PEUR SUR LA VILLE[1]

Ces Jeux olympiques seront les plus protégés de l’histoire. Balade dans les coulisses.  

Par Christian Despont

9 janvier 2002

Le bâtiment de l’organisation se dresse, fier, au milieu de downtown. Dans le hall, un drapeau américain de la taille d’une couette de rhinocéros. Installé le 11 septembre… « Ils n’ont pas trouvé plus grand », sourit Françoise Perroud, analyste au service informatique. Cette jeune Fribourgeoise confesse une certaine inquiétude dans les étages: des courriers électroniques partent chaque jour au département de la sécurité, le personnel est fouillé, des rumeurs courent dans les corridors. La population locale, elle aussi, est régulièrement convoquée à des séances confidentielles.  

George Bush l’avait promis: en février, Salt Lake City sera aussi protégée que la Maison-Blanche, moyennant quelque 300 millions de dollars; le prix de la sérénité. Que commencent les Jeux les plus surveillés de l’histoire…Rien ne sera laissé au hasard : la garde nationale surveillera le circuit d’eau potable en permanence, le courrier sera examiné, l’accès aux sites jalonné de contrôles, le trafic aérien interdit au-dessus de Salt Lake City. Malgré tout, la ville frémit doucement. La cérémonie d’ouverture, par exemple, ne ferait-elle pas une cible rêvée ? « Regardez cette chaîne montagneuse qui encercle la ville. Elle offre de partout une vue imprenable sur le stade », gesticule un restaurateur. La tension est montée d’un cran depuis qu’un camion de l’organisation, transportant à son bord les complets-vestons du CIO, a été dévalisé par des inconnus. La police croit peu à la thèse de la coquetterie… Il n’en reste pas moins que cette peur est, sinon relative, du moins latente. Pour preuve : les 50 000 billets de la cérémonie d’ouverture, vendus 800 dollars l’unité, ont trouvé preneur en moins d’un mois !  

Oui, la vie continue, avec ses préoccupations bassement terrestres. Tout d’abord, les universitaires de Salt Lake City sont fâchés: la ville leur a prié de débarrasser le plancher au 15 décembre, toutes affaires cessantes, afin que le campus soit réaménagé en village olympique. « Les étudiants travailleront à la maison », dit-on au secrétariat. « Quelle maison ? », demande un étudiant de l’Illinois.  

Swiss Olympic, lui aussi, a des soucis. Il s’agit de composer les chambres en fonction des connivences, des inimitiés et des ego. « Un casse-tête à chaque fois », avoue le directeur technique. Quant à la Maison suisse, où seront célébrés les héros, ses avocats lui ont obtenu le droit de servir du champagne. « Imaginez une réception avec un membre du Conseil fédéral, une médaille à fêter et pas de champagne. » Voilà, au fond, la vraie question existentielle de ces Jeux : Samuel Schmid aime-t-il la limonade ?   

Louise Schmidt, 84 ans, mormone : « J’irai en ville voir si les gens boivent »  

Née à Lausanne, elle vit sur les terres paisibles de l’Église depuis soixante ans. La venue des Jeux, avec leur cortège de fêtards indélicats, ne l’inquiète pas. « Les JO nous amèneront de la débauche, mais des milliers de gens en repartiront convertis à notre religion ! »  

Du haut de sa colline, l’immeuble prend de grands airs : Salt Lake City est à ses pieds et la verdure foisonne. La porte du numéro 8 s’ouvre sur un couple charmant. Lui, derrière, tiré à quatre épingles; elle, devant, la chevelure bien rangée.   

Son âge ? A cette question inconvenante, Louise Schmidt répond par un sourire amusé. « Dites un chiffre », défie-t-elle sans vanité. Si la politesse recommande toujours d’accorder une petite ristourne, ici, mieux vaut s’en tenir à la franchise : ce vaillant bout de femme supporterait mal la flatterie, tandis que son âge, lui, supporte largement un pronostic pessimiste. « 84 ans », lâche-t-elle, un tantinet triomphale. « J’ai eu une vie saine… ». Louise ne s’en cache pas : elle est de confession mormone, comme l’étaient ses parents. Alors non, elle ne connaît pas la saveur du thé, du café ou de l’alcool ; elle n’y a jamais corrompu ses lèvres, jamais de la vie. Quant à lui prêter une existence fastidieuse, ce serait tentant. Et si prétentieux. « Mon mari et moi voyageons encore ; nous nous rendons chaque année à Lausanne, la ville où j’ai vécu toute ma jeunesse, puis nous sillonnons l’Europe. »  

Parler au monde  

Sa descendance : six enfants, vingt-neuf petits-enfants, huit arrière-petits-enfants, tous mormons ! « C’est important, la famille. Si l’on donne de bonnes familles au pays, on aura un meilleur gouvernement », assure Louise, dans un français fédéral mâtiné d’accent yankee.  

Sachez-le : ancienne secrétaire du chœur suisse, Miss Schmidt est restée Suisse de cœur. Sauf que soixante ans dans ces vertes contrées l’y ont un peu enracinée, forcément. Soixante années de bonheur sur les terres paisibles de l’Église. Et voilà que débarquent les Jeux olympiques, avec leur cortège de fêtards indélicats… « Les JO offrent de nombreux avantages, objecte Louise. Personne ne connaît l’Église mais, en février, toute la planète entendra son point de vue. On parlera enfin des mormons, peu importe que ce soit en bien ou en mal. »  

« Des gens fuiront »  

Même la menace terroriste ne l’émeut guère. « Les Américains ne se laissent pas intimider. Si un drame doit arriver, qu’il arrive ! » Pourtant, une partie de la population s’apprête à déserter la ville; quand bien même on ne sait trop quel type de terrorisme elle redoute en vérité, celui du djihad ou celui de la bière sainte. « Salt Lake City n’est pas habitué à une telle agitation, sourit Louise. Des gens fuiront. Ici, vous pouvez vous balader le soir dans les rues sans risque de rencontrer des gens soûls, comme en Europe. Moi, j’irai en ville voir ce qui s’y passe. Je connais ça, les gens ivres. J’en ai croisé quelquefois à l’étranger. Cela dit, je regrette d’en voir à Salt Lake City, ça ne devrait pas arriver ! A cause des Jeux, les bars resteront ouverts plus tard. C’est bien dommage. »  

Bien calée dans le divan, Louise assène ses vérités d’une voix suave et mélodieuse. La tête de son époux, Ed, approuve. « Des gens viennent de l’extérieur et désobéissent aux règles. Ils vont dans des clubs privés et boivent de l’alcool. Idem avec la cigarette : avant, la ville entière était non fumeuse. Aujourd’hui, des enclos sont réservés à cet effet. Voyez les mauvaises influences extérieures… Je trouve dommage, vraiment, que des « étrangers » viennent s’établir ici. Ils profitent de tous les bienfaits de l’Église, mais vivent leur propre vie. Le problème est que, en ce moment, nous avons un maire non mormon. Un ex-mormon, dites-vous ? A ce qu’il paraît… Cet homme tente de pervertir la ville, mais sa tâche ne sera pas aisée : il y a encore ici des parents qui veulent protéger leurs enfants. » En tout état de cause, Louise refuse de considérer 1,5 million de visiteurs comme une source potentielle de chahut uniquement. « Un million de gens nous amèneront de la débauche, mais des centaines de milliers repartiront convertis à notre religion ! » Le regard des autres ne l’intimide pas davantage : « L’Église est de mieux en mieux acceptée. Quand j’étais jeune, nous n’osions pas sortir. Les copains nous chicanaient avec l’alcool ou la cigarette. C’est terminé. Aujourd’hui, les méfaits du tabac sont largement prouvés. Et puis seuls des Européens nous confondent encore avec les amish et les témoins de Jéhovah. Après les Jeux, ils sauront ! »

Pas de dettes

Son regard sur les autres, lui, se veut distant. « Il y a de très bonnes personnes dans d’autres religions. Elles seraient encore meilleures si… » Imperturbable, Louise glisse en douceur : « Chacun est libre de chercher à améliorer sa vie ou d’y renoncer. Nos enfants et petits-enfants, eux, sont tous membres de l’Église. Je dois néanmoins admettre que certains ne suivent pas la Parole de sagesse. Il leur arrive de boire ou de fumer. J’espère simplement qu’un jour, ils comprendront. Avant d’avoir gâché leur vie. »  

Le thé ne sera pas servi aux invités. Ce n’est pas un manque d’éducation, car, au terme du dialogue, les boissons gazeuses arrivent au salon, escortées par quelques biscuits. Ed et Louise prennent congé. Lui d’une poignée de main chaleureuse, elle sur ces bonnes paroles : « Je vous souhaite une vie pleine et sans dette, car les gens qui ont des dettes sont stupides. Restez actif, même avec l’âge. La vie est si belle… »

 

[1] Malgré le titre racoleur cet article est assez objectif

 

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