QUAND LES MORMONS TISSENT LEUR TOILE

Ludovic Hirtzmann, collaboration spéciale

La Presse

La chemise est blanche, impeccablement repassée. L'homme est jeune[1], avenant, le cheveu court, le sourire perpétuel. Son compagnon lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Vous les avez probablement rencontrés au détour d'une rue, avalant les kilomètres, leur petit livre à la main.

Les mormons sont connus pour leur travail de moine. Plus d'une cinquantaine de milliers[2] de missionnaires parcourent la planète de porte en porte pour baptiser les morts de l'humanité[3] condition sine qua non, pour que « nos ancêtres atteignent le paradis[4] ». Ces infatigables globe-trotters du baptême en profitent pour distribuer le livre de Mormon, la bible[5] de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours.

Si aujourd'hui, ces prophètes des temps virtuels sont généralement accueillis avec le sourire, il n'en a pas toujours été de même. Le fondateur, Joseph Smith, fut massacré en 1844 à Nauvoo dans l'Illinois, par une foule l'accusant de polygamie[6]. La polygamie sera d'ailleurs pendant longtemps une pierre d'achoppement avec le gouvernement fédéral américain. Pour échapper aux persécutions, les mormons s'installeront aux abords du Grand Lac salé, dans l'Utah. Dès lors, Salt Lake City deviendra la capitale des mormons.

L'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours est riche. « Les contributions volontaires des membres de l'église sont le fondement financier de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », explique Kim Farah, du département des affaires publiques de l'Église, qui ajoute que la totalité des contributions provient des 10% reversés par les fidèles sur leurs revenus[7].

Selon Kim Farah, « les contributions permettent de construire près de 400 lieux de réunion chaque année, de rénover les églises », ou encore de construire des centres pour recevoir les « 600.000 étudiants des 128 nations », qui assistent aux cours que dispensent les mormons. Toujours selon la porte-parole du département des affaires publiques, « l'église a des intérêts financiers limités et n'a pas de prise de contrôle majoritaire dans des entreprises américaines d'envergure nationale ou internationale ».

En aucun moment, les mormons n'ont répondu de manière chiffrée à nos questions sur les revenus, le chiffre d'affaires de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Notre question sur la richesse et les revenus de l'église a récolté un expéditif « No ».

Problèmes éthiques

Pourtant, ce n'est ni sur ses avoirs, ni sur des soupçons de polygamie que l'Église mormone est désormais attaquée. C'est plutôt sur le terrain de l'Internet. Jusqu'à tout récemment en effet, les disciples de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers Jours copiaient et microfilmaient les registres d'état-civil. Ils allaient ensuite enfouir ces derniers dans leur gigantesque abri antiatomique de Salt Lake City. Or, voilà que depuis peu, les mormons ont décidé de transposer le patrimoine de l'humanité sur le réseau des réseaux, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes éthiques[8].

Ainsi, sur le site familysearch.org, vous pouvez retrouver vos ancêtres. Quatre ou cinq pages peuvent être microfilmées par minute et cela prend de deux à cinq minutes pour indexer un nom. Plus de 400 millions de noms ont été indexés minutieusement par les mormons. Le Québec n'est pas en reste. L'index généalogique international, l'une des bases de données disponibles sur familysearch.org, contient 2.400.000 événements pour le Québec (naissances, baptêmes, mariages, décès...). Le site ne désemplit pas et bat tous les records d'affluence[9].

Si familysearch.org est une mine d'or pour les généalogistes, c'est en revanche un danger certain pour les renseignements personnels. Les premiers à s'en soucier ont été les autorités françaises. Depuis 1987, le gouvernement français et l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours avaient passé un accord : les mormons microfilmaient les registres de baptêmes dans l'Hexagone et donnaient un double de leurs travaux aux Archives de France. Opération intéressante pour la poussiéreuse institution, qui obtenait gratuitement la généalogie des Français.

Un fichier religieux

Mais l'automne dernier, les Français ont commencé à s'inquiéter. Le directeur des Archives de France découvrait Internet et déclarait au quotidien Libération : « Pourquoi l'Église met-elle ces données sur le Web ? Dans quelle finalité et dans quel contexte ? La convention passée en 1987 ne prévoyait pas la révolution des nouvelles technologies ». L'accord prévoyait bien un microfilmage, mais ne faisait en aucun moment mention du Web. Tout de suite, les Européens ont vu des dérives possibles. Que deviendrait ce fichier s'il tombait en de mauvaises mains ?

Le site a connu plus de trois milliards de connexions lors de sa première année d'existence. Depuis peu, l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours vend des logiciels de généalogie[10] spécialisés et commercialise des CD-ROM comportant les noms de nos ancêtres[11]. Si vous désirez savoir si un de vos aïeux européens a immigré aux États-Unis, le CD-ROM Mormon immigration index devrait vous donner la réponse. Paul Nauta, du département de la famille et de l'histoire de l'église, balaie la discorde : « L'accord de coopération entre le Gouvernement de France continue, le microfilmage continue et il n'y a pas eu de conflit ».

Il y a un autre souci, éthique celui-là. La manie des mormons de baptiser les morts fait que vos ancêtres sont peut-être devenus mormons, alors qu'ils étaient catholiques, musulmans, athées... Votre tante Agathe et votre oncle Gaston, bons catholiques, n'auraient peut-être pas aimé changer de religion après leur mort[12] !

 

[1] L'homme... ou la jeune femme. Chaque jeune homme peut partir en mission pour représenter le Seigneur et son Eglise dès l'âge de 19 ans pour une période de 24 mois. Chaque jeune femme peut faire de même dès 21 ans pour une période de 18 mois.

[2] Plus de 60 000 dont environ 75% de jeunes hommes, 18% de jeunes femmes et 7% de couples à la retraite.

[3] Ces 60 000 missionnaires passent de 60 à 65 heures par semaine uniquement à enseigner, à qui le désire, l'Evangile rétabli de Jésus-Christ. Ils ne s'occupent en aucun cas de « baptiser les morts ».

[4] Comme l'a en effet enseigné le Seigneur, aussi bien les morts que les vivants doivent être baptisés, s'ils veulent entrer dans le royaume de Dieu (voir Jean 3:1-5 et 1 Corinthiens 15:29).

[5] « Nous croyons que la Bible est la parole de Dieu dans la mesure où elle est traduite correctement ; nous croyons aussi que le Livre de Mormon est la parole de Dieu » - 8ème article de foi. Le Livre de Mormon n'est pas la Bible des « Mormons », mais un livre d'Ecritures Saintes, au même titre que la Bible.

[6] Joseph Smith et Hyrum son frère furent emmenés, le 24 juin 1844, à Carthage dans l'Illinois et jetés, le 25 juin, dans la prison de Carthage sur de fausses accusations de trahison. Le 27 juin, une foule composée de centaines d'émeutiers au visage noirci prit la prison d'assaut. Joseph et Hyrum furent tous les deux assassinés.

[7] Le peuple de Dieu a toujours été autonome et prospère grâce à la loi de la Dîme. Abraham obéissait à ce commandement divin (Genèse 14:18-20) et il en fut de même pour les générations suivantes (voir Lé 27:30-34, Mal 3:8-11, D&A 119).

[8] Familysearch ne met sur le réseau que ce que tout un chacun peut obtenir en se rendant ou en écrivant à la mairie ou aux archives départementales.

[9] Ne serait-ce pas là plutôt une preuve de son utilité ?

[10] Le logiciel de généalogie développé par l'Eglise, le PAF (Personal Ancestral File), peut être téléchargé gratuitement sur www.familysearch.org. Cliquez « Download Product », « Software Downloads – Free ».

[11] Ces noms peuvent être trouvés gratuitement sur www.familysearch.org. Une copie de chaque microfilm détenu par l'Eglise peut également être consultée dans les Centres Généalogiques de l'Eglise (présents dans chaque grande ville) pour la modique somme de 30 FF (pour les frais de port et le renouvellement des bobines). Aucun bénéfice n'est réalisé par l'Eglise.

[12] Le baptême pour les morts, ordonnance sacrée que pratiquait couramment les disciples du Christ (voir 1 Corinthiens 15:29), est une ordonnance faite par procuration. Un vivant se fait baptiser en représentation d'un de ses ancêtres. C'est alors à la personne décédée d'accepter ou non ce baptême. Il est donc tout à fait possible que quelqu'un se soit fait baptiser pour la tante Agathe ou l'oncle Gaston, mais que ceux-ci, libre de choisir dans le monde des esprits tout comme ils l’étaient sur cette terre, aient refusé ce baptême et soient restés « bons catholiques ».

 

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