L'UTAH EN ROUGE ET BLANC

Le Monde 30.01.02

Dans un décor de grès rouge, Salt Lake City, fief des mormons, cultive l'héritage de ses pionniers et offre aux JO d'hiver une neige « céleste ». 

Salt lake city de notre envoyée spéciale

Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Plus que d'autres communautés, les mormons paraissent taraudés par ces interrogations existentielles[1]. Au point de prendre au pied de la lettre les deux premières en cherchant à remonter dans leur généalogie jusqu'à... Adam et Eve. Ainsi, plus de deux milliards de noms sont conservés à la Bibliothèque des archives familiales, bâtiment adjacent à Temple Square, impressionnant quadrilatère de 40 hectares qui occupe une place centrale dans le tracé urbanistique de Salt Lake City. Cinq millions de touristes visitent chaque année ce bastion du culte mormon, curieux de se renseigner sur la secte fondée en 1830 par Joseph Smith qui, fuyant les persécutions, se réfugia en 1847 sur le territoire alors mexicain de l'Utah.  

Si la jeune « sister[2] » qui vous guide tente de faire du prosélytisme, ce sera discrètement, et elle ne se formalisera pas de vous voir moins passionné par ses propos que par les stupéfiants effets d'acoustique du tabernacle où, accompagnés par un orgue à 11 623 tuyaux, 325 choristes bénévoles chantent tous les jours à midi. Le temple principal, à l'architecture grandiloquente, n'est pas accessible aux non-initiés, mais on peut contempler tout à loisir, dans les salles circulaires de North Temple, de belles fresques sur divers thèmes bibliques et, dans un musée d'histoire, la vieille presse d'où sortit le Livre de Mormon. Vous le trouverez immanquablement dans votre chambre d'hôtel. Libre à vous, après lecture, de vous laisser embrigader[3], et la « sister » n'y aura été pour rien !  

Bien qu'y soit perceptible la morale coercitive[4] de la secte avec son cortège de prohibitions, on tombe d'emblée sous le charme de Salt Lake City, adossée à la chaîne magnifique des monts Wasatch. La modernité y embraya vite sur l'héritage des pionniers, encore présent dans ces larges avenues où devaient pouvoir tourner des chariots attelés à quatre bœufs. Car les disciples de Joseph Smith ne s'y montrèrent pas timides en affaires, créant notamment, sur Main Street, la Zion Cooperative Mercantile Institution (ZCMI), premier grand magasin de l'Ouest américain et monument à la gloire de l'économie marchande. Restaurée voici une vingtaine d'années, sa façade présente une très singulière alliance d'architecture de fer et de colonnes doriques. Quant au Jennings Emporium, il devait valoir à son propriétaire le titre de premier millionnaire mormon.

UNE PARFAITE AUTARCIE

On ne repart pas de Salt Lake City sans avoir fait le tour de The Beehive House, maison construite en 1845, et entretenue avec un soin maniaque, où vécut Brigham Young, fondateur de la ville, en compagnie de ses nombreuses épouses et de ses 56 rejetons. Tout y était prévu pour assurer au phalanstère une parfaite autarcie, des salles de classe et de jeux pour les enfants à la boutique où l'on trouvait des articles d'épicerie et des coupons de tissu. S'impose également la visite de Marmalade District, quartier classé offrant une anthologie à ciel ouvert de styles architecturaux : Tudor, victorien, néogothique... Ses magnifiques manoirs fin XIXe bordent des voies montueuses aux noms d'arbres fruitiers - Apricot Avenue, Quince Street - qui évoquent la vocation première d'agriculteurs des colons du lieu. Fanfaronner un peu n'étant pas un péché capital quand on dit la vérité, même les mormons de stricte observance se targuent d'avoir, à une demi-heure en voiture de leur capitale, la plus belle neige et le plus vaste domaine skiable du monde. Une neige «céleste», assurent-ils - ce qui va de soi puisqu'elle tombe du ciel ! -, se gardant toutefois de la qualifier de «divine» car ils ne doivent jamais associer le nom de Dieu à un sujet sans rapport avec la religion[5]. Powder Mountain, la bien nommée, indique son exceptionnelle qualité de poudreuse, due à la très faible hygrométrie de l'Utah.

Depuis plus de deux ans, on a pu assister à un affairement de tous les instants sur le site des Jeux olympiques d'hiver, qui commencent le 8 février. 

Par exemple du côté de Park City, ancien centre minier florissant qui ne semble pas regretter d'avoir misé sur l'or blanc plutôt que sur un statut de ville-fantôme, filon touristique au demeurant très rentable aux États-Unis. Pas moins de cent pistes de ski et de bobsleigh l'entourent, où les athlètes ont pu s'entraîner aux compétitions à venir.  

Les habitants de l'Utah pourraient également, sans mentir, se vanter d'avoir le plus beau grès rouge du monde. Et, à cet égard, les noms de Kodachrome Basin ou de Red Canyon sont tout aussi éloquents que celui de Powder Mountain. Généalogie, géologie: pour être fortuite, l'allitération ne s'en révèle pas moins riche de sens dans un État où l'on se montre obsédé par l'origine des êtres et des choses.

DEMESURE GRANDIOSE 

« The Canyon Legacy », publication du Dan O'Laurie Museum de Moab, tient avec une pointilleuse précision le registre de ce patrimoine mouvant, livré à une érosion opiniâtre qui a créé un répertoire de formes surprenantes. Au printemps, on peut l' «entendre» faire son œuvre quand des fragments de roches se détachent des falaises sous l'effet du dégel. Et c'est d'ailleurs au printemps - ou à l'automne - qu'il faut aller dans la région des canyons, pour y éviter la chaleur suffocante des mois d'été.

Si l'on y a souvent une impression de déjà-vu, c'est tout bonnement parce que le cinéma mais aussi la publicité ont exploité à outrance le génie du lieu et sa photogénie. Ainsi n'a-t-on aucun mal à reconnaître le décor de la scène finale de Thelma and Louise et celui où fut tourné Indiana Jones. Dans le spectaculaire Arches Park, les «gratte-ciel» ont chacun leur sobriquet, tandis que certains rochers anthropomorphiques suscitent nombre de plaisanteries égrillardes. Dans Zion Park, des alpinistes escaladent les vertigineuses parois qui enserrent Virgin River, le cours d'eau le plus encaissé des États-Unis, ce que ne semble pas prêt à faire le Zion snail, un escargot pourtant équipé de crampons et qu'on ne trouve nulle part ailleurs, parole de ranger ! Unique donc, ce petit gastéropode, de même que l'est la Utah daisy, marguerite indigène prisée des botanistes et qui fleurit ici comme d'ailleurs en altitude, jetant de subtiles lueurs mauves sous les genévriers.

Zion reste de loin le parc le plus visité, mais on peut lui préférer la démesure grandiose de Bryce Canyon avec ses chatoyants camaïeux de rouge, d'orange, de rose, d'ocre et de terre de Sienne, et ses milliers de hoodoos, pitons qui semblent avoir été déposés là nuitamment par un bataillon de sculpteurs. « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? », demande en les montrant du doigt le guide, devenu tout d'un coup songe-creux. Avant d'avouer avoir emprunté cette astuce à un touriste français, fieffé intellectuel qui méditait à voix haute ! Avec ou sans l'appoint de ce genre de réflexion, explorer d'affilée tous les parcs naturels de l'Utah ne fera jamais courir à personne le risque d'en revenir blasé, ou lassé. A aucun moment ne s'y produit une érosion de l'émerveillement.

DE L'OR POUR LES MORMONS

Difficile d'imaginer que, dans un État dont le gouverneur est mormon et où environ 70 % de la population adhère à ses préceptes, l'Église mormone se soit désintéressée des Jeux d'hiver organisés dans son fief de Salt Lake City. Deux semaines sous l'œil de milliards de téléspectateurs, cela n'a pas de prix. Et les mormons n'ont pas lésiné : prêts gracieux de terrains (au centre-ville et dans les stations voisines) et généreuses donations au comité organisateur dont le patron, un mormon, a restauré une crédibilité entamée par les affaires de corruption révélées fin 1998 (Le Monde du 27 février 2001). Pas question pour autant d'étendre aux « infidèles[6] » l'interdiction faite aux convertis de consommer de l'alcool voire du Coca ou du Pepsi[7] ! On s'arrangera au coup par coup. Ce qui n'empêchera pas les compétitions de snowboard d'être privées de musique. Une musique jugée sans doute impie. Rien à voir, il est vrai, avec les prestations du célèbre Mormon Tabernacle Choir ou celles de l'orchestre symphonique qui accompagnera le spectacle racontant aux visiteurs l'histoire du « peuple élu ». En matière de relations publiques, les mormons ont d'ores et déjà décroché la médaille d'or.

 

[1] Au contraire, nous affirmons être les seuls à connaître la réponse à ces questions

[2] Soeur

[3] Convaincre

[4] ???

[5] La religion touche à tous les aspects de la vie. Il est donc difficile d'en retirer le nom de Dieu. Nous nous limitons plutôt à utiliser son nom avec respect, en évitant par exemple tout jurons.

[6] Terme propre au journaliste, pas à l’Eglise

[7] Nous nous abstenons d'alcool, de thé, de café, de tabac et de drogue, et nous nous efforçons de nous nourrir sainement. Il n'existe aucun « interdit » sur le Coca ou le Pepsi.

 

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