QU'EST-CE QU’UN MORMON ?

Yves Boisvert

Cyberpresse.ca

La flamme olympique est arrivée en Utah lundi au lever du soleil, en passant par le désert. Un Indien Ute a fait une danse sous une arche de pierre pour fêter cela. Et si tout va bien, la flamme sera en ville jeudi.

Déjà, les rues d'une largeur insensée de Salt Lake City commencent à grouiller des inévitables échangeurs de pins et de tous les autres qui se baladent avec un laissez-passer dans le cou. 

Et les mormons, dans tout ça? me demandez-vous. J'allais vous parler du combiné nordique, qui allie force, endurance et élégance formelle, mais puisque vous insistez, parlons des mormons. 

Tout ça commence quand Joseph Smith, un natif du Vermont, voit apparaître à l'âge de 18 ans (1823) l'ange Moroni[1]. C'est un drôle de nom pour un ange, mais ce qu'il lui a dit est encore plus étonnant : il lui révèle l'existence de tables en or où est écrite l'histoire de l'Amérique au temps de la Bible. Smith traduit ces textes, ce qui donne le Livre de Mormon, un ensemble de prophéties apparentées en bonne partie au message biblique. 

Le livre raconte l'histoire d'une tribu d'Israël[2] qui se serait installée en Amérique six siècles avant Jésus-Christ, ce qui expliquerait la présence des Indiens d'Amérique[3].

Comment ça, où sont les tables en or? Je sens du scepticisme, mais ne nous perdons pas dans les détails techniques.

Toujours est-il que les mormons sont des chrétiens qui croient que Jésus reviendra sous peu en Amérique, d'où le nom d'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours.

Après l'assassinat de Smith (1844), les mormons fuient vers l'Ouest et s'y installent pour fonder un nouvel Israël (il y a ici une banque Zion et un parc national du même nom).

Ils croient que l'homme est fondamentalement bon et qu'il demeurera avec son épouse éternellement s'il est marié dans l'Église. Et toute la famille aussi, ce qui est un pensez-y bien.

Les mormons sont en moyenne très instruits (l'Université Brigham Young, ou BYU, qu'ils contrôlent, est bien cotée) et plusieurs ont beaucoup voyagé et sont polyglottes. Chacun est en effet susceptible d'être appelé en « mission » aux quatre coins du monde pour convertir des âmes.

Ce n'est qu'en 1978 que le prophète a eu la révélation que les Noirs pouvaient devenir prêtres dans l'Église. Il faut dire que l'Église prend de l'expansion partout dans le monde (la moitié des 11 millions de mormons ne sont pas américains), en particulier en étant présente lors de catastrophes naturelles, comme on nous le montre au Centre des visiteurs de l'Église. L'Église a un immense entrepôt plein de nourriture prête à être distribuée.

Ils s'habillent de manière assez conventionnelle, sans uniforme. Mais il vaut mieux ne pas s'aviser de porter de shorts plus hauts qu'à mi-cuisse à BYU, me dit un ami biologiste qui y a fait son post-doctorat: on vous renverra à la maison. Ils portent du blanc le dimanche. Ils ne boivent pas, ne fument pas et ne font pas plein de choses avant le mariage.

On peut être tenté de penser que dans ce petit État (près de 3 millions) dont la classe politique est mormone à plus de 80%, on vit dans une atmosphère passéiste un peu figée. Ce n'est pas le cas. Salt Lake City est la ville américaine où l'on trouve le plus grand pourcentage de familles avec un ordinateur (73%) et la quatrième au pays pour le nombre d'habitants branchés sur Internet. Les entreprises de biotechnologie et d'informatique se multiplient. On a profité des Jeux pour faire financer et installer un système de trains légers. Bref, sous les dehors ringards de son centre-ville en reconstruction, à l'ombre des rares gratte-ciel, dont celui de la Wells Fargo, la ville est donc très moderne.

« Les mormons influencent la vie ici, mais j'ai plaidé dans bien des comtés aux États-Unis où les lois sur l'alcool sont plus sévères encore ! » me dit Larry G. Reed, un avocat établi ici depuis 20 ans qui fumait une cigarette dans le parking de son édifice, lundi. « Personne ne m'embête parce que je fume, à part ma femme. » Sur ce il m'indique le meilleur stand à espresso en ville, ce qui n'est pas mormon du tout.

Quand les 100 bénévoles de Safegames 2002 commenceront à se promener en ville avec un chapeau orange fluo sur la tête, vendredi, pour distribuer des condoms aux 80.000 visiteurs, on verra un peu mieux que les mormons ne se mêlent pas vraiment de dire aux autres quoi faire.

« Ils sont contre le sexe hors mariage, contre l'homosexualité, c'est certain, ils ne distribueront pas des condoms, mais ils ne nous embêtent pas, ils ne sont pas aussi impliqués dans la vie publique qu'on peut le penser; ils se contentent de passer ces messages à l'église », me dit Robert Jones, 31 ans, de la Utah Aids Foundation, un des organisateurs de la distribution de condoms. « J'ai été élevé dans une famille mormone et je suis gay, je suis sorti de l'Église, mais mes parents comprennent et nous avons d'excellents rapports. J'ai déjà lu une étude qui disait que parmi les religions chrétiennes, les mormons sont une des plus tolérantes. Je pense que c'est le cas. »

On sent d'ailleurs un début d'irritation locale mêlé d'insécurité de voir partout dans les médias nationaux ce que les gens d'ici appellent des « stéréotypes » et des « préjugés » sur l'Utah. D'autres estiment qu'un petit regard extérieur ne fera pas de mal : « L'Utah se distingue par cette religion et cette culture si différentes, mais les gens voudraient être comme tout le monde ; l'Utah joue sur tous les tableaux : il voudrait être reconnu comme différent, mais être accepté comme pareil aux autres, ou même meilleur que les autres États », pouvait-on lire dans le Salt Lake Tribune dimanche.

Mormons ou pas, on trouve ici en tout cas une ville singulièrement souriante et manifestement très fière de recevoir de la grande visite. Et tout ça, bizarrement, nous incite à boire un verre à leur santé.

 

[1] Tout ça commence au printemps 1820, alors que Joseph Smith à 14 ans fut visité, en réponse à une prière faite avec une foi réelle, par Dieu le Père et son Fils Jésus-Christ

[2] …raconte l'histoire des descendants de principalement trois familles appartenant aux tribus d'Ephraïm et de Manassée

[3] Les Néphites et Lamanites n'étaient qu'une peuplade parmi tant d'autres dans l'Amérique ancienne et ne sont pas de ce fait les ancêtres uniques des indiens d'Amérique.

 

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