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LA REDEMPTION DE SALT LAKE CITYSemaine du jeudi 7 février 2002 - n° 1944 - Notre époque Les jeux Olympiques d’hiver commencent, sous haute surveillance En 1998, le scandale éclaboussait le puritanisme mormon: 1,3 million de dollars de pots-de-vin avaient été distribués pour décrocher les Jeux. Une tache honteuse pour l’austère capitale de l’Utah. Depuis, tout a été fait pour tenter d’effacer ce péché originel. « C’est ici », murmura le prophète épuisé. Le convoi venait de déboucher d’un canyon ouvrant sur une vaste croûte de sel, une plaine aride appartenant aux Mexicains. «Oui, c’est ici», expliqua en juin 1847 Brigham Young aux 147 pionniers mormons éreintés, chassés de l’Ohio, du Missouri et de l’Illinois. En effet, qui viendrait les déposséder de ce paysage désolé? C’est donc ici, près du grand Lac salé où ils sont restés, que cent cinquante ans plus tard s’embrasera la vasque olympique. Ici, devant le temple de granit, saint-siège mormon surplombé de l’ange Moroni, que seront remises les médailles olympiques, en direct devant des milliards de téléspectateurs. Une éclatante revanche pour l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, qui étalera sa prospérité et son modèle austère. Une revanche? Oui, car il y a seulement trois ans Salt Lake était vouée aux gémonies, son nom était étroitement associé au premier scandale olympique. Une humiliation pour les mormons. Car ici, dans l’Utah, tout se confond avec l’Église. Les représentants politiques sont ses disciples et elle possède tout ou presque, détenant des participations dans l’agriculture, l’industrie, l’assurance, l’immobilier ou la banque, contrôlant une quinzaine de stations de radio, une télévision, un journal… Les mormons font fructifier l’ensemble mais s’assurent aussi des revenus réguliers en percevant sur ce territoire salé non pas la gabelle mais la dîme: 10% du salaire de ses ouailles. Les Américains voient tout cela de travers. Néanmoins de grandes compagnies (American Express pour la finance, Delta pour le transport aérien, Holiday Inn pour l’hôtellerie) ont installé ici leur service d’assistance téléphonique, profitant de la formation de haut niveau des mormons, de leurs études linguistiques inégalées, et de ce petit coin bien tranquille où sont proscrits alcool, café et masturbation. De cet État d’Utah qui leur fut donné en échange de l’arrêt de leurs pratiques polygames (que les intégristes[1] observent toujours), les mormons tentent de convertir le monde entier par l’envoi de missionnaires mais aussi par l’établissement d’une généalogie mondiale. Pour cela, ils ont creusé dans le granit des monts Wasatch d’immenses cavernes où sont stockées descendances et filiations d’une bonne partie de la planète. En effet, depuis 1894, grâce à leurs missionnaires qui sillonnent la planète et accumulent dans ces abris actes de naissance, de mariage, recensements, minutes de notaires, listes de passagers des transatlantiques bourrés d’immigrants vers les États-Unis, ou encore des registres de la sécurité sociale. Ces milliards de données sont photographiées et archivées sur microfilms ou informatisées. Ils tentent ainsi de reconstituer la «famille», qui est au cœur des préceptes mormons. Leur prosélytisme fut comblé en 1995 par l’attribution des Jeux olympiques de 2002. La jubilation fut de courte durée. En 1998, un membre du CIO révéla les mécanismes de corruption au sein de l’institution olympique. Des révélations confirmées par une commission d’enquête montrant que le comité de candidature de Salt Lake City avait versé 1,3 million de dollars sous forme de cadeaux, d’espèces, de bourses d’études ou d’emplois pour les enfants ou de présents aux épouses des membres du CIO les plus fragiles afin de s’attacher leurs faveurs. Honte à l’ange Moroni. Les mormons démentirent avec la dernière énergie la moindre implication dans cette affaire de pots-de-vin? Las, les deux responsables du comité de candidature, Tom Welch et Shelley Thomas, le président et son adjoint, appartenaient bel et bien à « l’Église ». L’opprobre enveloppa la vaste plaine du grand Lac salé et les Américains s’estimèrent maudits avec les jeux Olympiques. En effet, déjà en 1996, pour le centenaire des Jeux modernes, qu’Atlanta avait ravis à Athènes, les habitants de la Géorgie comptaient, avec une certaine arrogance, faire la démonstration de leur technologie et de leur savoir-faire. Ils ne récoltèrent en retour que de sévères reproches sur une organisation bâclée, un système informatique dépassé et des images dont ils auraient préféré se passer: des bus hors d’âge expirant sur les autoroutes et, pour couronner le tout, non pas un exploit sportif, mais une bombe bourrée de clous sur la place olympique, tuant deux personnes. Les commentateurs les plus acides avaient conclu qu’après ce fiasco les membres du CIO pouvaient sans souci attribuer les JO à un pays africain. A la fin de l’année 1998 donc, le sol se dérobe sous les pieds des mormons. Ils découvrent qu’échanger quelques faveurs attribuées à des barbons décatis contre le prestige de la flamme olympique est une pratique courante. Salt Lake City ne vaut ainsi pas mieux que Sydney, Nagano ou Atlanta. «Nous avons été humiliés, dit en 1999 un chef d’entreprise, nous avions l’espoir que les Jeux nous amèneraient les entreprises de haute technologie, la volonté de créer une nouvelle Silicon Valley. Maintenant, c’est fichu.» Pis, les grands sponsors de l’olympisme deviennent réticents et ceux qui comptaient investir à Salt Lake City gèlent toute décision. A trois ans des Jeux, la ville est au bord du gouffre. Le gouverneur de l’Utah décide de réagir. Il débauche sur la côte Est, à Boston, un homme d’affaires réputé, au profil idoine. La cinquantaine, le ventre plat, Mitt Romney dirigeait une société d’investissements, Bain Capital, spécialisée dans la reprise d’affaires en difficulté. Fils d’un gouverneur du Michigan, républicain modéré, ancien adversaire à la sénatoriale de Ted Kennedy, mari d’une femme que l’on dit jolie, Romney possède une autre particularité, c’est un «buveur de lait», autrement dit il est mormon. Natif de l’Utah, il fut même missionnaire. Ce quinquagénaire ambitieux (on lui prête des vues sur la Maison-Blanche) trouve sur son bureau des comptes affolants. Un déficit prévisionnel de 380 millions de dollars pour un budget trois fois supérieur. Romney repart aussitôt en mission, mais cette fois-ci au Congrès et à la Maison-Blanche: il faut sauver Salt Lake City. Il va jouer la transparence totale avec les autorités et les citoyens de l’Utah. Bingo! Il récolte plus de 700 millions de dollars de partenariats fondus dans un budget total de 1,9 milliard, supérieur à celui des monstrueux Jeux d’été. Certes, la polémique enfle sur le coût réel de ces Jeux, en raison des travaux d’infrastructure, mais qu’importe, l’honneur est sauf. Néanmoins, la bataille est loin d’être terminée. Il reste deux semaines d’épreuves pour tout valider car Salt Lake City cumule deux handicaps: elle est ville olympique et américaine. La cible idéale des terroristes de tout poil. Alors la capitale de l’Utah a déjà pris des allures de camp retranché. Les Américains sont d’autant plus fébriles qu’ils se sont laissé piéger à Atlanta et n’ont toujours pas mis la main sur les poseurs de bombe. On va donc rejouer Tempête du Désert: des centaines de militaires, équipés d’une impressionnante panoplie de guerre, fusil-mitrailleur en bandoulière, ont débarqué et patrouillent dans les avenues rectilignes tracées dans la plaine salée. Les moyens sont considérables, 300 millions de dollars (330 millions d’euros) et un état d’alerte maximum: fermeture de l’aéroport pendant les cérémonies, zone de survol interdite dans un rayon de 70 kilomètres, chasseurs de type F-16 prêts à décoller, etc. Le ministre américain de la Justice, John Ashcroft, a promis que «chaque pierre serait soulevée» pour assurer la sécurité des JO. Les athlètes seront eux aussi étroitement surveillés, principalement ceux du biathlon, qui utilisent une carabine. Les autorités ont tenté de leur retirer leur arme jusqu’au déroulement des épreuves. Refus catégorique des biathlètes, qui ne s’en séparent jamais. Après négociation, seules les balles seront conservées en lieu sûr et toutes les armes présenteront un détail connu seulement des militaires. Pour Jacques Rogge, président du CIO, «tout ce qui était humainement possible a été mis en place» pour ces Jeux, «dont la réussite passe d’abord par la sécurité». Car pour les seigneurs des anneaux aussi l’heure est à la rédemption. Le vieux marquis de Samaranch, symbolisant à tort ou à raison les mauvaises manières olympiques (corruption, dopage, gigantisme), a lâché prise. Son successeur, le Belge Jacques Rogge, sérieux et polyglotte comme un mormon, a promis une réorganisation sévère du Vatican sportif. Il a lancé plusieurs offensives, annonçant d’abord qu’il serait intraitable sur le plan du dopage. Il a ensuite décidé de remettre en question la taille des Jeux, devenus ingérables, et, pour montrer l’exemple, a pris ses quartiers au village olympique. Décidément, à Salt Lake City, pour les mormons comme pour le CIO, le message est à l’humilité. Christophe Bouchet [1] N'ayant aucun rapport avec l'Eglise, ces polygames ne peuvent pas être qualifiés de « mormons intégristes ».
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