UN « PEUPLE ELU » AU PIED DES ROCHEUSES[1]

Les adeptes de la «religion américaine», fondée par Joseph Smith au XIXe siècle, ont connu la persécution et l'exode avant de s'enraciner dans l'Etat de l'Utah. Les mormons recrutent inlassablement: chaque année, ils convertissent ou baptisent des centaines de milliers de vivants et de morts dans le monde. Avant les Jeux olympiques de Salt Lake City, ils ont voulu en finir avec une tradition illégale qui a la vie dure, la polygamie. Mais leurs « fondamentalistes » à eux font de la résistance. Une grande enquête de l'écrivain Lawrence Wright pour le New Yorker.

The New Yorker

New York

A l'ouverture des Jeux olympiques d'hiver 2002, le monde sera accueilli dans l'Utah par une jeune religion très désireuse de s'attirer ses bonnes grâces. Salt Lake City est en effet le siège de l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours [nom officiel de l'Eglise mormone], et, même si ses dirigeants ont tout fait pour qu'on ne puisse pas dire que cette édition olympique constitue des « Jeux mormons », ils considèrent l'événement comme une occasion sans précédent de se faire connaître auprès de milliards de convertis potentiels.

Le mormonisme, persécuté à l'orée du XXe siècle, est au début du XXIe l'une des religions les plus solides des Etats-Unis. En trente ans, le nombre de ses fidèles a augmenté de 225 % pour atteindre un total de 5 millions [aux Etats-Unis, et 6 millions dans le reste du monde]. Dans le même temps, des obédiences plus classiques, comme le méthodisme ou l'épiscopalisme, ont nettement reculé.

A l'échelle mondiale, les mormons pourraient bientôt rattraper en nombre les juifs [environ 15 millions] et, à vrai dire, beaucoup voient un parallèle entre les deux religions. Harold Bloom, un professeur de Yale qui s'est penché sur le mormonisme dans son livre The American Religion, observe que «les mormons ont vécu, profondément, la même histoire que les juifs: celle d'une religion qui a fini par devenir un peuple». Comme les juifs, les mormons ont connu un exode qui leur a forgé très tôt une identité de peuple méprisé et ils croient qu'ils sont les élus de Dieu. A la différence des juifs toutefois, les mormons sont un peuple missionnaire, et la majorité d'entre eux sont des convertis de première génération.

En 1847, des pionniers mormons suivirent Brigham Young [leur deuxième prophète, après Joseph Smith (1805-1844)] à travers les grandes plaines du Midwest jusqu'à un territoire qui constituait alors la partie septentrionale du Mexique. Ils rêvaient d'établir là leur propre royaume théocratique, sur une terre qu'ils baptisèrent Sion. Cette vision fut certes brisée quand le territoire fut cédé aux Etats-Unis après la défaite mexicaine de 1850 - l'Utah ne devint un Etat de l'Union qu'en 1896 -, mais force est de constater que ce rêve s'est en bonne partie réalisé. Les mormons représentent 63 % de la population de l'Utah [seulement 39 % sont pratiquants]. Presque tous les postes politiques au niveau de l'Etat, depuis le gouverneur jusqu'aux fonctions les plus modestes, sont occupés par des «saints», comme se désignent eux-mêmes les mormons. Le pouvoir législatif de l'Etat est composé d'une majorité écrasante d'hommes blancs, républicains et mormons. Les trois quarts de l'appareil judiciaire de l'Etat sont mormons. Tous les représentants de l'Utah dans les instances fédérales sont mormons. Les comités d'établissement scolaire, les conseils municipaux, les agences municipales et les secrétariats de mairie sont dominés par des mormons. « Le fait est que nous vivons dans une quasi-théocratie », confie James E. Shelledy, rédacteur en chef de la Salt Lake Tribune .

Les institutions séculières de l'Etat ont souvent un équivalent appartenant à l'Eglise mormone. Par exemple, parallèlement à l'Université d'Utah (la «U») de Salt Lake City, on trouve la Brigham Young University (la «Y») à Provo. La Tribune - non mormone - est le principal journal de l'Etat, mais elle est talonnée par les Deseret News , propriété de l'Eglise mormone. La majorité mormone a tendance à percevoir comme antimormones les institutions qui ne sont pas directement gérées par leur Eglise, surtout à Salt Lake City, la seule grande agglomération de l'Utah où les mormons soient minoritaires, même s'ils sont tout de même près de 45 %.

Les saints aiment à comparer au Vatican l'imposant complexe de bâtiments qui se découpe sur la chaîne des monts Wasatch et qui constitue leur siège de Salt Lake City. Brigham Young, le fondateur de la ville, ordonna que ses rues soient numérotées en fonction de la distance les séparant du temple néogothique qui se dresse au centre de l'agglomération. Les artères tirées au cordeau mesurent exactement 44 mètres de largeur - soit la distance nécessaire pour qu'un attelage de boeufs puisse faire demi-tour, avait décrété Young -, de sorte que les bâtiments sont séparés par d'immenses pans de ciel.

Salt Lake City est une ville agréable, souvent classée comme l'une des plus plaisantes à vivre des Etats-Unis ; propre, sûre, elle est toute proche des stations de ski et des grands espaces sauvages. Et si l'on n'y remarque pas les contrastes extrêmes de pauvreté et de richesse qui caractérisent tant de villes américaines, c'est en partie à cause de l'importance qu'accordent les mormons à la frugalité et à la charité.

Certains mormons considèrent les Jeux olympiques comme la réalisation d'une prophétie. «Ici nous bâtirons une ville et un temple au Dieu tout-puissant», avait annoncé Brigham Young à ses compagnons. «Les rois et les empereurs, les nobles et les savants de la Terre viendront nous rendre visite, tandis que les méchants et les impies nous envieront nos maisons confortables et nos biens.» Pourtant l'annonce du choix de Salt Lake City comme site des Jeux d'hiver 2002 par le Comité international olympique (CIO) s'accompagna d'autres nouvelles moins agréables. Tout d'abord, on apprit que des membres du comité de parrainage de Salt Lake City avaient donné un coup de pouce à la candidature de la ville en distribuant plus de 1 million de dollars en liquide et en cadeaux à certains membres du CIO. Le ministère fédéral de la Justice a inculpé pour corruption deux dirigeants du comité local de Salt Lake, David Johnson et Thomas Welch, membres éminents de l'Eglise mormone. Tout laissait croire que d'autres responsables de premier plan de l'establishment mormon, dont Michael Q. Leavitt, le gouverneur de l'Utah, finiraient par être impliqués dans cette affaire. Pourtant, au mois d'août dernier, le juge fédéral chargé du dossier, David Sam, lui-même mormon, a rejeté les principales accusations en les qualifiant d' «empiétement fédéral mal venu dans les affaires de l'Etat». MM. Johnson et Welch devaient également répondre d'autres charges, mais le juge Sam a prononcé un non-lieu en novembre dernier. Le gouvernement fédéral a fait appel du jugement.

Pendant ce temps, l'Eglise mormone se voyait contrainte d'évoquer une nouvelle fois l'épisode le plus macabre et le plus embarrassant de son histoire. En 1857, un convoi de chariots transportant des familles d'émigrants vers la Californie fut attaqué dans le sud-ouest de l'Utah [alors virtuellement en guerre avec Washington]. Cent vingt personnes furent massacrées au lieu-dit Mountain Meadows. L'Eglise a longtemps nié toute participation au massacre, dont elle rejetait la responsabilité sur un groupe de mormons renégats et une bande d'Indiens Paiutes. L'Eglise accusait en particulier ces derniers d'avoir massacré les femmes et les enfants. En 1999, à la demande des descendants des victimes, l'Eglise construisit un petit monument sur le site. Ce geste de bonne volonté tourna au désastre car les ouvriers découvrirent un grand nombre d'ossements prouvant que les femmes et les enfants du convoi avaient été tués à bout portant et à coups de fusil, et donc selon toute probabilité par des mormons, et non par les flèches et les couteaux des Indiens.

La pratique mormone traditionnelle de la polygamie, que l'Eglise a officiellement interdite en 1890, est également redevenue un sujet de controverse lorsque la Tribune a publié une série d'articles sur les abus sexuels commis sur les enfants ainsi que sur les fraudes aux prestations sociales dans les familles polygames. Les articles révélaient, entre autres choses, que les mariages polygames étaient non seulement toujours pratiqués dans diverses régions de l'Etat, mais qu'ils n'avaient jamais été aussi nombreux [de 40 000 à 100 000, ces mariés étant officiellement excommuniés]. Lorsque Tom Green, un homme entouré de cinq épouses et de trente enfants, se vanta de son mode de vie sur toutes les chaînes de télévision - il fut par la suite jugé et condamné pour «bigamie» -, l'Eglise fut contrainte, une fois de plus, de tenter d'en finir avec cet héritage ô combien controversé.

UNE GÉRONTOCRATIE

Le président de l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours est un homme de quatre-vingt-onze ans du nom de Gordon B. Hinckley. Je lui ai rendu visite dans son bureau spacieux et ensoleillé de Temple Square, meublé avec confort mais simplicité. Les manières de M. Hinckley sont plus celles d'un homme d'affaires que d'un pasteur des âmes. Il a un visage rond et bienveillant, et des yeux vifs et mobiles derrière des lunettes à triple foyer. Sa verdeur et son énergie, mais aussi son humour acide, sont légendaires parmi ses ouailles. «On devrait enfermer tous les journalistes dans un panier et les balancer à la mer», déclare-t-il en se levant pour m'accueillir. Comme tous les hommes que j'ai croisés dans le complexe du Temple, il porte un costume noir, une chemise blanche et une étroite cravate sombre. Son bureau est décoré de nombreux symboles patriotiques et de souvenirs personnels: un buste de Lincoln ; un portrait du fondateur de l'Eglise, Joseph Smith ; une photographie de lui-même à la Maison-Blanche remettant à Ronald Reagan la collection des saintes écritures mormones ; une autre où il figure avec l'animateur de talk-show Larry King.

Avant d'accéder à la fonction suprême de l'Eglise, en 1995, M. Hinckley en était déjà l'éminence grise. Il y a eu des dirigeants plus âgés: David O. McKay exerça la présidence depuis 1951 jusqu'à sa mort, en 1970, à l'âge de quatre-vingt-seize ans. Le successeur de M. McKay, Joseph Fielding Smith, mourut à quatre-vingt-quinze ans. L'Eglise est dirigée par le Quorum des douze apôtres et par un triumvirat qu'on désigne du terme de Première Présidence. A la mort du dirigeant, l'apôtre le plus ancien dans la fonction accède à la présidence. Ce système permet sans doute d'éviter les querelles de succession, mais c'est une gérontocratie. M. Hinckley, cependant, est considéré comme le dirigeant le plus ouvert et le plus capable que l'Eglise ait eu depuis des décennies.

«Je suis un mormon de la troisième génération, m'annonce-t-il. Mon grand-père a rejoint l'Eglise à Nauvoo à la fin de son adolescence.» Nauvoo, dans l'Illinois, était une ville que les mormons avaient bâtie en 1839 pour s'y réfugier à la suite d'un décret du gouverneur du Missouri ordonnant qu'ils soient chassés de cet Etat. Mais l'Illinois s'étant rapidement avéré un endroit pire encore que le Missouri, les mormons prirent la route de l'Ouest. Ils périrent par milliers au cours de la traversée des Grandes Plaines, dont la grand-mère de Gordon Hinckley qui succomba au choléra en 1850.

Dans la vision mormone du monde, tout individu est une divinité potentielle. Leur adage: «L'homme est ce que Dieu était. Ce que Dieu est, l'homme peut le devenir», exprime la croyance mormone selon laquelle Dieu était autrefois un être humain, avec femme et enfants. Mais M. Hinckley ne semble pas avoir envie de se lancer dans une discussion théologique. Lorsque je lui demande de définir les relations conjugales de Dieu, il répond: «Nous ne spéculons guère à ce sujet. Brigham Young disait que, si on allait au paradis et qu'on voyait Dieu, il nous apparaîtrait sous la forme d'Adam et Eve. Je ne sais pas ce qu'il voulait dire par là.»

Je demandai ensuite à M. Hinckey quel rôle l'Eglise entendait jouer au cours des Jeux olympiques. Il m'assura qu'il n'y aurait aucun prosélytisme en direction des visiteurs. «Nous avons l'intention de nous conduire en hôtes attentionnés, dit-il. Nous ne sommes pas des gens mauvais, et, l'un dans l'autre, nous faisons les choses d'une manière plutôt correcte.» Quand j'abordai le scandale de corruption, son ton se durcit. «Nous ne pouvons surveiller les agissements de chacun de nos fidèles», dit-il avant d'ajouter: «Mais, en tout cas, nous croyons au principe selon lequel un homme est innocent tant qu'on n'a pas prouvé qu'il est coupable.»

Alors que j'allais le quitter, M. Hinckley me mit en garde contre ce que pourraient me raconter les nombreux adversaires de l'Eglise, lesquels, conclut-il, ne font pas partie de la «vie de la religion».

RÉVÉLATIONS EN OR

En 1820, dans la petite ville de Manchester, dans l'Etat de New York, un adolescent de quatorze ans nommé Joseph Smith eut une apparition. L'histoire religieuse américaine connaissait alors une période fertile et turbulente. Les vieilles croyances perdaient de leur influence tandis que des fois nouvelles fleurissaient qui correspondaient mieux à l'esprit de renouveau religieux imprégnant alors l'Amérique. La région où vivait Smith avait été surnommée le «District ardent» tant les fièvres religieuses y étaient fréquentes. Un matin, Smith, qui cherchait la vérité sans savoir à quelle obédience se vouer, alla prier dans la forêt dans l'espoir d'être guidé vers le bon chemin. A peine s'était-il agenouillé qu'il sentit la présence d'une puissance supérieure. «En cet instant de grande terreur, je vis au-dessus de ma tête une colonne de lumière, plus brillante que le soleil lui-même, qui descendit lentement et finit par m'envelopper», écrivit-il dans un bref récit de son expérience. De cette lumière émergèrent deux «personnages» flottant dans l'air, qu'il reconnut comme étant Dieu et Jésus. Joseph Smith parvint à leur poser une question: laquelle de toutes ces sectes est-elle dans le vrai? «La réponse fut que je ne devais adhérer à aucune d'entre elles, car elles étaient toutes dans l'erreur», rapporte-t-il.

Trois ans plus tard, Smith eut une nouvelle apparition, cette fois sous la forme d'un ange baptisé Moroni, qui lui révéla qu'un livre ancien rédigé sur des tablettes d'or était enterré sur une colline de la région nommée Cumorah [près de Palmyra, Etat de New York, aujourd'hui lieu saint de l'Eglise mormone]. Dès lors Smith entreprit de se rendre chaque année en pèlerinage à Cumorah dans l'attente d'un nouveau signe. En 1827, l'ange lui apparut et lui confia les tablettes d'or ainsi que deux «pierres de vision» nommées Urim et Thummim, qui lui permirent de traduire l'étrange langue gravée sur les tablettes - langue que Smith qualifie d' «égyptien modernisé».

En 1830, Joseph Smith publia les 588 pages du Livre de Mormon. Il était précédé par les témoignages de onze personnes affirmant avoir vu de leurs yeux les tablettes d'or et, pour huit d'entre elles, de les avoir même «tenues en main». Les tablettes elles-mêmes, toutefois, n'étaient plus disponibles pour examen. Une fois la «traduction» effectuée, Moroni les avait récupérées et emportées dans les cieux.

Le Livre de Mormon se présente comme l'histoire de deux tribus d'Israël - les vertueux Néphites à la peau claire et les hypocrites Lamanites à la peau sombre [ancêtres des Amérindiens, selon les mormons]. Les Néphites et les Lamanites s'affrontent durant des siècles et finissent par se livrer bataille en Amérique du Nord. Au milieu de leur affrontement, Jésus ressuscité apparaît soudain dans le Nouveau Monde et exige repentance. Il enseigne aux Néphites la prière au Seigneur et leur délivre un discours semblable au Sermon sur la montagne. Les deux tribus sont temporairement réconciliées. Mais, quatre cents ans plus tard, le chef néphite Mormon est tué avec des centaines de milliers de ses gens à la suite du triomphe final des Lamanites. Le fils de Mormon, Moroni, qui a échappé au massacre, grave le récit de cet événement sur les tablettes d'or et les enterre sur la colline de Cumorah.

Rédigé dans un style ampoulé - que Mark Twain qualifiait de «chloroforme imprimé» -, le récit apparut convaincant à de nombreuses personnes qui le lurent et à beaucoup qui ne firent qu'en entendre parler. L'idée d'une foi nouvelle, enracinée dans le Nouveau Monde et postulant la nature divine de l'individu, faisait mouche dans un pays jeune dont les bâtisseurs se prenaient, comme le dit Harold Bloom, pour des «dieux mortels, destinés à se retrouver dans d'autres mondes non encore découverts». Dans la vision de Joseph Smith, le Nouveau Monde devint la nouvelle Terre promise, et il situa le jardin d'Eden dans le Missouri, à côté de la ville d'Independence, soit à peu près au centre du continent.

Vers l'âge de vingt-cinq ans, Joseph Smith était devenu l'un des hommes les plus controversés d'Amérique. De haute taille, le cheveu blond, affligé d'une légère claudication, les traits aigus et un peu féminins contrastant avec une puissante carrure, c'était un personnage fascinant. Le Livre de Mormon ainsi que les nouvelles révélations que ne cessait de livrer le jeune prophète constituèrent le fondement d'une nouvelle foi. Une foi missionnaire: d'emblée, Joseph Smith envoya des émissaires aux quatre coins de l'Amérique et du monde. Des milliers de fidèles se rangèrent sous son ministère, et parmi eux Brigham Young, un jeune charpentier de l'Etat de New York, qui devint l'un des grands colonisateurs de l'Ouest. Tout d'abord raillés comme des excentriques, les mormons en vinrent bientôt à inspirer la crainte et la haine, et ce non seulement à cause de leurs croyances hérétiques, mais aussi en raison de leur économie communautaire, de leur monolithisme politique et, enfin, de leur pratique de la polygamie. Smith et ses disciples furent repoussés d'une colonie de peuplement à l'autre, dans ce qui constitua une persécution religieuse sans précédent en Amérique.

La pratique de la polygamie en particulier entretint l'hostilité. Des écrivains tels que Mark Twain ou Arthur Conan Doyle ont décrit les mormons dans des termes qui sont ceux qu'utilise aujourd'hui la presse pour évoquer les talibans. Curieusement, le Livre de Mormon regorge de dénonciations à l'égard du «mariage plural», comme est fréquemment qualifiée la polygamie. Mais il semble que Smith ait été un séducteur compulsif. Au cours des dernières années de son existence, il fut saisi d'une sorte de frénésie conjugale, prenant en moyenne une nouvelle épouse chaque mois, tout en s'employant dans le même temps à édifier un empire temporel et spirituel, recrutant sa propre armée et annonçant sa candidature à la présidence des Etats-Unis.

Pressé par son frère Hyrum de solliciter les conseils divins concernant le mariage plural, Joseph Smith fit état d'une révélation en juillet 1843. «Je vous révèle un nouveau et éternel contrat: si un homme épouse une vierge et désire en épouser une autre, et si la première y consent, cela ne constitue pas un adultère aux yeux de Dieu.» Pourtant, certains des proches compagnons de Joseph Smith lui firent part de leur trouble. William Law, un homme d'affaires de Nauvoo, le supplia de renoncer à ses pratiques polygames. Pour toute réponse, Joseph Smith commença par excommunier William Law et son frère, puis, en tant que maire de Nauvoo - qui constituait alors la plus grosse colonie de peuplement de l'Illinois -, prononça la fermeture du journal que les deux frères avaient fondé et dans lequel ils dénonçaient les mariages multiples contractés au sein de la hiérarchie mormone.

Le gouverneur de l'Illinois, Thomas Ford, qualifia la conduite de Joseph Smith de «particulièrement scandaleuse» et demanda sa mise en accusation. Joseph Smith songea à s'enfuir, mais Hyrum et lui finirent par se rendre aux autorités de la petite ville non mormone de Carthage. Une foule déchaînée bouscula les gardes de la prison, et les frères Smith furent criblés de balles. D'après un témoin, Joseph Smith prononça ses dernières paroles – «Oh Seigneur! mon Dieu.» - alors qu'il tombait de la fenêtre dans la rue.

La mort de Joseph Smith ne mit pourtant pas un terme à la polygamie. Son successeur, Brigham Young déclara que «les seuls hommes qui deviennent des dieux, ou même des fils de Dieu, sont ceux qui pratiquent la polygamie». Il donna lui-même l'exemple en épousant sans doute cinquante-cinq femmes, un aspect de sa vie curieusement ignoré dans la biographie officielle que lui a consacrée l'Eglise mormone en 1997. Cependant Brigham Young encouragea les femmes à se lancer dans les professions du droit et de la médecine, et, en tant que gouverneur, leur accorda le droit de vote longtemps avant les autres Etats de l'Union.

Au XIXe siècle, plus d'un millier d'hommes mormons furent emprisonnés pour des délits liés à la polygamie, et de nombreuses familles durent s'enfuir au Canada ou au Mexique. En 1890, la Cour suprême des Etats-Unis approuva la confiscation nationale de pratiquement toutes les terres appartenant aux mormons, ce qui risquait à terme d'entraîner la disparition du mouvement. Cette même année, le président de l'Eglise, Wilford Woodruff, eut une révélation qui le conduisit à déclarer que le mariage pluriel n'était désormais plus autorisé officiellement.

COMME DES ABEILLES

Le paradoxe est qu'une religion ayant connu une histoire aussi houleuse ait donné naissance à une communauté d'apparence aussi conventionnelle. Les mormons ont réussi à se constituer en «peuple» sans présenter aucun des marqueurs habituels de la spécificité ethnique - pas de langue ni d'accent distinctifs, pas de nourriture ni de musique spéciales. Les mormons visent à être tels qu'ils se définissent: des «saints». La charité, l'intégrité, la décence, la courtoisie, la soumission à l'autorité et un mode de vie absolument sain sont les ingrédients fondamentaux de la personnalité mormone. Les mormons aiment également à se considérer comme particulièrement industrieux. Le symbole de l'Etat de l'Utah n'est-il pas une ruche? [En référence au premier Etat mormon indépendant (1847-1869), le Deseret, signifiant «abeille», dans la langue du Livre de Mormon, qui sera ensuite intégré à l'Utah.]

L'entreprise mormone qui a connu la plus éclatante réussite est de loin l'Eglise elle-même. Parmi ses plus grosses sociétés figurent la Beneficial Life Insurance Company, qui possède pour plus de 2 milliards de dollars de biens, et la Bonneville International Corporation, un groupe de médias propriétaire de seize stations de radio à Chicago, San Francisco, Saint Louis et Washington. On estime par ailleurs que l'Eglise possède plus de 250 000 hectares de terres aux Etats-Unis (soit l'équivalent de l'Etat du Delaware). Même si l'Eglise reste fort discrète au sujet de son empire, le magazine Time , qui s'est penché sur la question en 1997, a estimé sa valeur nette à au moins 30 milliards de dollars, pour des revenus annuels d'environ 6 milliards, ce qui, s'il s'agissait d'une entreprise industrielle, la placerait à peu près au milieu de la liste des 500 premières entreprises américaines dressée par Fortune. (Dans une lettre à Time , l'Eglise a qualifié ces chiffres de «grossièrement exagérés».)

Les saints doivent s'acquitter d'une dîme [selon la loi biblique] s'ils veulent pouvoir entrer au temple. Ils jeûnent également un dimanche par mois et reversent l'argent ainsi économisé à ceux qui sont dans le besoin. «Nous demandons en fait aux fidèles de 14 à 15 % de leurs revenus, et aussi pas mal de leur temps», me dira l'un des apôtres en exercice, Neal A. Maxwell. Il n'est pas rare que les saints se voient demander, par exemple, de solliciter une année sabbatique auprès de leur employeur afin d'aller officier comme guide sur l'un des nombreux sites historiques mormons.

En apparence très attachés à la normalité et au pragmatisme, les mormons gardent un fond de mysticisme. Lorsque les enfants atteignent un certain âge, on les conduit devant un patriarche de l'Eglise qui les bénit en prédisant leur avenir. Ces prophéties sont enregistrées dans les archives de l'Eglise. Gordon Hinckley reçut ainsi à l'âge de onze ans l'une de ces bénédictions: «Tu deviendras un vaillant et puissant chef au milieu d'Israël... Les nations de la Terre entendront ta voix et connaîtront la vérité par le formidable témoignage que tu apporteras.» Les mormons cherchent conseil auprès de leur président, qu'ils appellent aussi «prophète», «voyant» et «révélateur», car ils l'estiment en communication directe avec Dieu. «Nous croyons au principe de la révélation permanente, me dit M. Hinckley. Pour moi, il est parfaitement clair que le Dieu qui s'est révélé dans l'époque relativement simple qui était celle de la conquête de l'Ouest ne peut manquer de se révéler à nouveau dans les temps infiniment plus complexes que nous vivons aujourd'hui.»

Depuis que Gordon Hinckley se trouve à la tête de l'Eglise, la fréquentation du temple a acquis une importance croissante dans la définition de ce qu'est un bon mormon. C'est dans les temples que sont célébrés les mariages et les rites sacrés tel que le «baptême des morts». Les mormons croient que les morts peuvent accéder au salut s'ils font l'objet d'un baptême par procuration. C'est ce qui explique le grand intérêt des mormons pour la généalogie. Si une âme morte accepte la proposition de devenir un «saint des derniers jours», elle pourra retrouver sa famille dans l'au-delà. «Le baptême des morts est l'une des théories les plus séduisantes qui soient , m'explique Stephen Covey. Comment pouvez-vous imaginer concilier la justice de Dieu avec l'idée que c'est seulement à travers le Christ que vous pouvez être sauvé? La plus grande partie des êtres humains ont vécu et sont morts sans même jamais entendre parler du Christ. Il a donc bien fallu prévoir un mécanisme pour que tous les hommes ayant vécu jusqu'à ce jour aient la possibilité de connaître le Christ.» Ce qui se traduit en pratique par des files d'adolescents faisant la queue dans le temple afin de recevoir le baptême en lieu et place de défunts dont les noms apparaissent au fur et à mesure sur l'écran d'un ordinateur. Selon Richard E. Turley Jr., directeur du Family and Church History Department de Salt Lake City, près de 200 millions d'êtres humains décédés ont d'ores et déjà été baptisés en tant que mormons, dont le Bouddha et tous les papes, Shakespeare, Einstein et Elvis Presley. Au début des années 90, les mormons en vinrent à baptiser certaines victimes de l'Holocauste. Cette pratique suscita de graves frictions avec les généalogistes juifs, qui étudient désormais avec soin les listes de baptême mormones afin de vérifier que n'y figure aucun juif.

Le signe distinctif le plus caractéristique du mormonisme sont les sous-vêtements sacrés que les adultes sont censés porter en permanence sur eux. Aujourd'hui, il s'agit en général d'un caleçon et d'un tricot à manches courtes, mais taillés d'une manière si particulière qu'il est possible de repérer un mormon par les lignes qu'ils tracent sous les habits (on a vu des avocats non mormons s'en affubler afin d'influencer un jury mormon). Une foule d'histoires circulent sur des personnes qui ont survécu à des accidents ou à d'autres dangers grâce à ces sous-vêtements brodés d'emblèmes dérivés de la franc-maçonnerie. «Ils nous rappellent nos règles religieuses qui nous permettent de rester purs et à l'abri des tentations de ce monde», m'explique Elbert Peck, ancien directeur du magazine intellectuel mormon Sunstone.

Les mormons se considèrent comme des chrétiens. Ils communient, ils célèbrent Pâques et Noël. Ils tiennent la Bible pour sacrée mais incomplète ; le Livre de Mormon , affirment-ils, est «un autre testament de Jésus-Christ». Aux yeux des autres courants chrétiens, toutefois, le mormonisme n'est qu'une secte ayant acquis une taille démesurée. Les «baptistes du Sud», qui se retrouvent pourtant souvent aux côtés des saints dans leur hostilité à l'égard de l'avortement ou les droits des homosexuels, qualifient le mormonisme de «christianisme contrefait». Même les presbytériens, pourtant les plus accommodants, ont condamné le mormonisme comme «hérésie polythéiste». «Cela nous blesse profondément», m'avoue Peck. «Dire que nous ne sommes pas chrétiens - ça, ça nous fait pleurer.»

SOLDATS DE LA FOI

Tous les jeunes mormons sont incités à consacrer deux années de leur vie au travail missionnaire. Lorsqu'ils arrivent à l'endroit qui leur a été dévolu, on attend d'eux, six jours par semaine, qu'ils fassent du porte-à-porte et présentent de brefs exposés sur Joseph Smith et le message mormon. En 1999, 60 000 missionnaires ont recueilli dans le monde entier la conversion de 274 000 personnes - soit moins de 5 convertis par missionnaire.

Se voir claquer la porte au nez plusieurs fois par jour pendant des mois et des mois vous marque un homme. «C'est drôle, les gens qui sont partis en mission disent souvent que ce sont les deux années les plus difficiles de leur vie, mais aussi les meilleures», m'explique Mitt Romney, responsable du comité d'organisation des Jeux de Salt Lake City. Il est le rejeton de l'une des familles politiques mormones les plus célèbres ; son père, George Romney, fut le gouverneur républicain du Michigan durant trois mandats successifs à partir de 1962, et se porta candidat à la présidence en 1968. Mitt Romney a été missionnaire à Paris et à Bordeaux. «Comme vous pouvez l'imaginer, ce fut une expérience unique. Me retrouver dans la région de Bordeaux et dire aux gens: 'Renoncez à votre vin! Je suis venu vous faire découvrir une nouvelle religion!' raconte-t-il. Mais c'est une leçon. Dans la vie, chacun subit une forme ou une autre de rejet.»

Mitt Romney, à qui le gouverneur Leavitt a confié l'organisation des Jeux après le scandale lié au comité de sélection, est à la tête d'une florissante entreprise de capital-risque à Boston. Politiquement, c'est un républicain centriste qui a affronté Edward M. Kennedy aux sénatoriales de 1994. La désignation de cet homme de grande taille et d'allure distinguée pour chapeauter l'organisation des Jeux était un choix à la fois perspicace et sujet à controverse, car il risque d'inciter le monde à considérer ces Jeux d'hiver comme les Jeux olympiques mormons.

Tim Heaton, professeur de démographie, explique les «quatre C» qui distinguent les mormons des autres Américains: chasteté, conjugalité, chauvinisme et natalité. Une importance toute spéciale est accordée à la pureté sexuelle et les statistiques de l'Eglise montrent que parmi les lycéens mormons seuls 10 % des garçons et 18 % des filles déclarent avoir eu des relations sexuelles - soit respectivement sept fois et trois fois moins que les chiffres nationaux portant sur cette tranche d'âge. «Les mormons ont tendance à se marier vers vingt ans, alors que la moyenne nationale se situe plutôt autour de vingt-six ou vingt-sept ans», souligne M. Heaton. Et le taux de natalité est chez eux supérieur d'environ 50 % à la moyenne nationale.

Est-ce parce que la consommation d'alcool et de tabac est très réduite chez eux? Toujours est-il que les mormons bénéficient d'une espérance de vie supérieure de onze ans à celle des autres Américains (seuls les adventistes du Septième Jour, largement végétariens, ont une espérance de vie plus longue). Mais, d'un autre côté, l'Utah est l'endroit où l'on consomme le plus d'antidépresseurs.

ABONDANCE D'ÉPOUSES

Les mormons qui condamnent l'héritage de la polygamie ont toutefois tendance à en parler de manière ouverte et plutôt favorable. «Parmi mes arrière-grands-parents, au moins deux étaient polygames», me dit ainsi Mitt Romney. Une de ses arrière-grands-mères, Hannah Hood Hill, rédigea un opuscule où elle décrivait les difficultés qu'une femme rencontre à devoir partager son mari avec une autre. «Elle raconte par exemple qu'elle et son mari ont pleuré à chaudes larmes lorsque Brigham Young a demandé à son mari d'épouser une autre femme, poursuit M. Romney. Mon arrière-grand-mère prépara une chambre pour cette nouvelle épouse et lui tricota une descente de lit. Brigham Young devait par la suite demander à son mari de prendre cinq autres épouses. Ce fut la grande épreuve des premiers pionniers mormons.»

On incitait les responsables de l'Eglise à prendre de multiples épouses et à «vivre le principe». Dans les religions où la polygamie est encore pratiquée - comme l'islam, par exemple -, le nombre d'épouses reflète généralement la richesse du mari ; mais la seule richesse à la base de la polygamie mormone semble bien n'avoir été que d'ordre spirituel. Seuls les hommes disposent du pouvoir sacerdotal du salut, et c'est par leur intermédiaire que les femmes peuvent avoir accès au royaume céleste. Les femmes fidèles étaient généralement attirées vers des hommes dont elles pensaient qu'ils pourraient leur garantir une vie éternelle ; en fait, Brigham Young autorisa les femmes à quitter leur mari si elles trouvaient un homme doté «d'une plus grande puissance et d'une plus grande autorité» que celui auquel elles étaient mariées. Au vu du nombre des divorces qui eurent lieu à cette époque, beaucoup d'épouses trouvèrent meilleur parti ailleurs.

Après que le Manifeste de 1890 eut mis un terme officiel au mariage plural, des milliers de mormons d'excellente réputation, dont des apôtres, continuèrent en secret à épouser plusieurs femmes. Aujourd'hui, l'Eglise considère que tout individu vivant avec plusieurs épouses ne peut se prétendre mormon. Ceux qui persistent à vivre au sein d'un mariage plural se définissent souvent comme «fondamentalistes». On estime qu'entre 40 000 et 100 000 personnes vivent dans une situation polygame en Utah, en Idaho, au Nevada, en Arizona et en Californie. Dans la région de Salt Lake City, le clan Allred ne comporterait pas moins de 3 000 membres.

En 1998, une femme nommée Vicky Prunty rendit visite au sénateur de l'Utah Scott Howell. Mme Prunty l'avait déjà rencontré deux ou trois ans auparavant, alors qu'elle vivait avec cinq de ses six enfants dans un foyer pour mères en difficulté après avoir mis un terme à une relation polygame. M. Howell l'avait aidée à trouver un endroit où habiter. Mais cette fois-là Mme Prunty avait un objectif plus large: elle voulait que l'Etat réprime la polygamie.

Scott Howell fut choqué du récit que lui fit Mme Prunty de son existence. Depuis qu'elle avait quitté le foyer qui l'avait recueillie, elle avait rencontré plusieurs autres femmes comme elle, et elle parla à M. Howell de ces clans incestueux dans lesquels les malformations congénitales étaient monnaie courante. A quatre ans de l'ouverture des Jeux olympiques, M. Howell comprit que l'on allait au-devant d'un énorme problème de relations publiques. «Je ne voulais pas que cela devienne le sujet numéro un des journalistes étrangers qui allaient affluer en Utah», dit-il. La solution, conclut-il, était d'éliminer la polygamie avant 2002.

La première initiative d'Howell fut de proposer une loi qui relèverait l'âge légal du mariage pour les jeunes filles de quatorze à seize ans.

Au cours de la session législative 2001, une autre loi a été examinée, visant à sanctionner le fait d'autoriser un mineur à contracter un mariage illégal, ou de «solenniser» l'union d'une femme avec un homme déjà marié. Le Sénat de l'Utah adopta la loi à l'unanimité. Elle fut alors soumise à la commission des lois de la Chambre qui décida de procéder à une audition publique. Au matin du 14 février, une centaine de polygames se présentèrent, certains avec leurs enfants, et demandèrent à être entendus. Il s'ensuivit ce qui restera sans doute comme le plus large débat public jamais tenu en Utah, dans lequel les polygames purent exposer leur opinion. Owen Allred, un patriarche de quatre-vingt-sept ans, se leva et déclara: «L'homme qui souhaite avoir plusieurs femmes comme partenaires sexuels peut très bien en avoir des enfants ; et l'Etat viendra en aide à ces enfants. L'homme ne peut faire l'objet d'aucune accusation juridique - tant qu'il ne reste marié qu'à une seule femme. Mais qu'il épouse ses autres partenaires, et voilà qu'il se transforme en criminel. C'est le mariage qui devient le crime.»

Vicky Prunty rappela au jury les dangers de l'inceste. Elle rapporta qu'une fille de douze ans avait été contrainte d'épouser son propre père. Pourtant, de nombreux polygames présents dans la salle affirmèrent qu'ils étaient opposés à l'inceste et souhaitaient le voir vigoureusement poursuivi par la loi. Après cette audition, les polygames crièrent victoire. Les législateurs avaient modifié la loi existante en réduisant les pénalités proposées pour la célébration de mariages illégaux. C'était il y a un an. Depuis, plus personne n'a parlé d'éliminer la polygamie avant les Jeux de 2002.

Lawrence Wright

Courrier International

07/02/2002, Numero 588

 


[1] Un étrange mélange de vérités, demi-vérités et grosses bêtises. Bien trop nombreuses que pour être commentées. Si vous avez des questions sur un sujet quelconque, n\'hésitez pas à nous contacter.

 

l Accueil l Écritures l Livres l Magazines l Études l Médias l Art l