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L'AUTRE FILS PRODIGUE
Jeffrey R. Holland
du Collège des douze apôtres
Nul d'entre nous n'est moins aimé de Dieu qu'un autre. Je témoigne qu'il aime
chacun de nous, avec nos insécurités, nos anxiétés, notre image de nous-mêmes,
etc.
L'une
des paraboles les plus mémorables du Sauveur concerne un fils cadet sans
jugement qui alla voir son père, lui demanda une partie du patrimoine, quitta la
maison et dissipa son héritage « en vivant dans la débauche1», selon
l'expression des Écritures. Comme c'est toujours le cas, son argent et ses amis
disparurent plus vite qu'il ne l'avait cru possible, et le jour terrible des
comptes se présenta, comme c'est toujours le cas. Dans sa déchéance, il devint
gardien de cochons. Il avait si faim, il était dans un tel dénuement, il avait
tant perdu sa dignité, « qu'il aurait bien voulu se rassasier des carouges que
mangeaient les pourceaux ». Mais même cette consolation lui était refusée.
Les Écritures rapportent ensuite un fait encourageant : il rentra en lui-même.
Il décida de retourner chez lui, dans l'espoir d'être accepté au moins comme
serviteur dans la maison de son père. L'image touchante du père empressé et
fidèle qui court à la rencontre de son fils et le couvre de baisers est l'une
des plus touchantes et qui exprime le plus la compassion de toutes les saintes
Écritures. Elle dit à chaque enfant de Dieu, égaré ou non, combien Dieu veut que
nous revenions dans ses bras protecteurs.
Mais, pris par l'histoire du fils cadet, nous risquons, si nous ne sommes pas
attentifs, de ne pas remarquer ce qui se rapporte au fils aîné. En effet, la
première phrase de l'histoire que raconte le Sauveur dit : « Un homme
avaitdeuxfils. » Le Sauveur aurait pu ajouter : « qui étaient tous deux perdus
et avaient tous deux besoin de rentrer au foyer ».
Le fils cadet est rentré, un manteau a été placée sur ses épaules, une bague lui
a été passée au doigt quand le fils aîné entre en scène. Après avoir travaillé
scrupuleusement et fidèlement dans les champs, il rentre. Le récit des deux
retours parallèles, bien que ramenant les frères de lieux différents, est
essentiel à la compréhension de l'histoire.
En approchant de la maison, l'aîné entend la musique et les rires.
« Il appela un des serviteurs [remarquez qu'il a des serviteurs] et lui demanda
ce que c'était.
« Ce serviteur lui dit : Ton frère est de retour, et parce qu'il l'a trouvé en
bonne santé, ton père a tué le veau gras.
« [L'aîné] se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le
pria d'entrer. »
Vous connaissez la conversation qui s'ensuit. Il ne fait pas de doute que la
peine du père, causée par un enfant égaré, qui s'est enfui du foyer et s'est
vautré avec des cochons est à présent aggravée quand il remarque que le frère
aîné et plus sage, un héros pour le cadet, comme les aînés le sont toujours, est
furieux que son frère soit revenu.
Ou, plutôt, l'aîné est furieux non pas tant que le cadet soit revenu mais que
ses parents en soient heureux. Se sentant peu apprécié, et s'apitoyant peut-être
sur son sort, ce fils fidèle, et il estextraordinairementfidèle, oublie un
moment qu'il n'a jamais eu à connaître la saleté, le désespoir, la peur et le
dégoût de soi. Il oublie un moment que chaque veau de la ferme lui appartient
déjà, de même que tous les manteaux rangés dans les placards et toutes les
bagues rangées dans les tiroirs. Il oublie un moment que sa fidélité a toujours
été et sera toujours récompensée.
Mais à cet homme qui a quasiment tout et qui l'a acquis par son travail acharné
et sa manière merveilleuse d'agir, il manque la seule chose qui aurait pu faire
de lui l'homme accompli du Seigneur qu'il est presque. Il ne possède pas encore
la compassion, la miséricorde et la charité qui accompagne la vision nécessaire
pour se rendre compte quece n'est pas un rival qui revient, mais son frère.
Comme son père le supplie de le voir, son frère est quelqu'un qui était mort et
qui est revenu à la vie. C'est quelqu'un qui était perdu et qui est retrouvé.
Il ne fait pas de doute que le fils cadet a été prisonnier, prisonnier du péché,
de la stupidité et de la soue à cochons. Mais l'aîné vit lui aussi dans une
sorte de prison, la prison de lui-même. Et, jusqu'à présent, il n'a pas réussi à
en sortir. Il est vert de jalousie2. Il croit, à tort, que son père ne
l'apprécie pas et que son frère le prive de ce qui lui revient. Il est victime
d'un affront imaginaire. De ce point de vue, il est semblable à Tantale de la
mythologie grecque : immergé dans l'eau jusqu'au menton, il souffre de la soif.
Lui qui, jusque là était probablement très heureux de sa vie et de sa chance,
est tout à coup très malheureux pour la simple raison que quelqu'un d'autre est
aussi favorisé.
Qui donc murmure subtilement à notre oreille qu'un cadeau fait à quelqu'un
d'autre diminue les bénédictions que nous avons reçues ? Qui nous fait penser
que si Dieu bénit quelqu'un d'autre, c'est sûrement qu'il nous défavorise ? Nous
savons, vous et moi, qui c'est. C'est le père de tous les mensonges3. C'est
Lucifer, notre ennemi commun, qui continue de nous crier à tous, depuis toujours
: « Donne-moi ton honneur4. »
On a dit que l'envie est le seul péché que nul n'avoue volontiers. Mais un vieux
proverbe danois indique combien cette tendance peut être répandue : « Si l'envie
était une fièvre, le monde entier serait malade. » DansLes Contes de Canterbury,
de Chaucer, le prêtre déplore ce péché parce qu'il va si loin que celui qui en
est affligé est contrarié par tout, y compris par toute vertu, par tout talent,
et peut être offensé par tout, y compris par toute bonté et toute joie5. Il nous
semble que, plus les autres grandissent, plus nous devons diminuer.
Malheureusement, il nous arrive d'agir comme si cela était le cas.
Comment cela se fait-il, alors que nous voudrions tant réagir autrement ? Je
crois que l'une des raisons au moins est que, chaque jour, nous sommes soumis à
diverses séductions qui nous disent que ce que nous avons est insuffisant. Il y
a toujours quelqu'un ou quelque chose pour nous dire que nous devons être plus
beaux, plus riches, plus applaudis ou plus admirés que nous n'avons l'impression
de l'être. On nous dit que nous n'avons pas amassé assez de biens matériels ou
que nous ne sommes pas allés dans assez d'endroits amusants. Nous sommes
bombardés par le message qu'on nous a pesés dans la balance des choses dumondeet
que nous ne faisons pas le poids6. Certains jours, c'est comme si nous étions
enfermés dans un cagibi, à l'intérieur d'un grand et spacieux édifice, où la
seule émission qui passe à la télévision est un feuilleton à l'eau de rose sans
fin intitulé « Vaines imaginations7. »
Mais ce n'est pas ainsi que Dieu agit. Le père de cette histoire ne soumet pas
ses enfants à des tentations. Il ne les mesure pas impitoyablement les uns par
rapport aux autres. Il ne les compare pas les uns aux autres. Ses gestes
compatissants à l'égard de l'un ne nécessitent pas qu'il retire ou refuse son
affection à l'autre. Il est d'une générosité divine à l'égard de ces deux fils.
Il éprouve de la charité pour tous les deux. Je crois que Dieu est à notre égard
comme ma chère femme est à mon égard en ce qui concerne ma façon de chanter.
Elle est une musicienne accomplie, extrêmement douée ; moi, je chante comme une
casserole. Et pourtant je sais qu'elle m'aime énormément quand j'essaie de
chanter. Je le sais parce que je le lis dans ses yeux. Ce sont les yeux de
l'amour.
Un observateur a écrit : « Dans un monde qui compare constamment les gens, qui
les classe comme plus ou moins intelligents, plus ou moins beaux, comme ayant
plus ou moins de réussite, il n'est pas facile de croire en un amour [divin] qui
ne fait pas de même. Quand j'entends des compliments adressés à quelqu'un
d'autre, j'ai du mal à ne pas penser que je mérite moins d'en recevoir ; quand
je lis que d'autres personnes sont bonnes et aimables, j'ai du mal à ne pas me
demander si je suis aussi bon et aimable qu'elles ; et quand je vois remettre
des trophées, des récompenses et des prix à d'autres, je ne peux éviter de me
demander pourquoi cela ne m'arrive pas à moi8. » Nous voyons que si nous ne
résistons pas aux sentiments ainsi engendrés, idéalisés par le monde, ils
finiront par nous donner une vision amère et dévalorisante de Dieu ainsi qu'une
vision destructrice de nous-mêmes. La plupart des commandements d'interdiction
sont destinés à nous empêcher de nuire à autrui mais je suis convaincu que le
commandement de ne pas convoiter est destiné à nous empêcher de nous nuire à
nous-mêmes.
Comment pouvons-nous surmonter cette tendance si commune chez presque tout le
monde ? Tout d'abord, nous pouvons faire comme ces deux fils et entreprendre de
retourner au Père. Nous devrions le faire avec toute la hâte et l'humilité dont
nous sommes capables. En chemin, nous pouvons compter nos nombreuses
bénédictions et applaudir les accomplissements d'autrui. Surtout, nous pouvons
servir autrui, ce qui est le meilleur exercice jamais prescrit pour le coeur.
Mais tout cela ne suffira pas. Quand nous sommes perdus, nous pouvons « rentrer
en nous-mêmes », mais il se peut que nous ne réussissions pas toujours « à nous
trouver » et que, à jamais, nous ne puissions pas nous sauver. Seuls le Père et
son Fils unique le peuvent. Le salut ne se trouve qu'en eux. Nous prions donc
pour qu'ils nous aident, pour qu'ils sortent à notre rencontre, qu'ils nous
prennent dans leurs bras et qu'ils nous amènent au festin qu'ils ont préparé.
Ils le feront ! Les Écritures abondent en promesses que la grâce de Dieu
suffit9. Pour en bénéficier, nul besoin de se battre ou de concourir. Néphi
déclare que le Seigneur aime tout le monde et qu'il a donné le salut
gratuitement.
Il demande : «A-t-il commandéà qui que ce soitdene pasprendre part à sa bonté ?
» Il répond : « Non. . . tous les hommes ont cette possibilité, les uns comme
les autres, et nul ne se la voit interdire [par lui]. »
« Venez toutes à moi, extrémités de la terre, achetez du lait et du miel, sans
argent, sans rien payer10. »Tous ont droit aux mêmes bénédictions. Marchez dans
la paix, Marchez avec confiance. Marchez sans crainte et sans envie. Soyez
constamment certains de l'abondance des bénédictions de notre Père céleste pour
vous.
Ce faisant, nous pouvons aider les autres, en priant pour qu'ils reçoivent des
bénédictions, comme ils prient pour nous. Nous pouvons acclamer tous les talents
et toutes les compétences, où qu'ils soient accordés, ce qui rendra la vie
ici-bas plus semblable à ce qu'elle sera au ciel.
Cela nous aidera si nous nous souvenons toujours des vertus que Paul a classées
succinctement par ordre d'importance : « Maintenant donc ces trois choses
demeurent : la foi, l'espérance, la charité ; mais la plus grande des choses,
c'est la charité11. » Il nous rappelle que nous faisonstouspartie du corps du
Christ, et quetousles membres, beaux ou faibles, sont aimés et indispensables.
Nous ressentons la profondeur de sa prière pour qu'il n'y ait pas de division
dans le corps, mais que les membres aient également soin les uns des autres. Et
que, si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui, et que, si un
membre est honoré, tous les membres se réjouissent12. Ce conseil incomparable
nous aide à nous souvenir que le mot « générosité », comme « généalogie », vient
du latin,genus, qui signifie de la même naissance ou de la même espèce, de la
même famille ou du même genre13. Il nous sera toujours plus facile d'être
généreux si nous nous souvenons que la personne qui est favorisée est
véritablement l'un des nôtres.
Mes frères et soeurs, je témoigne que nul d'entre nous n'est moins aimé de Dieu
qu'un autre. Je témoigne qu'il aime chacun de nous, avec nos insécurités, nos
anxiétés, notre image de nous-mêmes, etc. Il ne mesure pas nos talents, notre
apparence, notre profession ou nos biens matériels. Il encouragechaquecoureur,
rappelant que c'est contre le péché que nous concourons, non les uns contre les
autres. Je sais que, si nous sommes fidèles, un manteau de justice parfaitement
ajusté est prêt et attendchacun14, un manteau blanchi dans le sang de
l'agneau15. Puissions-nous nous encourager les uns les autres dans nos efforts
pour remporter le prix. C'est là ma prière fervente. Au nom de Jésus-Christ.
Amen.
NOTES
1. Voir Luc 15:11–32.
2. Voir William Shakespeare,Le marchand de Venise,Acte 3, scène 2, verset 110.
3. Voir 2 Néphi 2:18.
4. Moïse 4:1.
5. Voir Geoffrey Chaucer,The Canterbury Tales,éd. Walter W. Skeat, 1929, pp.
534–535.
6. Voir Daniel 5:27.
7. Voir 1 Néphi 12:18.
8. Henri J. M. Nouwen,The Return of the Prodigal Son, 1992, p. 103.
9. Voir Éther 12:26; Moroni 10:32; D&A 17:8.
10. Voir 2 Néphi 26:24–28.
11. 1 Corinthiens 13:13.
12. Voir 1 Corinthiens 12:25–26.
13. Henri Nouwen signale ce lien étymologique.
14. Voir Esaïe 61:10; 2 Néphi 4:33; 9:14.
15. Voir Apocalypse 7:14.
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