" JE NE FAIS DE MAL A PERSONNE "

 

Par Colleen Whitley

 

" C'est ma vie ! Je ne fais de mal à personne. "

 

Ce qui surprenait tout le monde, c'est que Jean semblait sincère lorsqu'il disait cela. Il ne semblait pas se rendre compte qu'il faisait du mal à tous ceux qui l'entouraient.

 

De toute évidence, Jean aimait sa famille. En fait, il était extrêmement sensible et attentionné. Il avait mis de l'argent de côté pour acheter à sa mère une statuette qu'elle admirait. Il nettoyait le garage pour son père. Il était toujours gentil avec ses frères et soeurs, particulièrement avec sa soeur Rebecca, qui avait deux ans de moins que lui.

 

C'était Jean qui avait accompagné Rebecca à l'école depuis son premier jour à l'école maternelle, qui lui permettait de porter ses casquettes de base-ball et qui l'écoutait parler des garçons qu'elle trouvait mignons. Le jour où elle était entrée en secondaire, c'est lui qui lui avait montré comment ouvrir le cadenas de son vestiaire.

 

Les problèmes de Jean avaient commencé en première année de secondaire, lorsqu'il avait goûté à la marijuana. Bien vite, il était passé à des drogues variées. En dépit des prières de sa famille et des conseils conjugués de l'évêque et de thérapeutes professionnels, il avait continué à se droguer. Parallèlement, il avait entamé une vie d'une immoralité choquante. " Ecoute, je ne te fais aucun mal. Et je ne fais de mal à personne. Chacune de ces filles sait exactement ce qu'elle fait. Ce que nous faisons ne fait de mal à personne. En plus, nous faisons attention. "

 

Toute la famille de Jean continuait à l'aimer et à chercher des moyens de l'aider. Rebecca était particulièrement proche de lui, et lui proche d'elle. Quand Rebecca avait épousé Henri, Jean avait immédiatement passé son bras autour des épaules de son nouveau beau-frère en lui disant qu'il serait toujours là s'ils avaient besoin d'aide. Et c'était vrai. Il avait conduit sous la pluie pour aider à remorquer leur voiture en panne sur l'autoroute. Il avait aidé à faire le ménage quand Rebecca était enceinte. Il apportait de merveilleuses petites surprises à ses neveux . Parfois, il arrivait avec un sac plein de victuailles et il préparait le repas.

 

Et puis, tout d'un coup, Rebecca a eu énormément besoin d'aide. Un été, quand elle est tombée malade, les médecins ont découvert que sa toux persistante n'était pas due à la grippe ou à une pneumonie, mais à un cancer. La chimiothérapie restait quasiment sans effet.

 

Le cancer s'étendait si rapidement que les médecins ont déclaré que la seule chance de Rebecca était de faire des séances intensives de rayons. Seulement, les rayons assez puissants pour tuer toutes les cellules malignes tueraient également les cellules saines de son sang. Ces cellules saines pouvaient être remplacées au moyen d'une greffe de moelle épinière, mais le donneur devait être une personne génétiquement semblable à la patiente, généralement un frère ou une soeur. Lorsque Rebecca a expliqué la situation, ses frères et soeurs se sont tous précipités à l'hôpital pour faire des tests de compatibilité génétique.

 

Quelques jours plus tard, la famille entière s'est retrouvée à l'hôpital pour connaître les résultats. Assis ensemble dans la salle d'attente, les membres de la famille regardaient anxieusement le médecin qui s'approchait d'eux avec un dossier contenant l'une des cartes de données rédigées par le laboratoire sur chacun d'eux.

 

Lorsque Henri a demandé si quelqu'un faisait l'affaire, le médecin a répondu : " Peut-être ". Il a alors demandé lequel d'entre eux était Jean. Jean s'est levé, et le médecin lui a demandé de le suivre un instant. Ils ont disparu dans un petit bureau. Lorsqu'ils sont revenus, Jean, abattu, s'est assis à l'extrémité d'un vaste divan. Le médecin a expliqué que Jean était le seul membre de la famille dont le modèle génétique était presque identique à celui de Rébecca. En fait, c'était une identité presque parfaite - mais il ne pouvait pas être donneur, en tous cas pas pendant les six mois à venir.

 

Le test sanguin de Jean ne révélait aucune infection, mais son passé d'activité sexuelle et d'usage de drogues par piqûre intraveineuse impliquait un risque important de transmission du sida. S'il était contaminé, il pourrait transmettre cette contamination à sa sœur. Le médecin a expliqué qu'il n'existe pas de test pour dépister le virus du sida lui-même. Seuls les anticorps produits pour combattre la maladie peuvent être détectés et il leur faut six mois pour se développer. Le médecin a ajouté que l'hôpital allait continuer à rechercher un autre bon donneur.

 

Mais Rébecca n'avait pas beaucoup de temps, certainement pas six mois. En quelques semaines, le cancer avait pris de telles proportion que les rayons intensifs eux-mêmes ne pouvaient plus l'arrêter. chaque respiration était devenue une véritable lutte pour Rébecca. Un ami, la voyant en train de respirer péniblement, a exprimé sa colère contre Jean. Rébecca a simplement répondu : " Dès que le médecin m'a parlé des tests, j'ai su qu'à cause de son genre de vie, il serait impossible à Jean de m'aider. C'est à ce moment-là que je lui ai pardonné. "

 

Henri a organisé les obsèques et a essayé d'expliquer aux enfants pourquoi maman ne pourrait plus jamais jouer avec eux. Les parents de Rébecca ont pris soin de la famille endeuillée.

 

Et Jean ? A certains égards, sa vie a changé. Pourtant, sa dépendance et ses modes de comportement sont si puissants qu'il n'a pas réussi à les modifier complètement. Mais il y a bien longtemps que plus personne ne l'a entendu dire : " Je ne fais de mal à personne. "

 

 

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