DANS LES TIROIRS SECRETS DES MORMONS[1] 

Les recherches généalogiques font fureur. Comme le site web des mormons où nos ancêtres sont répertoriés. L’accès sur internet de données dites « sensibles » inquiète: est-on à l’abri de manipulations mal intentionnées ? Plongée dans les arcanes d’une religion qui prospère en Suisse comme dans le reste du monde.

Par Michel Audétat

Le 2 août 2001 

Dans « Rhinocéros » d’Eugène Ionesco, un personnage observe avec raison que les morts sont plus nombreux que les vivants, et que leur nombre augmente sans cesse… Pour connaître ce vertige devant l’humanité morte, faites l’expérience suivante: connectez-vous sur l’internet, tapez www.familysearch.org, inscrivez votre nom dans le moteur de recherche, laissez-vous surprendre par la multitude de ceux qui ont porté le même patronyme que vous, et partez ainsi sur les traces de vos ancêtres probables. Fascination garantie. Créé il y a deux ans, le site enregistre des connections par milliards et il est devenu l’instrument favori de tous ceux qui succombent à la curiosité généalogique. Ajoutons pourtant un bémol: cette immense banque de données doit plus à des motifs religieux qu’au souci de conserver la mémoire du passé; elle est l’œuvre de l’Église de Jésus Christ des saints des derniers jours (autrement et plus brièvement dit, les mormons) et elle ne va pas sans faire courir un frisson. Qu’est-ce qui nous garantit que ce gigantesque fichier mis en ligne, accessible à tous, est à l’abri de manipulations mal intentionnées ? 

La généalogie n’est plus ce loisir qui sentait l’âge de la retraite et la tisane. Vice-président de la Société suisse d’études généalogiques, Eric Nusslé observe un élan nouveau doublé d’un rajeunissement général : « Je constate cet engouement croissant lors des cours d’initiation que je donne dans les universités populaires, où les nouveaux participants sont essentiellement des jeunes. Ce sont aussi des jeunes qui prennent maintenant des responsabilités dans les comités des associations. Et la tendance est la même pour les généalogistes professionnels. » La technique a favorisé cette cure de jouvence. La quête des ancêtres passe désormais par des forums de discussion tandis que de nouveaux sites spécialisés s’ouvrent chaque jour sur le net. Pas besoin d’un sociologue pour deviner que les études généalogiques profitent de la conjoncture: la famille s’impose comme une valeur refuge, fiable et solide, face à la décomposition des anciens repères.

L’Église de Jésus Christ des saints des derniers jours attire ainsi sur son site des passionnés toujours plus nombreux d’histoire familiale. Les noms et les informations que ces derniers y trouvent proviennent d’une vaste entreprise aussi curieuse qu’obstinée : le microfilmage et le dépouillement de toutes les archives susceptibles de nous renseigner sur ceux qui ont vécu avant nous. Archives d’état civil, registres paroissiaux, actes notariés, documents militaires… Les mormons arpentent les cinq continents pour microfilmer tout ce qui peut l’être. Rien ne décourage cette boulimie généalogique. Pas même les cultures où les traces écrites font défaut : depuis 1968, ils ont également mis en œuvre un programme de généalogie orale en enregistrant les souvenirs des personnes âgées. En règle générale, l’autorisation de microfilmer est négociée contre une copie du travail offerte aux archives concernées. Et l’original prend la direction de Salt Lake City.

Ordonnée et florissante, peuplée à 70% de mormons et à 90% de Blancs, la capitale de l’Utah rassemble et conserve cette mémoire. En 1958, la Société généalogique de l’Utah, qui dépend de l’Église mormone, a décidé de donner aux microfilms l’abri le plus sûr. Un gigantesque complexe souterrain a été ainsi creusé dans les monts Wasatch, au sud-est de la ville. Les microfilms y sont stockés à plus de deux cents mètres sous terre, dans des chambres fortes maintenues à température constante. Il y a des portes de dix ou douze tonnes. Un épais blindage contre les murs. Un système capable de filtrer l’air et d’éliminer la moindre poussière, fumée ou particule radioactive. Tout est prévu pour que cette caverne d’Ali Baba résiste aux catastrophes sismiques ou nucléaires. La mémoire de l’humanité peut donc survivre à l’humanité elle-même.

Règles draconiennes

Si les mormons mettent tant d’ardeur et d’argent dans leur entreprise, c’est que leur religion l’exige. Dans la « Divine comédie » de Dante, on trouve en enfer tous ceux qui n’ont pu entendre la bonne parole du Christ pour avoir eu la malchance de naître avant sa venue. Les mormons ignorent cet arbitraire cruel. Leur « plan de salut » prévoit, pour qui n’a pas pu connaître de son vivant l’Évangile complété[2] qu’ils propagent, la possibilité de l’accepter à titre posthume et par procuration. D’où la nécessité de pouvoir identifier ses ancêtres. D’où, aussi, le rite du « baptême pour les morts » par lequel les membres de l’Église se font baptiser au nom du défunt. « Une fois épuisées les fiches de leurs ancêtres, précise Massimo Introvigne dans une étude consacrée à leur religion (« Les mormons », Éditions Brepols, 1991), les mormons ont depuis 1961 la possibilité de poursuivre le travail des morts en dehors de leur ascendance directe. » Et voilà comment vos aïeux, après avoir vécu à la Chaux-de-Fonds ou Tolochenaz, sont peut-être devenus les adeptes d’une foi apparue au XIXe siècle dans le lointain Far West des pionniers.

Les mormons de Suisse gardent cependant une distance à l’égard du folklore hérité de leur histoire. Interrogés, ils déplorent souvent qu’on en soit toujours à ressasser l’éternel cliché sur leur supposée polygamie, alors que celle-ci a été abandonnée depuis 1896 (seuls des courants dissidents et très minoritaires la pratiquent encore). Certes, le mormon suit des règles de vie draconiennes. Chasteté obligatoire jusqu’au mariage. Pas de tabac. Pas d’alcool. Pas de thé ou de café comme le recommandait déjà le fondateur du mouvement, Joseph Smith, dans la « Parole de sagesse ». Mais, aujourd’hui, l’adepte[3] vous justifiera tout cela en invoquant une « aspiration à une vie plus saine » aussi largement partagée que très actuelle. La modernité n’effraie pas cette Église qui, dès 1970, a eu recours aux ordinateurs pour accomplir son œuvre de salut. Et les mormons de Suisse romande ne ressemblent pas à des extraterrestres. La conversation les révèle comme des interlocuteurs ouverts. Rien, chez eux, qui respire ce mélange d’exaltation, de méfiance et de brutalité racoleuse auquel on reconnaît l’esprit de secte.

Faut-il pour autant leur donner le Bon Dieu sans confession ? Françoise Elsig, qui dirige un Bureau d’aide et d’information sur les mouvements religieux (BAIMR) lié à l’Église catholique et installé à Morges, garde sur les mormons un œil soupçonneux : « J’éviterai de les classer parmi les sectes, mais il y a des comportements qui incitent à la vigilance. » Le prélèvement de la « dîme » par exemple : 10% des revenus que le fidèle verse à son Église. « La Bonne Nouvelle devrait être gratuite », poursuit Françoise Elsig qui reconnaît toutefois n’avoir jamais connu de situation délicate concernant les mormons : « J’ai eu des demandes de renseignements, oui, mais pas de problèmes d’adeptes qui voudraient en sortir. »

Une crainte diffuse entoure aussi leur travail généalogique. Car le prosélytisme est au cœur de la vie mormone. Chacun a déjà croisé, une fois ou l’autre, ces missionnaires qui vont par deux, chemisette blanche, cravate sombre et Bible en main, menant une vie spartiate et prêchant la bonne parole de porte en porte. Le jeune garçon est tenu de consacrer deux ans à ces activités de mission, la jeune fille un an et demi. Mais la méthode donne de maigres résultats : guère plus de 0,1% des conversions selon une étude de 1985. Et qu’en est-il des contacts noués autour de l’intérêt pour la généalogie ?

7500 adeptes en Suisse

A supposer que vous vouliez en savoir plus sur vos ancêtres, vous avez en effet la possibilité de vous rendre dans un de leurs centres de généalogie ouverts au public et installés dans leurs chapelles: un modeste sous-sol à Epalinges, un local mieux équipé à Cointrin. Là, on vous aide dans vos recherches. On vous permet de louer les microfilms qui vous intéressent et de les consulter sur place. Un premier pas susceptible de conduire le simple amateur de généalogie à embrasser la foi venue d’Amérique ?

« Il n’y a aucun but de prosélytisme dans ces activités qui visent uniquement à rendre service, répond Jonathan Curci, responsable de la communication pour le « pieu » (équivalent d’un diocèse) de Genève qui couvre la Suisse romande et la France voisine. Si cela se passe dans nos chapelles, c’est que nous n’avons pas les moyens d’installer nos centres de généalogie ailleurs. Mais les personnes qui y travaillent n’exercent aucune espèce de pression. » Le généalogiste Eric Nusslé confirme : « Les mormons séparent très bien les choses. Depuis vingt-cinq ans que je les fréquente à travers la pratique de la généalogie, je n’ai jamais été sollicité sur des questions religieuses. » Aujourd’hui, l’Église de Jésus Christ des saints des derniers jours prospère dans le monde comme en Suisse où elle compterait environ 7500 membres et progresserait au rythme de 400 nouveaux adeptes par an. Son prosélytisme se révèle donc efficace, mais non brutal et sans scrupule comme celui des scientologues.

Données sensibles

Plus troublantes, en revanche, sont les menaces que fait peser la mise en ligne de leur fichier généalogique. Comment admettre, par exemple, que celui-ci puisse donner accès à des données dites « sensibles » comme l’appartenance confessionnelle ? Notre identité de personne vivante est bien sûr tissée de liens avec notre passé. Et on imagine les douteux usages qui pourraient être faits de ces informations là où les tensions religieuses sont à vif. Sur ces questions, Jonathan Curci estime que la responsabilité de son Église n’est pas engagée : « Nous publions sur l’internet des données récoltées de façon légale. Ensuite, l’utilisation que les personnes peuvent faire de ces données, c’est leur problème et non le nôtre. »

Certes. On pourrait même ajouter que certains responsables d’archives ont saisi le microfilmage assidu des mormons comme une aubaine. Il serait donc possible de conserver un patrimoine culturel sans bourse délier ? Bonne affaire ! Mais l’essentiel des accords ont été passés avant l’irruption du cyberespace. Or la mise en ligne d’informations sur les défunts change la donne et la France s’en est inquiétée. Elle a récemment décidé d’associer le Ministère de la culture et la Commission nationale informatique et liberté (CNIL) dans une réflexion à la fois éthique et juridique sur ces questions.

Dans notre pays, fédéralisme oblige, la sensibilité varie. Les Archives cantonales de Lucerne n’hésitent pas à faire figurer un lien avec le site www.familysearch.org sur la page d’accueil de leur site web. Mais, en Suisse romande, quatre cantons ont accepté d’ouvrir leur registres d’état civil aux mormons alors que deux l’ont refusé. A l’état civil de Fribourg, on explique ce refus qui remonte à la fin des années 70 en invoquant le respect dû aux morts : « On a considéré que le baptême des gens présents dans ces archives selon les rites mormons pouvait constituer une atteinte à leur intégrité personnelle. » Tandis que son homologue valaisan avance une autre raison : « A l’époque, nous n’avons pas été convaincus par l’intérêt général que pouvait présenter leur travail. Aujourd’hui, c’est la nécessité d’assurer la protection des données qui motiverait notre refus. »

On se tourne donc vers le bureau du préposé fédéral à la protection des données où l’on ne nie pas l’existence du problème : « Dès lors que vous concentrez des données sensibles, comme celles qui concernent l’appartenance religieuse ou la descendance, il existe un risque élevé lié à la protection et à l’utilisation de ces données », explique Kosmas Tsiraktsopulos, porte-parole du préposé fédéral. Toutefois, au-delà de cette affirmation de portée générale, on sent que la marge de manœuvre est étroite. D’un côté, le pouvoir d’appréciation concernant la mise à disposition des archives relève la plupart du temps de l’autorité cantonale. De l’autre, on retombe sur le sempiternel écueil : comment faire appliquer des lois nationales dans un cyberespace qui se moque des frontières ?

Ces questions sont capitales mais risquent d’être éclipsées par une autre actualité : les JO de Salt Lake City, en février 2002. Là aussi, chacun sera directement confronté au rayonnement planétaire des mormons. La distribution des médailles se déroulera sur une place située devant le Grand Temple hérissé de flèches, et nul n’échappera à ce symbole monumental de la foi mormone. Mais la nouvelle préoccupation qui pointe n’a plus rien à voir avec le virtuel : bon sang, se demande-on déjà un peu partout, va-t-on pouvoir boire une bière dans cette ville réputée pour être la capitale de l’abstinence ?

 

[1] Magré un titre assez racoleur, cet article est objectif.

[2] …restauré

[3] …le membre

 

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