LES « SAINTS » DE SALT LAKE CITYLe Monde 08 02 02 La ville qui accueille les Jeux olympiques a été fondée par l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours – les mormons –, dont l'influence reste considérable. Chemise blanche, cravate sobre et pochette discrète. On entre dans leurs bureaux en traversant un secrétariat de dames à tailleur strict et indéfrisable. Au parking du sous-sol, les Mercedes côtoient les BMW et les Lincoln. L'immeuble qu'ils occupent est le plus élevé de Salt Lake City. Ce sont les dirigeants de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, dont les fidèles sont appelés couramment les mormons. L'Église des Latter-Day Saints, ou LDS[1], ne s'occupe pas de l'organisation des Jeux olympiques d'hiver, qui s'ouvrent vendredi 8 février à Salt Lake. La crainte qu'il en soit autrement a eu sa part dans le fait que la ville a dû attendre presque trente ans pour que sa candidature à l'organisation des Jeux soit soutenue par le Comité olympique américain et acceptée par le Comité international. La première fois qu'elle s'était déclarée candidate, c'était en 1966 ; et pour l'emporter, finalement, en 1995, les responsables chargés de sa cause ont jugé nécessaire de graisser les rouages de l'olympisme dans des conditions qui ont entraîné l'ouverture d'une enquête pour corruption. L'Église des LDS[2] n'y est pour rien, affirme Charles Didier, l'un des Soixante-Dix (le deuxième cercle de pouvoir au sein de l'Église), qui veut croire que les mormons ayant trempé dans cette affaire – dont l'ancien président du comité de candidature, Thomas Welsh – ont reçu depuis les secours moraux de leurs évêques. «Nous étions partisans de cette candidature, mais ce n'était pas notre affaire», explique Dale Bills, qui fait partie du département des relations publiques des LDS. Les entreprises appartenant à l'Église ont cotisé au comité de candidature, mais ensuite, assure-t-il, dans la préparation des Jeux, elle s'est bornée à répondre aux demandes des organisateurs. Bien sûr, le Chœur du Tabernacle, depuis toujours messager du mormonisme aux États-Unis et dans le monde, chante pour la cérémonie d'ouverture, mais le contraire n'aurait-il pas surpris? Le stade où les vainqueurs recevront leurs médailles, situé sur les terrains dont l'Église est propriétaire, au centre de la ville, est prêté par elle gratuitement. «On a dit que c'était pour que notre temple soit dans le champ des caméras. C'est absurde ! Nous n'avons rien demandé », assure M. Bills au restaurant du dernier étage de ce qui fut l'Hôtel Utah, construit par l'Église en 1911 et reconverti par elle en immeuble de bureaux, le grand Office Building étant devenu insuffisant. Ouvert au public, le restaurant offre une vue magnifique sur la ville et sur les montagnes qui l'entourent, mais on n'y boira ni boisson alcoolisée, ni café, ni thé, et bien sûr, comme presque partout en Amérique, on ne fumera pas. «Ici, nous sommes chez nous», s'excuse Dale Bills en commandant un jus de pomme. A l'autre bout de la ville, le maire, Ross Anderson, dit Rocky, démocrate et mormon «relaps», distribue aux journalistes un dossier de presse dont une des fiches s'intitule «Boire un verre». Elle précise que Salt Lake compte davantage de débits de boisson que les deux précédentes villes de Jeux d'hiver réunies ; elle donne le mode d'emploi des clubs privés où l'on pourra consommer à condition de payer une cotisation de 5 dollars pour la durée des Jeux. «L'Utah n'est pas un État sec!», insiste Anderson, reprenant l'adjectif utilisé pour désigner les États qui interdisaient l'alcool avant la prohibition généralisée des années 1920. Élu contre un adversaire mormon et républicain, en 1999, le maire paie de sa personne pour démentir les clichés qui peuvent nuire, pense-t-il, au succès des Jeux. Les Irlandais de l'Irish Times ayant écrit que l'on risquait de s'ennuyer ferme à Salt Lake pendant quinze jours, Rocky a tenu à leur répondre personnellement en se faisant accompagner d'un photographe dans une chaude tournée des établissements de nuit de la ville. Une photo sur deux le montre entouré de jolies filles, dont Miss Utah, sauf au club Axis, où la nuit du vendredi au samedi est « gay ». « Nous avons l'un des trois meilleurs clubs de hip-hop des États-Unis, la scène jazz est formidable. Vraiment, pour s'ennuyer le soir à Salt Lake, il faut le vouloir », assure-t-il aux sceptiques, pas faciles à convaincre. C'est que Salt Lake n'est pas seulement une ville dont la moitié de la population se trouve appartenir à une certaine confession. C'est la ville des LDS, fondée par eux dans un État qui compte aujourd'hui 2,2 millions d'habitants, dont 70 % de mormons. Phénomène unique aux États-Unis, l'Utah est le produit d'une histoire religieuse et a longtemps été dirigé par son Église. Aujourd'hui encore, le gouverneur, Michael Leavitt, est mormon, comme la quasi-totalité des parlementaires envoyés à Washington et des élus aux deux Chambres de l'État. A partir du moment où l'Utah est devenu le quarante-cinquième État de l'Union, en 1896, son système politique s'est normalisé, et Salt Lake City est devenue une ville plus mélangée, mais l'Église reste une puissante communauté. Faire partie des LDS n'est pas une sinécure. Les « saints », ainsi qu'ils se désignent eux-mêmes[3], versent à leur Église la dîme, le dixième de leurs revenus[4]. Ils lui consacrent au minimum cinq heures et souvent beaucoup plus – jusqu'à vingt-cinq heures – par semaine, pour toutes sortes de tâches relevant de l'entraide, du volontariat, de l'enseignement. Beaucoup d'entre eux ont assuré une mission, à 19 ans pour les garçons, à 21 ans pour les filles. L'Église comptait près de 60 000 missionnaires en 1999, principalement des jeunes gens enrôlés pour deux ans, tandis que les jeunes filles, qui représentent 20 % des effectifs, s'engagent pour un an et demi. Ce voyage à l'étranger, dans des conditions souvent difficiles, les frais étant payés par les familles, constitue une sorte de rite de passage. A l'âge de la retraite, les mormons peuvent être « appelés » pour d'autres tâches bénévoles dans le système d'aide sociale ou dans l'organisation humanitaire créée il y a quinze ans. La notion de service est aussi essentielle, dans leur système, que celle d'autosuffisance. Charles Didier, Belge converti à l'âge de 22 ans par des missionnaires quand il était étudiant en économie à Liège, place dans cet ordre les piliers de sa propre adhésion à l'Église des LDS : « L'hygiène morale et physique, la famille, le sens donné à la vie professionnelle. » Il ajoute : « J'étais catholique. Si croire en Dieu consiste à aller à la messe une fois par semaine, ce n'est pas très intéressant. » L'Église mormone réunit un système de croyances et une organisation tout à fait étranges[5]. Elle est issue, au début du XIXe siècle, des visions d'un jeune homme, Joseph Smith, qui habitait le nord de l'État de New York. Smith était, comme son père, une sorte de magicien, sourcier et chercheur de trésors[6]. En 1828, âgé alors de 22 ans, il affirma avoir reçu d'un ange appelé Moroni des tablettes d'or, sur lesquelles était gravé ce qui allait devenir le Livre de Mormon, ce dernier étant un prophète dont les paroles sont rapportées dans le livre. Avec les tablettes, l'ange offrit à Joseph Smith deux pierres transparentes, au travers desquelles il put traduire le texte. En résumé, les tribus perdues[7] d'Israël seraient allées en Amérique et seraient les ancêtres des Indiens[8]. Le Christ aurait connu une deuxième résurrection[9] dans ce qui n'était pas encore le Nouveau Monde (Le Monde du 8 février). Sur la base de ces textes, Smith a créé en 1830, avec cinq autres jeunes gens, une nouvelle Église, appelée d'abord Église du Christ. Par la suite, il fusionna son groupe avec celui d'un autre prédicateur, Sydney Rigdon[10], et ce fut le début d'un long exode, Smith et ses fidèles décidant d'abord de quitter l'État de New York pour celui de l'Ohio. Six ans plus tard, ils gagnaient le Missouri, d'où ils allaient être chassés vers l'Illinois. Là, Joseph Smith et son frère, arrêtés et emprisonnés, furent tués par un groupe d'émeutiers, avec la complicité probable des autorités de l'État, en 1844. Devenu « prophète » en remplacement de Smith, le charpentier Brigham Young convainquit les fidèles d'entreprendre en 1847 un nouveau voyage, bien plus long, jusqu'au bassin du Grand Lac salé, dans les Rocheuses, où Smith et ses conseillers avaient déjà envisagé de faire migrer leur Église. Située hors des frontières de l'Union, cette région inhabitée faisait partie des territoires enlevés par les États-Unis au Mexique par la guerre de 1846-1847. Le Grand Trek des mormons, emmenés par Young comme par un nouveau Moïse vers la nouvelle Sion, est un élément essentiel du grand récit fondateur de l'Église. Lumière du Monde, le spectacle qu'elle a préparé pour les visiteurs des Jeux olympiques et qui se jouera dix fois dans l'immense centre de conférences de 21 000 places – tous les tickets, vendus 5 dollars, sont déjà partis – donne une place centrale à l'évocation de cet exode. A la mort de Young, en 1877, Salt Lake et ses environs comptaient 135 000 habitants. Aux mormons partis de l'Illinois se sont ajoutés très vite de nombreux immigrants venus d'Angleterre et de Scandinavie, deux parties de l'Europe vers lesquelles Smith avait envoyé des missionnaires dès 1837. Le mormonisme associe des composantes puisées dans l'Ancien et le Nouveau Testament, des éléments de millénarisme et des croyances qui lui sont propres, comme le caractère éternel des liens familiaux, d'où dérive la nécessité de baptiser les morts (c'est pour permettre ces baptêmes que les LDS envoient partout dans le monde des émissaires chargés de photographier sur microfilms les registres d'état civil). Se présentant comme la « restauration » de la véritable Église du Christ, la religion mormone est à bien des égards éloignée des bases du christianisme[11], dont elle se réclame pourtant. Certaines « révélations » de Smith évoquent la franc-maçonnerie[12], à laquelle il fut initié et qui avait un temple à Nauvoo, ville qu'il avait fondée dans l'Illinois ; le secret mormon est sans aucun doute inspiré des règles maçonniques. L'histoire de l'Église comporte aussi des aspects d'utopie politique propre au XIXe siècle, y compris communiste pendant un temps, et d'utopie sexuelle, avec l'institution de la polygamie, proscrite en 1890 pour que l'Église puisse être admise au sein des États-Unis. Les LDS se défendent aujourd'hui de la moindre connivence avec les « fondamentalistes[13] » qui, au nombre de plusieurs dizaines de milliers, estime-t-on, pratiquent secrètement la polygamie. Sur ce sujet comme sur d'autres, l'ambiguïté semble être la caractéristique principale du mormonisme. A l'évidence, les hommes détiennent tous les pouvoirs dans cette religion, mais les femmes avaient le droit de vote et elles avaient dû y renoncer lorsque l'Utah avait rejoint les États-Unis où ce droit, alors, n'existait pas. La plupart des mormones défendent leur religion, mais certaines dissidentes accusent l'Église de faire silence sur les violences dont seraient victimes des filles dès leur plus jeune âge[14], pas seulement dans les clans polygames officiellement bannis. Les mormons ont le culte des affaires, où ils réussissent fort bien, mais ils ont aussi, depuis la Grande Dépression des années 1930, le système d'aide sociale le plus perfectionné qu'une confession religieuse ait créé aux États-Unis. Ils vouent un culte à ce qu'ils appellent l'autosuffisance, mais, dans cette Église sans clergé[15], la hiérarchie est pesante et pratique une surveillance quasi policière. Le traitement de la dissidence ressemble aux pratiques qui furent celles des partis communistes, la prison et les exécutions en moins, bien sûr[16]. Cet étrange mélange produit, au total, une confession qui réunit aujourd'hui 11 millions de membres, dont plus de la moitié hors des États-Unis, et qui ne cesse de croître à une vitesse telle que le sociologue des religions Rodney Stark, cité respectueusement dans l'almanach de l'Église, pense qu'elle comptera 16 millions de fidèles à la fin de la décennie et 50 millions en 2040. En France, ils ne sont encore que 30 000, mais c'est presque le double de ce qu'ils étaient il y a quinze ans. Patrick Jarreau
[1] Le nom de l’Eglise est « l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours » [2] Le nom des membres est « les saints des derniers jours » ou « les membres de l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours [3] Il faut comprendre l’appelation de « saints » non pas dans le sens catholique du terme - quelqu’un qui a atteint la perfection et qui a été canonisé -, mais dans le sens biblique du terme - quelqu’un qui accepte le Seigneur dans sa vie et s’efforce de garder ses commandements en vue d’atteindre un jour la perfection (voir Ephésiens 4:12). [4] Le peuple de Dieu a toujours été autonome et prospère grâce à la loi de la Dîme. Abraham obéissait à ce commandement divin (Genèse 14:18-20) et il en fut de même pour les générations suivantes (voire Lé 27:30-34, Mal 3:8-11, D&A 119). [5] N’est étrange que ce que l’on ne connaît pas. [6] Voir dans la rubrique idumea-études : « Les procès de 1828 et 1830 contre Joseph Smith ». [7] Pas les tribus perdues, mais quelques familles appartenant aux tribus d’Ephraïm et de Manassée. [8] De nombreuses autres peuplades vivaient en Amérique bien avant l'arrivée des Néphites. Les indiens ne peuvent être les descendants exclusifs des peuples du Livre de Mormon. [9] Le Christ est mort et réssucité à Jérusalem. C'est avec ce corps réssuscité (c'est-à-dire parfait et immortel) que le Christ visita les Néphites. [10] Rigdon, un précheur de renom, avait quitté l'Eglise Baptiste pour fonder avec Campbell « les Baptistes Réformés » (plus tard appelés « Campbellites »). Parley P. Pratt, un membre de son mouvement lui donna le Livre de Mormon à lire. Rigdon le lu, fut convaincu et quitta les Baptistes pour se joindre à la jeune Eglise. Il n'y eu jamais de « fusion ». [11] Nous croyons au contraire être les seuls à avoir la même organisation et les mêmes croyances que l'Eglise du Christ à l'époque où il était sur terre avec ses apôtres. [12] Voir dans idumea-études : « Joseph Smith et la Franc-maçonnerie » et « La Franc-maçonnerie et les ordonnances du temple ». [13] N'ayant aucun rapport avec l'Eglise, ces personnes ne peuvent être qualifiées de fondamentalistes. [14] « Le mari et la femme ont la responsabilité solennelle de s’aimer et de se chérir et d’aimer et de chérir leurs enfants... Nous lançons une mise en garde. Les personnes qui... font subir des sévices à leur conjoint ou à leurs enfants, ou qui ne s’acquittent pas de leurs responsabilités familiales devront un jour en répondre devant Dieu. » - Déclaration au Monde sur la Famille par la Première Présidence et le Collège des Douze. [15] Sans clergé rémunéré. [16] ???
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