LES TIROIRS A SECRETS DES MORMONS[1]

Une bonne partie de l’humanité est enregistrée au centre généalogique de l’Église, le plus grand du monde. Souriez, vous êtes fichés.  

Par Christian Despont

9 janvier 2002

Une odeur, un silence ; des tiroirs qui s’étendent à perte de vue, immenses. Vous êtes à la librairie mormone de Salt Lake City, la mémoire de l’humanité : toute la planète, ou presque, y est fichée !  

Chaque jour, 2400 visiteurs arpentent ces corridors étranges, où ils sont accueillis dans tous les sabirs de la Terre. « Nous parlons le chinois, le finnois. Nous lisons même le cyrillique », sourit sœur Heidi, elle-même d’origine autrichienne. Les visiteurs partagent le même but: grimper aux arbres généalogiques dans l’espoir de dénicher, sur une branche lointaine, des ancêtres ou des secrets de famille.  

Curieusement, ce commerce florissant n’a aucun but lucratif : entrée libre et, pour un extrait de microfilm, il n’en coûte que le prix de la photocopie, facturée 5 centimes. Certaines banques de données sont même accessibles sur un site internet, lui aussi à l’enseigne des mormons. « C’est un service que nous rendons au monde, expose Sœur Heidi, le visage barré d’un sourire que seules les oreilles arrêtent. La famille constitue le fondement de notre société. Nous aimons voir ces gens rechercher leurs ancêtres; la joie sur leur visage, les larmes qui perlent sur leurs joues, parfois. C’est merveilleux… »  

Il n’en reste pas moins que la démarche obéit d’abord à des motifs religieux. Selon le rite mormon, cet archivage consiste à baptiser les morts, dont il découle le salut de l’âme. Le nom, la date de naissance et de décès, voilà feu tante Marthe convertie par procuration, à titre posthume[2] !  

Ces données, les mormons les cueillent aux quatre coins du monde, dans les petits villages de campagne comme dans les métropoles, inlassablement. Registres d’état civil, archives de paroisse, dossiers militaires ou scolaires, tout est bon à alimenter les tiroirs à secrets[3]. Depuis quelques années, même, l’Église enregistre les souvenirs de personnes âgées, puis les transpose sur manuscrit. Mais cette pieuse collecte bute parfois sur quelque réticence. En Suisse romande, les états civils du Valais et de Fribourg n’ont pas ouvert leurs registres aux missionnaires, peu favorables à l’idée que des défunts soient convertis à leur insu[4]. « La plupart des pays arabes refusent de coopérer. Chez nous, en revanche, ils sont les bienvenus », sourit sœur Heidi.  

Athées, musulmans, policiers, etc. La douce Heidi le répète à l’envi, « tout le monde est le bienvenu ». Certaines questions, en revanche, le sont moins… Les archives secrètes de la librairie ? Si, elles existent : quelque part dans le mont Wasatch, à 200 mètres sous terre, des millions de microfilms sont consignés derrière des portes de 10 tonnes et d’épais murs blindés capables de résister à tous les sévices, attaque nucléaire comprise ! Inutile de demander le chemin: l’endroit se situe hors d’atteinte des randonneurs les plus infatigables, là-haut sur la montagne[5]. « Vous cherchez les grottes de l’Église ? On ne vous laissera jamais approcher sans autorisation, rit un jogger. Ce lieu, c’est la face cachée de l’Église… »

 

[1] 5 mois plus tôt, sur le même site, un autre journaliste publiait un article intitulé « Dans les tiroirs secrets des mormons ». Manque d'inspiration ?

[2] Le baptême pour les morts, ordonnance sacrée que pratiquait couramment les disciples du Christ (voire 1 Corinthiens 15:29), est une ordonnance faite par procuration. Un vivant se fait baptiser en représentation d'un de ses ancêtres. C'est alors à la personne décédée d'accepter ou non ce baptême. Il est donc tout à fait possible que quelqu'un se soit fait baptiser pour la tante Marthe, mais que celle-ci, libre de choisir dans le monde des esprits tout comme elle l'était sur cette terre, ait refusé le baptême.

[3] Quels secrets ?

[4] Voir note n° 2.

[5] Plus de 2 millions de microfilms - l'équivalent de 6 millions de livres de 300 pages - sont actuellement stockés à l'abri de l'humidité, de la chaleur et des catastrophes naturelles, dans le Granite Mountain Records Vault. Chaque mois celui-ci accueille 4100 rouleaux supplémentaires. L'espace aménagé sous la montagne peut contenir jusqu'à 26 millions de microfilms. Vu la valeur inestimable de ces archives, le Vault n'est aujourd'hui plus ouvert au public pour des raisons de sécurité, mais une copie de chaque microfilm peut être consultée sur familysearch. Vu l'importance de ce lieu de stockage, les microfilms ne sont bien-entendu pas acheminés à dos de randonneurs, mais par le biais d'une belle route asphaltée. Le touriste pourra prendre des photos de l’extérieur du Granite Mountain Records Vault, spectacle déjà impressionnant.

 

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