JEUX INTERDITS

Ils ne boivent pas, ne fument pas, ne draguent pas. Pourtant, le bastringue olympique commence le 8 février dans l’Utah, bastion d’une puissante communauté religieuse: les mormons.  

Par Christian Despont

9 janvier 2002

Le premier jour des Jeux, les gens allumeront leur télévision juste pour voir à quoi ressemble un mormon. Les caméras flâneront dans les rues et bousculeront les idées reçues: pas d’illuminés en sandales, de barbus taciturnes ou de calèches tirées par des chevaux. Rien que des personnes ordinaires dans une cité guère plus excentrique.  

Le deuxième jour des Jeux, les mormons allumeront leur télévision juste pour voir à quoi ressemblent les gens. Pourquoi le deuxième jour ? Parce que le 8 février, la moitié de la ville prendra sa voiture et roulera le plus loin possible. « Le bruit, la foule éméchée, non merci. Mais nous jetterons un œil à la TV… » explique une jeune coiffeuse.  

Salt Lake City, ville coupée au carré, recroquevillée dans ses montagnes et dans ses certitudes. Salt Lake City, ville dévote, bastion d’une puissante communauté religieuse: l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Bienvenue chez les mormons…

Forçats du goulot

Dans les hôtels, la Bible remplace le minibar. Dans les restaurants, un verre de vin n’est admis qu’accompagné d’une assiette, tandis qu’une ou deux boîtes de nuit servent de repaire aux fêtards clandestins. Restent les clubs privés où, moyennant une modeste souscription, destinée surtout à ficher les forçats du goulot, le client s’abreuve à loisir. Rues désertes et arides. Nuits rarement torrides. Car voilà, la Parole de sagesse chère aux mormons est formelle : pas d’alcool, pas de tabac, pas de thé, pas de café. Et la ville, sage, obéit.  

Récemment, le Coca-Cola figurait lui aussi sur la liste des substances prohibées. Jusqu’au jour où la firme a menacé de ne plus s’approvisionner en sucre dans l’Utah si, n’en déplaise à la vertu, les mormons ne réhabilitaient pas son breuvage. Dieu en personne mit fin à ces élucubrations en eaux troubles: une nuit, le président de l’Église eut une révélation dont il fit part à ses semblables. « Dieu m’a murmuré dans mon sommeil que, tout bien considéré, le Coca n’altère pas les facultés de l’esprit. Vous êtes libres d’en boire ! »[1]

Bon sens commun, ordre, moralité. Ainsi va la vie depuis 1847, année où Brigham Young, parti de l’Illinois avec 148 pionniers[2], s’arrêta sur ces collines et proclama : This is the Place. Aujourd’hui, les mormons occupent le terrain: trois habitants sur quatre dans l’Utah, un sur deux à Salt Lake City !  

Un ange passa  

Tout leur appartient. A commencer par l’un des clubs de basket-ball les plus prestigieux du monde, les Utah Jazz, propriété d’un milliardaire vertueux du nom de Larry Miller. En raison de son statut de président, l’homme rate… la moitié des matches : la Parole de sagesse interdit de travailler le dimanche[3] !

Elle interdit également tout contact avec l’alcool avant l’âge de 21 ans. Du coup, lorsqu’une bouteille suspecte ondoie dans sa direction, la jeune caissière d’un supermarché éteint l’ordinateur, s’éloigne à distance respectable, puis appelle une aînée qui, solennellement, se « logue » et tipe la marchandise. Avant d’éteindre l’ordinateur à son tour et de retourner à ses occupations[4] !

La confession mormone, c’est cela : un respect scrupuleux de l’évangile «amélioré[5]» tel que l’ange Moroni, en 1827, l’a remis au prophète Joseph Smith, considérer Dieu sous une forme humaine, vivre honorablement, si possible heureux, et avoir beaucoup d’enfants. Car voilà, en somme, le plus sûr moyen d’identifier un mormon: le ventre de son épouse[6]. Ici, une femme engendre en moyenne sept enfants, record national, ce dont même les radios locales font des gorges chaudes. Morceau choisi : « La différence entre un mariage mormon et un mariage catholique ? Dans un mariage mormon, c’est la mère de la mariée qui est enceinte ! »

La polygamie, en revanche, n’est que mythologie de bazar. Brigham Young fut bien l’époux de vingt-sept femmes qu’il éperonnait avec semblable vigueur, mais les temps ont changé : depuis cent ans, non seulement l’Église oblige à se contenter d’une épouse, mais elle interdit toute relation charnelle avant le mariage. Est-ce dû à une surprise de taille post-abstinence ? Toujours est-il que l’Utah enregistre le taux de divorces le plus élevé des Etats-Unis[7], de même que le commerce de pornographie le plus florissant[8].

Le combat de Rocky

Mais Salt Lake City la puritaine se garde bien d’étaler ses penchants inavouables. Ombre et lumière sur la cité des anges : au bord de la faillite avant le 11 septembre, le restaurant afghan de downtown est devenu le plus couru de la ville, dans un bel élan de solidarité. En revanche, les homosexuels n’ont quasiment aucune chance de décrocher un emploi[9], tandis que, il y a peu encore, les Noirs n’étaient pas admis dans la communauté mormone[10]. Quant aux clochards, la ville les embarquait dans un bus pour Boise, capitale de l’Idaho, jusqu’à ce que cet État voisin découvre le pot aux roses. Retour à l’expéditeur !

Mais à Salt Lake City, en ce moment, on a un autre problème. Un problème bien plus fâcheux que quelques va-nu-pieds grelottant dans les rues. Le maire n’est pas mormon. Pire: c’est un repenti. Inutile d’ébruiter cette pénible affaire… Rocky Andersen, c’est lui, consacre toute son énergie à dérider la ville. Mais il a maille à partir avec le Conseil communal, à la solde de l’Église, et avec un appareil judiciaire composé à 85% de mormons !  

Rocky seul contre tous! De ces clivages est né un scandale politique dont le Tout-Salt Lake se gausse encore: soucieuse d’agrandir son quartier privé de Temple Square, l’Église a acheté Main Street, la rue principale, pour l’éventrer en son milieu et y planter des arbres ! « Violation de la Constitution américaine[11] », a tonné Rocky. « En effet », lui a souri le président de l’Église…  

C’est dans cette rue, ou du moins ce qu’il en reste, que seront fêtées les médailles. L’idée n’a pas abouti sans esclandre puisque, comme tout ici, le parking prévu à cet usage était la propriété de l’Église, et que, pour la remercier de sa donation, le président du comité d’organisation (Sloc) a décrété qu’aucune goutte d’alcool ne serait versée en ce lieu saint! Pour la petite histoire, ledit président, Willard Mitt Romney, est un mormon pur et dur…  

Une fois encore, Rocky a mis de l’eau dans son vin. Personne ne trinquera sur Medals Plaza mais, à titre de dédommagement, un punch chaud sera servi aux spectateurs en certains endroits de downtown. Ce n’est pas encore la débauche, ou disons qu’il y a presque, déjà, comme un petit côté festif de tirs obligatoires… De même, le temple mormon ne sera pas l’image symbole diffusée par les télévisions avant chaque retransmission, comme l’aurait souhaité Romney ! Lequel précise, à toutes fins utiles : « Nous ne profiterons pas des Jeux pour faire du prosélytisme… »  

Intérêt poli

Vraiment ? Nombreux sont ceux qui, parmi la population, en consentent l’aveu : les mormons se moquent des Jeux comme de leur première portion de frites, tantôt indifférents à ces futiles émois, tantôt condescendants à l’égard du visiteur aux goûts dépravés. Mais tous voient en ce bastringue une chance unique : celle de parler au monde. Ils ont tant de choses à lui expliquer…  

« Pas de prosélytisme », répète Gordon B. Hinckley, président de l’Église. Pourtant, l’effectif des jeunes guides, sur Temple Square, sera renforcé pour la durée des Jeux. Ces accortes créatures s’expriment dans toutes les langues, sont avenantes, courtoises, mignonnes tout plein et armées jusqu’aux dents d’un sourire ripoliné. Délicieux mormons, jamais agressifs ni insistants.

Et néanmoins si convaincants ! A ce jour, l’Église recense onze millions d’adeptes dans le monde, dont une petite majorité hors des États-Unis. L’essor phénoménal de cette religion est tout aussi perceptible en Suisse où, chiffré à 8000, le nombre d’adeptes progresse au rythme de 400 par an. Preuve de sa prospérité galopante, l’Église est aujourd’hui à la tête d’un patrimoine estimé à 25 milliards de dollars. Chaque membre lui verse 10% de son salaire en guise de deniers[12]

Mais alors, serait-ce le paradis sur Terre ? Établie à Salt Lake City depuis douze ans, Corinna*, une Zurichoise de 40 ans, témoigne : « Un jour que nous fêtions l’anniversaire de mon fils, je buvais du café lorsqu’une petite fille de 4 ans m’a jeté à la figure : « Le café te tuera ! » Si jeune… Ici, pour un non-mormon, il est très difficile de lier connaissance. On se sent vite exclu. Parfois, aussi, on a juste l’impression de vivre sur une autre planète… »  

Né à Rolle, Jean-Marc Roch a tout de même fini par y acheter une maison. Il travaille dans le secteur de la recherche génétique, très développée à Salt Lake City, et aime la nature. Le voilà comblé. Pas une goutte de pluie, ou presque, entre mai et novembre. Des serpents à sonnettes, des pumas et des gazelles dans les vastes collines avoisinantes. L’inévitable lac salé, décor lunaire, extravagant. Des chaleurs caniculaires et sèches en été ; une neige abondante et farineuse en hiver : The greatest snow on earth, comme s’en félicitent les plaques d’immatriculation de l’Utah. Et, en plus, « pas un chat sur les pistes de ski le dimanche, car la moitié de la ville est à la messe », relève Jean-Marc Roch.  

Salt Lake City la richissime dans son superbe écrin. Salt Lake City, austère et pudibonde, accoudée au désert du Nevada, capitale du jeu et du sexe. Ou quand le diable et le bon Dieu sont voisins de palier… On raconte même qu’ils s’encanaillent parfois, la nuit venue, du côté de Weindhover, modeste bourgade à la frontière des deux États, au bout du lac salé. Des mormons au casino ? Et pourquoi pas des Jeux chez les mormons, tant qu’on y est !   

* Prénom fictif. Cette personne a souhaité garder l’anonymat en raison des fonctions qu’elle occupe dans une importante administration de la ville.

 

[1] Intrigué par cet étrange paragraphe, j'ai contacté l'auteur de cet article pour lui demander plus de précisions. Voici ma lettre, suivie de sa réponse. A vous de juger...

 

« Monsieur, c'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai lu votre article concernant l'Eglise mormone. Auriez-vous la gentillesse de me donner plus d'informations concernant une partie de votre article intitulé « Jeux interdits » ? Dans quel document peut-on trouver que le Coca-Cola figure sur une liste de substances prohibées ? Quel président de l'Eglise mormone eut une révélation réhabilitant le Coca-Cola ? En quelle année a-t-il eu cette révélation ? Et enfin, où peut-on trouver la retranscription de cette révélation ?... »

 

« Cher Monsieur, Le président de l'Eglise se nomme Gordon B. Hinckley. J'ignore en revanche s'il existe des documents officiels relatifs à sa révélation. Les membres de l'Eglise seraient sans doute mieux à même de vous renseigner sur ce sujet. Pour notre part, l'épisode du Coca-Cola nous a été rapporté par les habitants de Salt Lake City que nous avons rencontrés, eux même très partagés sur la question d'en boire ou d’y renoncer. Tout comme le café, le Coca fut longtemps banni pour sa teneur en caféine. Louise Schmidt, la charmante dame de confession mormone que nous avons interviewée, persiste par exemple à ne pas en boire. Si c'est des documents officiels que vous désirez, peut-être l'Eglise acceptera-t-elle de vous en fournir. »

 

[2] De 1847 à 1869, date de l’arrivée du chemin de fer, 80.000 pionniers suivirent l'exemple de ce premier groupe.

[3] La Parole de Sagesse est un code de santé qui n'a rien à voir avec le respect du jour de Sabbat. Le lecteur trouvera plus d'information sur le respect du jour de Sabbat (croyance chrétienne) en relisant dans la Bible les 10 Commandements (Exode 20).

[4] Voilà une rumeur qui vaut bien celle des mygales dans les yuccas et des crocodiles dans les égouts de Paris.

[5] L'évangile restauré, pas amélioré, fut présenté à Joseph Smith en 1820, pas en 1827, par Dieu le Père et son fils Jésus-Christ, pas par l'ange Moroni.

[6] L'Utah a en effet le plus haut taux de natalité des Etats-Unis avec 19.8 pour 1000 personnes. Mais ce taux n’est toutefois pas « hors norme » : le taux moyen des Etats-Unis est de 15.2. - US Census Bureau.

[7] En fait, l'Utah n'arrive qu'en 25ème position avec un taux de 4.7 pour 1000 personnes. La moyenne aux USA étant de 4.6. Le triste record appartient à la Louisiane avec 9.0. - US Census Bureau

[8] Quels sont les chiffres qui soutiennent ces dires ?

[9] Si c'était vraiment le cas, ils n'auraient de toute façon pas besoin de travailler, la discrimination rapportant aux USA des millions lorsqu'on passe devant les tribunaux.

[10] Les noirs ont fait partie des premiers convertis. Ce fut par exemple le cas du célèbre Elijah Abel qui fut baptisé dans les années 1830, ou encore de Green Flake qui faisait partie des 148 pionniers pré-cités, qui accompagnaient Brigham Young.

[11] « Nous croyons que nous ... devons respecter, honorer et défendre la loi » - 12ème article de foi. Et à ma connaissance planter des arbres aux USA ne va pas à l'encontre de la Constitution américaine.

[12] Le peuple de Dieu a de tout temps été autonome et prospère grâce à la loi de la Dîme. Abraham obéissait à ce commandement divin (Genèse 14:18-20) et il en fut de même pour les générations suivantes (voire Lé 27:30-34, Mal 3:8-11, D&A 119).

 

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