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Des
jeux d'hiver bénis par les mormons. Ils
tirent toutes les ficelles de l'organisation. Par Pascal Riche Le mardi 05 février 2002 « Savez-vous où se trouve le séminaire de formation à l'accueil de la presse ? » Ray et John, deux mormons de 22 et 23 ans, souriants comme il se doit, errent autour des douze énormes colonnes de marbre du hall du Joseph Smith Memorial Building, magnifique bâtiment rococo. Il y a là de grands tapis, une vieille dame souriante qui joue du Chopin sur un piano à queue, des gens souriants qui méditent ou prient enfoncés dans des canapés. Les deux jeunes gens reviennent l'un de Russie, l'autre de Lituanie. Ils étaient là bas en « mission ». Comme tous les jeunes mormons, ils ont passé un an et demi[1] de leur vie à l'étranger, pour tenter de faire de nouveaux adeptes[2] de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, le nom officiel de l'Église mormone. A peine rentrés à Salt Lake City, et avant de reprendre leur vie normale, ils ont été chargés d'aider à l'accueil des visiteurs des JO. Mais, cette fois-ci, on leur a dit : « Surtout pas de prosélytisme ! Soyez de bons hôtes, point final. » Pour les dix-sept jours que doivent durer les Jeux, l'Église mormone, en laquelle se retrouvent 75 % de la population de l'Utah, et 50 % de celle de Salt Lake City, s'est fixé un défi limité : casser les préjugés qui courent à son endroit. Des dizaines de milliers de mormons bénévoles s'y emploieront. « Nous allons montrer que nous sommes des gens comme les autres, ouverts », dit Scott Smith, 36 ans, un informaticien qui, dans le cadre du projet généalogique de l'Église, grave chaque jours des milliers de noms sur des disques durs. La démonstration risque pourtant d'être difficile. La ville de Salt Lake City ne ressemble à aucune autre. Tout est propre et kitsch. Il y a des fontaines aux eaux bleu clair, des statues bibliques, et des immeubles à l'architecture monumentale. Un centre des Congrès mormon flambant neuf, hallucinant de gigantisme, avec un auditorium de plus de 20 000 places. Des lampions de papier posés le long des allées, chacun frappé du mot « amour » dans toutes les langues. Une ambiance de science-fiction des années 50. Une autre planète. Autour du temple, les gens sont tous souriants, certaines jeunes missionnaires frisant, à l'accueil, la béatitude extatique. « Oppressive ». A la différence des autres villes américaines, personne ne marche dans la rue un verre de café à la main: le café est interdit aux mormons. L'alcool l'est encore plus. Trouver un verre de whisky est possible, mais il faut le chercher. Aller par exemple au Dead Goat Saloon, sympathique bar niché dans un sous-sol, au fond d'une impasse. Là, le barman vous demande votre carte de membre: en Utah, les bars sont des « clubs ». C'est 5 ou 10 dollars les deux semaines, 20 dollars l'année, précise le barman, qui ajoute avec ironie : « La loi a été conçue pour vous protéger, monsieur. » Heureusement un client, Ryan, interrompt sa partie de billard, exhibe sa carte de membre et se proclame votre « parrain ». Ryan, 22 ans, piercing et T-shirt à l'effigie du Che, est un ancien mormon qui a rompu les rangs : « C'est une religion trop oppressive, dit-il. Pas de café, pas d'alcool, pas de relations sexuelles avant le mariage... Quand j'étais boy-scout, on m'avait même interdit d'écouter une chanson des Pet Shop Boys simplement parce qu'elle s'appelait It's a sin ('c'est un péché').[3] » Aujourd'hui, les mormons se montrent enthousiastes à l'idée d'accueillir les Jeux. Pourtant, à l'origine, ils ne voyaient pas tous d'un bon oeil la candidature de Salt Lake City. Le big business de la communauté y était favorable, bien sûr : les entreprises contrôlées par l'Église avaient même donné plus de 20 000 dollars pour soutenir la campagne de Salt Lake City. Mais les mormons de la base craignaient que leur mode de vie ne soit bousculé par l'arrivée de dizaines de milliers de visiteurs désireux de faire la fête. Le scandale entourant la sélection de Salt Lake City n'a rien arrangé dans leur esprit. Un bras de fer a ensuite eu lieu: le maire de Salt Lake City, Rocky Anderson, a lancé une campagne pour modifier les lois de l'Utah pour faciliter la vie nocturne des jeux. L'Église a freiné des quatre fers. Avec succès. « Nous sommes satisfait de nos lois sur l'alcool: elles nous ont permis de protéger les mineurs, d'avoir moins d'accidents de la route, moins de violence domestique que dans les autres États. Elles n'empêchent personne de boire un verre. Modifier ces lois pour dix-sept jours de Jeux nous a semblé une très mauvaise idée », explique Mike Otterson, directeur de la communication de l'Église. Un fabricant de bière, Wasatch Beer, furieux contre l'intransigeance des mormons, s'en prend à eux directement dans les publicités qu'elle a concoctées pour les jeux. Il a nommé une bière « Polygamy Porter » : « Pourquoi se contenter d'une seule ? », demande une affiche, « Rapportez-en à la maison pour vos femmes », propose une autre. Ce genre d'allusion a le don de hérisser les mormons, qui ont abandonné la polygamie depuis 1890: les polygames sont aujourd'hui excommuniés. Mais, dans le sud de l'Utah, quelques dizaines de milliers d'« intégristes[4] » la pratiquent encore. L'un d'entre eux, Tom Green, 5 femmes et 26 enfants, fait l'objet, depuis l'an dernier, de plusieurs procès très médiatisés. « Les Jeux vont nous donner l'occasion de combattre ces idées reçues absurdes: nous sommes des gens normaux, nous sommes ouverts aux autres religions, nous n'avons qu'une femme, nous ne sommes pas habillés en noir, nous ne faisons pas l'amour que dans le but d'avoir des enfants », commente Mike Otterson, huit enfants, directeur de la communication de l'Église. « Chevalier blanc ». Après le scandale de la sélection (Salt Lake City a corrompu une dizaine de représentants du comité olympique pour l'emporter...), tous les dirigeants du comité d'organisation ont été virés et c'est par les réseaux mormons qu'a été trouvé un «chevalier blanc», capable de sauver l'image du Sloc (Salt Lake City Organizing Committee): Mitt Romney, homme d'affaire mormon de Boston, a la réputation d'être un président intègre et efficace; dès son arrivée, il a ouvert en grand tous les comptes. Puis, l'Église a mis gracieusement des terrains à la disposition de l'organisation. C'est le cas, par exemple, à Park City, du terrain de l'épreuve du saut. C'est le cas encore des cinq hectares, au centre-ville, où seront remis les médailles : l'Église a même gentiment ajouté 5 millions de dollars (5,8 millions d'euros) pour l'aménager. En échange, le Sloc s'est engagé à ne pas y faire circuler d'alcool. « Nous ne sommes pas un sponsor: notre politique est donc de ne rien proposer aux gens de l'organisation des Jeux, mais d'être ouvert à leurs demandes », explique Otterson. Une position purement formelle. Dans les faits, l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours tire toutes les ficelles des Jeux, comme elle tire celles de la politique. Tous les notables qui s'occupent des Jeux sont mormons : les responsables de l'organisation, les dirigeants des entreprises locales et les élus (à l'exception notable du maire de Salt Lake City, qui a quitté l'Église). [1] Deux ans [2] Membres [3] J'ai moi-même la « Complete Discography » des Pet Shop Boys dans ma collection de CDs, et il fait partie de mes préférés. Bien que le mot « péché » revienne en effet souvent, cette chanson ne fait pas l'éloge du péché, mais du repentir. La chanson fini par ces quelques mots en latin : « Confiteor Deo omnipotenti vobis fratres, quia peccavi nimis cogitatione, verbo, opere et omissione, mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa » qui pourrait être traduit par : « Je confesse au Dieu Tout Puissant ainsi qu'à vous mes frères que j'ai grandement péché dans mes pensées, mes paroles, mes actions et par omission. Pardon, pardon, mille fois pardon. » [4] Ces polygames, n'ayant aucun rapport avec l'Eglise, ne peuvent pas être qualifiés de mormons intégristes
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