]. »
Frère Oaks en arrive alors au point crucial : il y a des moments où les
impératifs moraux s'opposent. Sauve-t-on sa famille et les Juifs que l’on
cache ou dit-on la vérité aux nazis ? Démembre-t-on les familles
polygames, abandonne-t-on les épouses sans soutien ou dit-on toute la
vérité ? On ne peut pas faire les deux : cela ne se discute pas. Frère
Oaks note :
« Cela me fend le cœur quand je lis des situations dans lesquelles épouses
et enfants se voient mis devant le choix terrible entre mentir au sujet du
lieu ou de l'existence d'un mari ou d'un père d'une part ou dire la vérité
et le voir emprisonné de l'autre. Ce n'étaient pas là des dilemmes
théoriques. Un père en prison, cela voulait dire pas de nourriture sur la
table ni de combustible dans l’âtre. Ces choix difficiles impliquaient un
affrontement entre des émotions et des besoins fondamentaux tels que le
respect de la vérité contre le besoin d'une présence aimante et d’une
protection contre le froid et la faim.
« J’ai également compassion pour les dirigeants de l’Église qui étaient
pris en étau entre leur dévouement envers la vérité et leur dévouement
pour leurs épouses et leurs enfants et les uns pour les autres. Dire la
vérité, cela pouvait signifier trahir une confiance ou une cause ou
envoyer un frère en prison. Pareil choix n’est pas un cas d’école ! [80].
»
Les actes de gens mauvais peuvent mettre les saints dans des situations
dans lesquelles ils ne peuvent pas s’acquitter de tout ce qui est
moralement exigé d’eux. Dans des circonstances aussi difficiles, seule la
révélation – donnée à l’Église collectivement et aux personnes – peut
espérer nous montrer ce que Dieu voudrait que nous fassions. Il est
extrêmement difficile de juger de tels cas ; il est également hypocrite de
la part des détracteurs de l’Église d’attirer l’attention sur de telles
situations sans fournir le contexte qui était à la base de leurs choix et
qui les rendait si déchirants. Comme le dit frère Oaks :
« Je ne sais que penser de tout ceci, si ce n’est que je suis heureux de
ne pas devoir affronter les pressions que ces braves gens ont dû
affronter. Ils ont toute ma sympathie pour leur courage et leurs
sacrifices dont je suis le bénéficiaire direct. Je ne les jugerai pas. Ce
jugement-là appartient au Seigneur, qui connaît toutes les circonstances
et le cœur des acteurs, ce qui est un niveau de compréhension et de
sagesse que ne maîtrisent pas même les historiens les mieux informés [81].
»
Chaque cas doit être jugé selon ses mérites. Certains membres ou
dirigeants de l’Église ont-ils fait de mauvais choix ? Probablement – ni
eux ni nous ne prétendons à l’infaillibilité. Je pense cependant que,
d’une manière générale, il est clair que les membres de l’Église n’ont pas
« menti » ou « trompé » parce que c’était commode ou parce que cela
favoriserait « la cause ». Ils ont menti parce qu’il y avait conflit entre
des obligations morales et qu’ils ont choisi l'option qui faisait le moins
de tort à leur sens moral. Ils avaient heureusement la révélation
personnelle pour les guider. Frère Oaks conclut :
« Je me pose la question : Si certains de ces dirigeants ou membres
mormons ont menti, que faut-il en conclure ? Je rejette une conclusion qui
affirme ou implique que cet exemple prouve que le mensonge est moralement
permis ou que le mensonge est une tradition ou même un état de choses
toléré dans la communauté mormone ou parmi les dirigeants de notre Église.
Ce n'est pas le cas [82]. »
Étant donné le fait que certains dirigeants de l’Église ont trompé
d'autres personnes au sujet de la polygamie, il est raisonnable de se
demander si ces dirigeants ont également menti sur d'autres sujets.
Heureusement, une doctrine-clef de l’Église est que personne n’est tenu de
croire quelqu’un d’autre sur parole – « que l'homme ne conseille pas son
semblable et ne place pas sa confiance dans le bras de la chair, mais… que
chacun parle au nom de Dieu, le Seigneur, le Sauveur du monde [83]. » Ceci
ne s'applique pas seulement à la polygamie ; cela concerne tout
commentaire sur un témoignage. Joseph a affirmé beaucoup d’autres choses
qui pourraient nous rendre sceptiques : apparitions de Dieu et de Jésus,
anges, plaques d'or, et tout le reste. Il a dit :
« Sondez les Écritures: sondez les révélations que nous publions et
demandez à votre Père céleste, au nom de Jésus-Christ, de vous manifester
la vérité, et si vous le faites en n’ayant en vue que sa gloire, sans
douter, il vous répondra par le pouvoir de son Saint-Esprit. Vous saurez
alors par vous-même et non par quelqu’un d’autre. Alors la connaissance
que vous aurez de Dieu ne dépendra pas de l’homme; il n’y aura pas non
plus de place pour les supputations. [84]. »
Aucun membre de l’Église n'est obligé de croire aveuglément les dirigeants
passés ou présents, mais nous devons au moins examiner leurs décisions
avec un minimum de charité et être conscients des nombreux facteurs qui
ont pu contribuer à leurs choix, particulièrement quand nous en savons
tellement peu sur certains d'entre eux.
Mensonges sur la polygamie en Utah, avant 1890
Gandhi a fait observer qu'une campagne morale de désobéissance civile
requiert une atmosphère de sécurité relative :
« Il devrait être évident que la résistance civile ne peut pas s'épanouir
dans une atmosphère de violence. Cela ne signifie pas que les ressources
de [résistance] sont épuisées. Il faut découvrir d’autres moyens que la
désobéissance civile [85]. »
L'Illinois correspond certainement à cette description : les menaces de
violence étaient toujours présentes et finirent par se concrétiser.
Cependant, une fois que l’Église se fut installée en Utah, les saints
pouvaient être plus ouverts au sujet de la pratique de la polygamie sans
que des menaces aussi graves ne pèsent sur les innocents. Le journal de
Lorenzo Snow, qui donne des détails sur l'exode d'Illinois, observe :
« Nous ressentions une grande joie d’avoir fait ce que nous avions déjà
fait pour nous libérer du pays de l’oppression gentile et nous avions
l’impression de pouvoir respirer plus librement et parler entre nous avec
moins de circonspection que jusqu’à présent des choses dans lesquelles
Dieu nous avait rendus libres [86]. »
La première annonce officielle eut lieu en 1852, pourtant Brigham Young
dit en 1851 au gouvernement territorial : « J'ai beaucoup [d’épouses] et
je n'ai pas honte que cela se sache [87]. » Toutes les craintes que Joseph
ou d'autres avaient pu avoir pour la sécurité des saints si la polygamie
était annoncée étaient manifestement bien fondées. B.H. Roberts écrit :
« Il ne fait aucun doute qu'au début [l'annonce officielle du mariage
plural] ait donné aux adversaires de l’œuvre un grand avantage ; car de
toutes les missions étrangères sont venus des rapports d'opposition accrue
ayant pour résultat, dans beaucoup de cas, des violences de la part
d'émeutiers [88]. »
Dans toute la dernière moitié du dix-neuvième siècle, l’Église fut célèbre
pour ses pratiques polygames. En dépit des pressions accrues de la part de
la justice, les membres continuèrent leur pratique de désobéissance
civile. L'annonce du Manifeste de 1890 donna lieu à un nouvel ensemble de
problèmes. Comme le remarque Dallin H. Oaks :
« Il ressort clairement du témoignage de l’histoire que Joseph Smith
introduisit la doctrine et la pratique de la polygamie auprès d’un petit
nombre de personnes choisies dans les années 1830 et 1840, mais l’Église
ne l’annonça publiquement que lorsque la révélation fut lue à haute voix
en 1852 à une conférence de l’Église à Salt Lake City. Il est également
clair que pendant les poursuites fédérales des années 1880, de nombreux
dirigeants de l’Église et membres fidèles furent pourchassés, arrêtés,
poursuivis en justice et emprisonnés pour des violations de diverses lois
interdisant la polygamie ou la cohabitation. Certaines épouses furent même
envoyées en prison pour avoir refusé de témoigner contre leur mari, la
sœur aînée de mon grand-père étant l'une d'elles.
« Il est également clair que la polygamie n'a pas soudainement pris fin
avec le Manifeste de 1890. Les unions polygames scellées avant que la
révélation ne soit annoncée continuèrent pendant une génération.
L'accomplissement de mariages polygames continua aussi pendant un certain
temps en dehors des États-Unis, où l'application du Manifeste fut
incertaine pendant un certain temps. Il apparaît que des mariages
polygames continuèrent aussi pendant une décennie environ dans certaines
autres régions parmi les dirigeants et les membres qui trouvèrent une
justification dans les ambiguïtés et les pressions créées par cette
collision de haut niveau entre des lois mal perçues et des doctrines
révérées [89]. »
Il ne faut pas non plus y voir une période avec rien que des « bons » (les
mormons) d'un côté et rien que des « mauvais » (les politiciens, les juges
et les non-mormons) de l'autre. Comme un auteur nous le rappelle :
« Tous les antagonistes fédéraux n'étaient pas du même acabit et tous
n'étaient pas animés d’un ressentiment général contre la religion mormone…
Parmi les participants fédéraux qui appliquèrent les lois contre la
polygamie de la manière la plus stricte il y a avait des hommes honorables
et tenus en haute estime dans leur collectivité… mais qui n'avaient pas
pour objectif secret de vouloir abaisser ou détruire la religion mormone…
les uns étaient des hommes de bien les autres étaient très mauvais [90]. »
Il n’était naturellement pas rare non plus qu’il y ait une opposition
déplacée à l’égard de l’Église. Daniel Dunklin, gouverneur du Missouri se
demandait « pourquoi, à une époque pleine d’imposteurs et de fanatiques,
les mormons étaient les seuls à être privés de leurs droits [91]. » Et
Scribner’s Monthly parle du traitement « anormal » infligé aux mormons : «
Les Américains n’ont qu’une seule religion indigène [le mormonisme] et
c’est justement celle-là qui est manifestement l'exception unique à la
règle américaine de la tolérance universelle [92]. »
Situation précédant le Manifeste de 1890
Les décennies précédant le Manifeste virent la mise en œuvre d’efforts
juridiques de plus en plus rigoureux pour punir les saints pour la
pratique du mariage plural. Cette violation de ce qu'ils percevaient comme
étant leur droit au culte ne fit que renforcer l'idée des mormons que le
gouvernement des États-Unis et beaucoup de non-membres se livraient à une
guerre à outrance contre l’Église. Les saints ne l’entendaient pas
simplement comme une vue de l’esprit, mais se considéraient comme étant
les victimes d'une guerre d'agression parfois menée par les gouvernements
et les tribunaux au lieu des baïonnettes et des canons. Parfois, c'était
également une guerre d’armées et d’armes, comme lors de la « guerre d'Utah
» de 1852 ou de l'expulsion du Missouri. Mais du point de vue des saints,
les efforts législatifs étaient simplement une arme différente choisie par
leurs ennemis pour atteindre le même but : la destruction de l’Église.
John Taylor dit en 1857 :
« Ils sont à tous points de vue dans la tourmente aux États-Unis, et ici
nous avons la paix la plus parfaite et de très loin la meilleure moralité
que l’on puisse trouver dans le monde : oui, c’est mille fois mieux que ce
que j'ai vu dans tous les endroits de la terre où je suis allé. Il n'y a
pas un seul endroit qui puisse s’y comparer ; et seul le diable lui-même
pourrait inspirer le cœur des enfants des hommes à faire la guerre contre
un peuple comme celui-ci [93]. »
Ainsi, pour les mormons, il y avait bel et bien une guerre en cours et
elle était animée par des influences mauvaises. Cette vision des choses
n’était pas isolée et elle persista tout au long des décennies qui
précédèrent le Manifeste. Lisez les citations suivantes datant des années
indiquées :
1863 : La lumière de l'Esprit de Dieu est retirée [des dirigeants
politiques du monde] et ils ne peuvent pas voir leur chemin. Ils sont
tremblants à cause des complications politiques actuelles ; ils ne
connaissent pas Dieu, mais « leur cœur est dans la crainte à cause de ce
qui arrive sur la terre ». Sans révélation, ils ne peuvent que voir les
choses selon les principes naturels et redouter le résultat. Nous savons
ce qui sera l'ultimatum final de l’œuvre dans laquelle nous sommes engagés
et aussi ce que sera le destin de ceux qui lui font la guerre et des
nations qui rejettent l'Évangile quand il leur est envoyé [94].
1865 : L’œuvre des derniers jours que nous représentons liera le pouvoir
du diable qui a régné parmi les enfants des hommes pendant 180
générations. Il n'est donc pas étrange que le diable devienne furieux et
excite les méchants pour qu’ils lui fassent la guerre. [95].
1873 : Le diable… a inspiré le cœur d'un grand nombre d'hommes depuis que
l'Évangile est rétabli sur la terre, pour nous faire la guerre [96].
1880 : Ainsi dit le Seigneur à mon serviteur Wilford Woodruff, j'ai
entendu ta prière et je répondrai à ta demande. Je te ferai connaître ma
volonté concernant les nations qui encombrent la terre de promission et
aussi concernant Sion et ses habitants… le diable règne sur son royaume et
mon Esprit n'a aucune place dans le cœur de ceux qui gouvernent cette
nation, et le diable les excite pour qu’ils défient mon pouvoir et pour
qu’ils fassent la guerre à mes saints [97].
1884 : Je veux que le monde, je veux que le monde chrétien, je veux que
les prêtres d’aujourd’hui qui réclament, à cor et à cri, que le sang de
l'innocence soit versé pour satisfaire leur désir – je veux que ces
prêtres et tous ceux qui travaillent à renverser le « mormonisme »
s'enquièrent soigneusement si ces prophètes étaient inspirés de Dieu. Et
s'ils étaient inspirés de Dieu, s'il est juste de leur part de faire la
guerre à l’œuvre de Dieu sur la terre ?… La question est, si cette guerre
contre Dieu et contre son œuvre va l’emporter ?… Ce sont là des vérités
éternelles, comme le Dieu du ciel vit, et elles l’emporteront, que les
hommes les croient ou pas, ou que les méchants leur fassent la guerre ou
pas [98].
1886 : Les circonstances qui nous entourent, bien qu'elles soient à bien
des égards douloureuses et éprouvantes, ne sont pas de nature à décourager
le saint fidèle. On nous a enseigné que nous devons justement nous
attendre à des situations telles que celles par lesquelles nous passons,
ou, tout au moins, au genre d’opposition à la laquelle nous devons
maintenant faire face… Non seulement les prophètes de notre époque ont
parlé des événements qui allaient avoir lieu en rapport avec l’œuvre des
derniers jours et l'opposition qu'elle devrait affronter, mais les
prophètes d’autrefois ont prédit avec exactitude et minutie que le peuple
de Dieu serait peu nombreux et que ses possessions seraient petites à
cause de la méchanceté de « la grande prostituée » qui lui ferait la
guerre. Mais en dépit du fait que les multitudes de la terre combattraient
l’Église de l'Agneau de Dieu, le pouvoir de Dieu descendrait sur les
saints et sur son peuple de l'alliance ; et ils seraient armés de justice
et du pouvoir de Dieu et d’une grande gloire… Par conséquent, dans ce
conflit qui nous est imposé, nous ne menons pas une défense désespérée
[99].
Et, écrit Wilford Woodruff dans son journal la veille du Nouvel An 1889 :
« Ainsi finit l'année 1889 et la parole du prophète Joseph Smith commence
à s’accomplir, qui dit que toute la nation se tournerait contre Sion et
ferait la guerre aux saints. La nation n'a jamais été à ce point remplie
de mensonges contre les saints qu’aujourd’hui, 1890 sera une année
importante pour les saints des derniers jours et pour la nation américaine
[100]. »
Cette perspective ne se limitait pas non plus aux échelons supérieurs de
la direction de l’Église. Warren Foote, un polygame d'Utah, écrit dans son
journal intime :
« Cette guerre a été menée contre les saints des derniers jours, parce
qu'ils croyaient en des prophètes et professaient avoir la révélation de
Dieu. C'est ce que le général Clark dit dans son allocution aux saints de
Far West après la reddition… [Avec l'annonce du Manifeste] je suppose
qu'ils trouveront autre chose pour pouvoir entretenir leur guerre [101]. »
Il est clair que les saints se considéraient comme les agressés dans une
guerre implacable que leur faisaient leurs ennemis, dont ils étaient
convaincus qu’ils étaient motivés principalement par l’intolérance
religieuse. De plus, il leur semblait clair que leurs ennemis
utiliseraient la force armée ou le gouvernement pour atteindre leurs buts.
Et les batailles anti-polygames de la deuxième moitié du dix-neuvième
siècle furent la poursuite, par différents moyens, de la même guerre qui
avait été menée au Missouri et en Illinois pendant la première moitié.
Comment les détracteurs considéraient les mormons avant le Manifeste de
1890
Beaucoup des politiciens ou des juges auxquels les saints eurent affaire
dans les périodes d’avant et d’après le Manifeste avaient pratiqué un
activisme antimormon. Comme le fait remarquer un critique littéraire :
« En passant fréquemment, dans ces volumes, des textes aux registres
biographiques, j'ai… remarqué le nombre d’ennemis de Joseph Smith et de
l’Église qui furent, après 1844, fonctionnaires du gouvernement, avocats
et juges [102]. »
On Liberty, de John Stuart Mill rend abondamment témoignage du but du
sentiment anti-polygame :
« Ce qui ici nous préoccupe ici c’est que… son prophète et fondateur fut,
pour son enseignement, mis à mort par des émeutiers ; que d'autres de ses
adhérents perdirent la vie par la même violence anarchique ; qu'ils furent
expulsés de force, en bloc, du pays dans lequel ils avaient grandi ;
tandis que, maintenant qu'ils ont été chassés dans un recoin solitaire au
milieu du désert, beaucoup dans ce pays déclarent qu'il serait juste
(seulement que ce n'est pas commode) d'envoyer une expédition contre eux
et de les contraindre par la force à se conformer aux opinions d'autres
personnes. Le point de doctrine des Mormonites qui est la source
principale de l'antipathie qui renverse ainsi les barrières ordina |