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Reportage
Par Katia Clarens
Canada
DANS LA FAMILLE MORMON… [1]
Dans la famille mormon... Les mormons fondamentalistes pratiquent
aujourd'hui encore la polygamie. Une société fermée et plutôt secrète, qui
a pourtant accepté de nous recevoir.
Bountiful. Sud-ouest du Canada, près de la frontière américaine. Une nuée
d'enfants s'échappe de la petite école au pied de la montagne de roc
sombre, slalome entre les arbres rougis par l'automne. Ils sont trente,
peut-être plus. Ils courent pieds nus vers une vaste maison sans
ornements. Etrange impression. Tous se ressemblent. Blonds avec des yeux
bleus. Car tous ont le même père. Winston Blackmore, 49 ans, a 22 femmes
et 103 enfants. Il est aussi le bishop d'une communauté de mormons
fondamentalistes : les adeptes de l'Eglise fondamentaliste de Jésus-Christ
des saints du dernier jour (FLDS). Fondée en 1935, la FLDS, dissidente de
la principale Eglise mormone - qui, en 1890, sous la pression des
autorités fédérales, interdit la polygamie pratiquée jusqu'alors - se
revendique chrétienne. Les communautés fondamentalistes s'établissent
alors dans l'Utah et l'Arizona. Au début des années 50, un groupe de
«pionniers» s'installe en terre canadienne, à quelques kilomètres de la
petite ville de Creston, en Colombie-Britannique, et fonde Bountiful. Les
parents de Winston Blackmore sont de ceux-là.
Dans la maison de Lyons Road, où vivent plusieurs des femmes de Winston,
les enfants viennent de faire irruption. Arrivée remarquée dans la
cuisine, gigantesque avec ses dizaines de placards et son immense
fourneau. Une petite se précipite : «Puis-je avoir du pop-corn, mère Ruth
?» Ruth n'est pas sa mère mais qu'importe. Ici, les femmes sont appelées
mère par tous les enfants. A quelques pas, mère Jennifer et mère Zelpha
servent aussi des bols de pop-corn aux petites mains qui se tendent
avidement. Leurs cheveux sont tressés, elles portent des robes longues et
des collants opaques. Leur peau est couverte des poignets aux chevilles.
Elles se lancent des regards amusés. Ceci est leur monde. Dans leur monde,
les hommes ont plusieurs femmes et les femmes de nombreux enfants.
«Je ne pourrais pas vivre autrement, explique Leah, 23 ans et quatre
enfants. Ma grand-mère vivait ainsi, ma mère aussi. Certains ne veulent
pas admettre que nous choisissons cette vie, ils croient que nous agissons
sous pression. C'est faux.»
Les détracteurs, effectivement, sont nombreux. Associations féministes en
tête, ils dénoncent le statut des femmes dans ces communautés,
l'omnipotence masculine. Il y a aussi celles et ceux qui ont quitté la
communauté.
«J'avais envie de donner à mes enfants une plus grande chance de réussir,
explique Ben Blackmore, 26 ans, quatre enfants, et neveu de Winston. Je
veux qu'ils aillent à l'école publique, qu'ils pratiquent des sports
d'équipe, qu'ils fassent tout ce que je n'ai pas pu faire. Cela ne
m'empêche pas d'y retourner de temps en temps.»
D'autres, en revanche, ne sont plus les bienvenus. C'est le cas de Debbie
Palmer, ex-femme de Winston, qui dénonce les problèmes rencontrés par des
enfants souvent laissés sans surveillance - à 5 ans à peine, elle est
agressée sexuellement par l'un de ses cousins de 14 ans - , la violence
générée par les jalousies entre femmes, les mariages de filles trop jeunes
- certaines n'ont que 15 ans - avec des hommes parfois âgés de cinquante
ans de plus qu'elles. Une ligne rouge qu'il ne fallait pas franchir dans
une communauté aux rituels secrets et qui n'aime pas voir ses arcanes
exposés.
Ruth, elle, dément ces accusations, expliquant que dans sa religion, ce
sont les femmes qui choisissent les hommes. «C'est nous qui avons choisi
Winston. La plupart d'entre nous l'avons vu prêcher. Il est tellement
habité par l'esprit de Dieu lorsqu'il prêche...»
L'homme, dès lors que la femme annonce sa préférence au prophète et que
celui-ci accepte sa proposition, n'a d'autre choix que de consentir. Mais
Winston est une exception et la plupart des hommes de la FLDS n'ont pas
plus de trois femmes, qui viennent souvent des communautés voisines pour
éviter la consanguinité. «La polygamie est pour nous un engagement sacré,
reprend Ruth, qui admet dans un sourire que les jalousies viennent parfois
ternir le tableau. Mais, ajoute-t-elle immédiatement, tu apprends à aimer,
au-delà de cela, les qualités des autres. En contrepartie, tu vis dans un
monde où tu n'es jamais seule, la communauté te soutient toujours, quelle
que soit l'épreuve que tu traverses.»
La communauté, maître mot à Bountiful où l'on préfère ne pas se mélanger
avec ceux qui ont d'autres croyances : les «gentils». Ainsi les écoles
sont-elles privées jusqu'en sixième. Après, ceux qui décident d'étudier
choisissent les cours par correspondance, les préférant souvent à ceux de
l'école des gentils, installée dans la ville voisine de Creston. Nombreux
sont cependant ceux qui commencent à travailler dès l'âge de 15 ans, la
plupart du temps dans les fermes ou entreprises de bois appartenant aux
membres de la communauté.
Car au travail, valeur fondamentale de leur société, les enfants sont
rodés dès le plus jeune âge. Filles et garçons participent, après l'école
et pendant les vacances, au travail des champs et à la coupe du bois. Dans
les cuisines, de très petites filles prêtent main-forte aux mères,
assidûment, en silence, apprenant selon un rituel presque sacré, comme on
ferait une prière, un rôle qui, plus tard, sera le leur. Celui d'élever
des enfants. Dès leur plus jeune âge, parfois 3 ou 4 ans, on offre aux
fillettes des vêtements de bébé. Et ces vêtements, qui seront
méticuleusement rangés, ne sont pas destinés à leurs poupées mais à leur
futur enfant...
Des rares étrangers qui pénètrent dans la communauté, les enfants ont
d'abord peur. La question fuse, réitérée : «Allez-vous nous mettre en
prison ?» Il y a ici une culture de la persécution. La polygamie est
interdite aux Etats-Unis comme au Canada, et si les autorités locales sont
désormais tolérantes face à ce qu'elles considèrent comme une pratique
religieuse, le souvenir des rafles est encore vif dans l'esprit de tous.
Zelpha, 31 ans et bientôt 6 enfants, huitième femme de Winston, raconte
l'arrestation de ses grands-parents. Lui fut envoyé en prison, ses femmes
à l'asile psychiatrique. C'est d'ailleurs là qu'est né le père de Zelpha.
Puis sa grand-mère s'est enfuie avec son enfant, a rejoint son groupe.
Alors on se méfie de l'étranger. Plus encore depuis que le prophète
actuel, Warren Jeffs - autoproclamé depuis 2002 à la suite de la mort de
son père, Rulon Jeffs -, est recherché par le FBI, accusé d'abus sexuels
sur mineurs. Récompense : 10 000 dollars.
Sur lui, que l'on dit volontiers cruel, circulent les rumeurs les plus
folles, des viols répétés de jeunes garçons aux sacrifices publics
d'animaux. Il s'est également illustré en expropriant sans préavis des
fidèles et en remariant leurs femmes. Et il a déclaré indésirables les
garçons de plus de 14 ans. Ceux-là, bannis de la communauté, errent en
proie à la drogue et la prostitution. On les appelle les «lost boys», les
garçons perdus.
«Je ne comprends pas comment des mères peuvent tolérer de tels
agissements, lance Winston Blackmore, qui, suivi par quelque 5 000
croyants FLDS, a décidé depuis trois ans de se désolidariser d'un prophète
qu'il considère illégitime. Cet homme prouve qu'il n'est ni un chrétien -
puisqu'il ne fait pas preuve de charité - ni un mormon - puisqu'il ne
prêche pas pour l'union des familles. Il a des adeptes dévoués qui le
trouvent saint. J'étais très proche de son père et je le connais assez
pour savoir qu'il ne l'est pas.»
Cette séparation est un véritable bouleversement pour la communauté. Les
familles éclatent. «Depuis la séparation, explique Cherene, 57 ans, qui a
souhaité être mariée à Winston après la mort de son précédent mari, ma
fille ne me parle plus du tout. Pourtant elle n'habite qu'à quelques
mètres de chez moi.»
Car le prophète a dicté de nouvelles règles, et ceux qui l'ont suivi
vivent coupés du reste du monde. Ceux-là s'enferment à la vue d'un gentil
errant près de chez eux. Ceux-là portent des tenues très strictes, ne
boivent ni thé ni café, ne peuvent écouter que les musiques enregistrées
par le prophète, n'ont pas accès à la télévision ni à internet. Ceux-là
n'ont plus le droit de rire sans craindre que l'esprit de Dieu ne déserte
leur corps...
Dans le «clan» Blackmore, la vie est plus douce et l'on rit volontiers.
Winston a trouvé un moyen pour être présent chaque soir auprès de ses
enfants : il a enregistré des minidisques d'histoires pour les petits.
Toutes se terminent par «Bonne nuit, mes enfants. Souvenez-vous que je
vous aime».
Oui, Winston le dit bien haut, il aime tous ses enfants. Et avoue
développer un système qui lui permettra de mémoriser chaque date
d'anniversaire... Bientôt.
COMMENTAIRES SUGGERES PAR IDUMEA
[1] Un article de presse qui, bien que
cherchant le sensationnalisme, n'est qu'une pâle copie d'un millier
d'article du genre. « ...Nous n’enseignons pas la polygamie... et nous ne
permettons à personne de se livrer à cette pratique... » Déclaration
Officielle n° 1, Wilford Woodruff, Président de l'Église, 24 septembre
1890. Depuis cette date, tout « mormon » pratiquant la polygamie est
excommunié et, de ce fait, ne peut plus être qualifié de « mormon ». Voir
également Jacob 2:23-32 et D&A 132:28-40. Le mouvement fondamentaliste est
né suite au Manifeste de 1890 mettant officiellement un terme à la
polygamie. Les « fondamentalistes » s’opposent à l’Église de Jésus-Christ
des Saints des Derniers Jours, lui reprochant notamment d’avoir mis fin à
la polygamie et à l’ordre uni, et de donner la prêtrise aux noirs. Ils
forment des factions de quelques centaines de personnes telles que « the
Church of the Lamb of God » et « the United Apostolic Brethren ». Ayant
été excommuniés, ces « fondamentalistes » ne peuvent plus être appelés
« mormons ».
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