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CHAPITRE 3 : CULTURE ET
HISTOIRE DANS LES PAYS DU LIVRE DE MORMON
Beaucoup parmi nous ont observé personnellement les pueblos
apparemment sans âge du Nouveau-Mexique et d’Arizona, patries
des Hopis, des Zuñis, des Acomas et d'autres groupes indiens.
Ils donnent l’impression que le passage d'un siècle ne
changerait pas grand-chose pour eux ni pour leurs habitants.
Il y a beaucoup de vrai dans cette constatation. La tradition
confirme les recherches : Le mode de vie essentiel du Pueblo
existe dans son cadre pittoresque et aride depuis très
longtemps. Et certains aspects traditionnels de la vie dans
les pays de la Bible ont également perduré pendant de longues
périodes. Et si nous devions examiner la culture d'un village
chinois, nous serions frappés, même aujourd'hui, de voir à
quel point les coutumes locales de base ont été conservées.
La raison principale de ce conservatisme des collectivités est
claire. Les difficultés à vivre dans un environnement donné
ont tendance à ne pas changer; les moutons, les vignobles et
les champs de céréales moissonnés à la main en Palestine
étaient la clef de la survie personnelle et culturelle des
habitants de l’époque d'Abraham aussi bien que de celle du
Christ, deux mille ans plus tard. Et la façon de planter le
maïs n’a pas changé de manière sensible dans certaines régions
rurales du sud du Mexique pendant une période encore plus
longue.
La deuxième raison de la continuité est la réticence
psychologique des gens à changer. Les humbles, qui héritent
toujours de la terre une fois que les rois et les généraux ont
passé, préfèrent s’en tenir au mode de vie qui a fait ses
preuves. La plupart des changements doivent tout d’abord
s’avérer utiles, et ils sont habituellement intégrés au
contexte d’une culture sans la révolutionner. Le dicton
français s'applique tout particulièrement à la culture : «
Plus ça change, plus c’est la même chose. »
Bien que la vie quotidienne de la plupart des gens se
caractérise par la continuité, le cours de la civilisation
dans laquelle ils vivent peut parfois être touché par une
véritable révolution, de manière très soudaine et
irréversible. Vue par un groupe d'Indiens des Grandes Plaines
dans la seconde moitié du 19ème siècle, la vie a continué
d’une manière tellement constante, jour après jour, qu'elle
les a probablement empêchés de voir la révolution dont ils
étaient témoins : l’expansion des voies et des clôtures de
chemin de fer et le massacre des bisons, tout cela en une
décennie environ. Les terres jadis occupées par les Navajos
ont subi les deux processus. Pour certaines personnes,
familles et localités isolées, la vie a continué à se dérouler
au fil des siècles sans restructuration radicale. Certaines
des vieilles coutumes – les sacrifices humains, par exemple –
ont heureusement disparu. Les machettes en fer, le rituel
chrétien, l’alcool distillé, les chevaux et même la
pénicilline ont été acceptés sans changer radicalement le
cours fondamental de la vie. Et pourtant le monde qui entoure
ces îles de stabilité culturelle s’est effectivement
transformé sous l’effet des remous provoqués par des courants
d'histoire plus vastes.
Une révolution culturelle a touché une partie de la
Mésoamérique avec une grande force en 1519 quand Cortez a
atteint la côte orientale du Mexique près du Veracruz actuel.
Dans les deux années, les Espagnols s’étaient rendus maîtres
de la capitale aztèque, Tenochtitlan (qui est devenue Mexico)
et d’une grande partie du centre du Mexique. (Voir la carte en
page de couverture.) Quelques années plus tard, les dés
étaient de nouveau jetés. La civilisation mésoaméricaine, une
tradition continue qui s'était développée pendant quelque 180
générations, périssait dans ce qu’elle avait de plus intime.
Nous pouvons encore en entrevoir des parties, mais la
transformation essentielle avait été décidée par le succès
fantastique des conquistadors espagnols, les tout premiers «
gentils » qui venaient de l’autre côté de l’océan et dont
Néphi avait eu la vision (1 Néphi 13:13-15). Les conquérants
attribuèrent à la main de Dieu leur succès stupéfiant.
Eux-mêmes n’arrivaient pas à croire ce qui était arrivé. Ils
ne pouvaient pas non plus saisir clairement les implications
de la découverte d’une civilisation entière dont quelques
années auparavant personne en Europe n'aurait même soupçonné
l’existence. Cortez, dans son rapport à son roi, dit : «Je
veux parler de certaines des choses que j'ai vues, qui, bien
que mal décrites, causeraient, je le sais très bien, beaucoup
d'étonnement au point que l’on aurait du mal à le croire,
parce que même nous, qui les avons vues de nos propres yeux,
nous sommes incapables d’en comprendre la réalité [1].»
LA VIE A L’EPOQUE AZTEQUE
La culture que nous appelons aztèque a commencé à prendre
forme quand un petit groupe de chasseurs et de cueilleurs
nomades, qui s’était donné le nom de Mexicas (prononcé mechica)
et qui venait du nord-ouest, est entré dans la Vallée de
Mexico peu après 1300 apr. J.-C. Les nombreux habitants que la
vallée contenait déjà étaient les porteurs d'une tradition
culturelle héritée des célèbres « Toltèques » qui les avaient
précédés de quelques siècles. Divisés entre eux en petites
unités politiques, les habitants locaux firent peu attention
aux intrus, qu'ils considéraient comme des « péquenauds »
grossiers. Les Mexicas s’installèrent dans une partie
marécageuse de la vallée, que personne d’autre ne voulait. Ils
apprirent avec avidité les nombreuses techniques de la
civilisation auprès de ceux qui les entouraient. Par la menace
et des manœuvres politiques effrontées, les nouveaux venus
acquirent de plus en plus de force jusqu’à être en mesure de
contracter une alliance avec les deux localités les plus
importantes situées le long du bord du lac, qui couvrait à
l’époque le fond de la vallée. Plus tard encore, avant 1500
apr. J.-C., leur propre ville prospère avait réussi à dominer
non seulement ses voisins locaux, mais aussi des peuples
situés à des centaines de kilomètres de là. Les prouesses
militaires, basées sur la peur que suscitaient leurs exigences
implacables en victimes sacrificatoires, avaient assujetti
plus de cinq millions de personnes au gouvernement peu
structuré de cet empire aztèque au moment où les Espagnols
débarquèrent.
Dans tous le territoire contrôlé par les Aztèques, aussi bien
que dans d'autres zones de la Mésoamérique sur lesquels ils
exerçaient une influence, la base économique de la
civilisation avait longtemps été la culture à la main de trois
produits alimentaires : le maïs, le haricot et la courge.
Certaines localités pouvaient faire deux et même trois
récoltes par an et il existait de nombreuses variétés de
toutes sortes de cultures, adaptées à des climats et à des
sols différents. On cultivait également d'autres plantes, mais
le maïs était la principale céréale de la Mésoamérique. Il a
été démontré qu’un régime alimentaire constitué de ces trois
cultures est nourrissant du moment qu'il contient des
protéines supplémentaires, que l’on obtenait à l’époque
principalement grâce au gibier et à un petit nombre d’animaux
domestiques [2].
Bien qu’un petit nombre de régions ait été particulièrement
favorisé par de la bonne terre et de bonnes conditions de
croissance, la plus grande partie de l’agriculture
mésoaméricaine n'était pas très productive. De vastes régions
sont montagneuses, menacées par le gel ou couvertes d’épaisses
forêts. Certains endroits, comme la vallée de Mexico,
offraient des avantages spéciaux une fois maîtrisées les
bonnes techniques d'agriculture. Les régions favorisées
avaient recours, dans une certaine mesure, à l’irrigation,
mais les sources d'eau auxquelles on pouvait se fier et les
terres où l’on pouvait amener l'eau de manière utile étaient
rares. On n’utilisait apparemment jamais les animaux pour
préparer les champs. On ne disposait pas de bons animaux de
trait pour tirer les charrues. Au lieu de cela, on plantait
les cultures à la main dans un terrain non nivelé et on le
désherbait à la main. De toutes façons, on pouvait obtenir des
cultures de maïs suffisantes simplement en laissant tomber des
semences dans des trous faits avec un bâton aiguisé sur des
bouts de terre débarrassés des arbres et des broussailles en
coupant et en brûlant ensuite les débris séchés. Arrosé par
les pluies (on calculait le moment de la plantation juste
avant le début espéré de la saison des pluies), le maïs
produisait habituellement une grande quantité d'énergie
alimentaire par unité de travail consenti. On plantait parfois
le maïs et les haricots dans le même champ, parce qu’ils
parvenaient à maturité à des moments différents. Dans les
zones rurales du centre et du sud de la Mésoamérique, il est
toujours possible de voir des fermes où les méthodes agricoles
ne diffèrent pas beaucoup de celles que l’on utilisait il y a
des milliers d’années.
Dans les régions boisées, plus humides, il était souvent
nécessaire de recourir à la culture mobile. Lorsqu’un champ
avait été débroussaillé et ensemencé pendant une année
environ, les cultures devenaient moins productives à cause de
la perte de fertilité dans les sols habituellement peu
profonds et à cause de la croissance du gazon, des mauvaises
herbes et des buissons. Le cultivateur ne tardait pas à être
obligé de débroussailler un nouveau champ et de recommencer le
processus. Un bout de terrain une fois utilisé avait besoin de
quelque dix ans pour récupérer avant de pouvoir de nouveau
être cultivé. Ce type d'agriculture exigeait une grande
quantité de terres et dispersait les lopins sur un vaste
territoire. Peu de personnes pouvaient vivre dans des
collectivités ayant une concentration de population et il
n’était pas non plus facile de fournir des surplus
alimentaires aux villes à cause des distances que cela
impliquait et des obstacles imposés par le relief.
Il est difficile de résumer le panorama du peuplement sans
être simpliste, à cause de la diversité des conditions de vie
à travers la Mésoamérique, mais il y a une chose qui ressort.
Bien que la population de la région ait atteint des dizaines
de millions, la plupart des colons étaient dispersés ou, en
tous cas, des étendues de « désert » séparaient les secteurs
plus fortement peuplés. Quand la population augmentait, cela
signifiait une pression sur les ressources. Après une période
de croissance soutenue, certaines se voyaient obligées de
s’installer dans des terres environnantes moins désirables,
d’émigrer vers des régions lointaines ou d’essayer de se
procurer des ressources auprès des voisins. Quand aucune de
ces options n'était possible, la concurrence pour obtenir les
ressources causait des dissensions.
La distance entre une région de peuplement intensif et une
autre signifiait aussi que le gouvernement fonctionnait de
manière assez élémentaire. Les « nations » n’étaient pas
tellement des groupes de gens unifiés sous un gouvernement
central mais plutôt des réseaux de zones de peuplement
rattachées les unes aux autres par une certaine loyauté,
laquelle se traduisait par le paiement d’un tribut (équivalent
de la taxation) par les colons de la périphérie aux offices
centralisés du pouvoir. Toutefois, les gouvernants disposaient
de peu de moyens de pression pour imposer leurs exigences. Les
nobles des diverses régions étaient liés entre eux par la
parenté et le mariage et ils avaient des pratiques religieuses
en commun, mais si la colle des relations de cette classe ne
réussissait pas à maintenir les régions sous un gouvernement
légèrement unifié, la seule possibilité réelle pour assurer
l'ordre politique était la force. Les régions sujettes
considéraient périodiquement que le tribut exigé était trop
pénible à supporter, sur quoi elles se rebellaient. La
solution aztèque était d'envoyer une armée donner une leçon
aux rebelles et de remplacer les dirigeants locaux par
quelqu'un de plus coopérant. (Pourtant deux groupes voisins,
les Tlaxcalans et les Tarascans, se révélèrent trop résistants
pour que même les Aztèques sanguinaires puissent les
soumettre.) Les institutions que nous considérons comme allant
de soi, comme la bureaucratie avec une tenue de registres
importante, des lois codifiées, des tribunaux et des forces de
l’ordre permanentes, n’existaient pas comme telles. Le simple
fait des limites de la technologie empêchait la production
d’une quantité suffisante de surplus pour entretenir un
appareil considérable de spécialistes. On ne pouvait pas non
plus entretenir une grande armée permanente.
Les gouvernants locaux n'étaient pas de simples patrons
arbitraires. Ils rendaient de nombreux services nécessaires,
comme régler les conflits, décider de la façon dont les
ressources rares devaient être attribuées et gérer les
réparations aux systèmes d'irrigation et au reste de
l’équipement public. Ils organisaient et dirigeaient aussi les
armées. En échange de l’accomplissement de ces corvées souvent
déplaisantes et exigeantes, ils recevaient le tribut et en
vivaient et certains aliments et rituels leur étaient
réservés. Des mythes, des rites et des prêtres justifiaient le
point de vue des élites en leur attribuant des pouvoirs
sacrés. Les souverains accomplissaient des cérémonies
essentielles, de sorte que, dans un certain sens, ils étaient
également des prêtres.
Sous les Aztèques, beaucoup d'êtres sacrés étaient reconnus et
adorés, bien que nous puissions supposer que les gens du
commun ne connaissaient qu’une version simplifiée des
croyances et des cérémonies. Ce qui nous donne parfois
l’impression d’être une multitude de dieux a peut-être été
considéré comme des aspects d’un petit nombre de dieux
principaux ou même d'une divinité unique [3]. Le rituel avait
toujours une importance capitale. Pour les Aztèques, les
puissances divines avaient besoin d’être rechargées, pour
ainsi dire, et les rites fournissaient le mécanisme pour cela.
Le jeûne et l'autopunition (comme la saignée) étaient des
pratiques régulières. On pensait que le sacrifice humain était
essentiel, la force représentée par les vies humaines étant
nécessaire pour soutenir le pouvoir divin universel qui
faisait que la terre et l’univers continuaient à fonctionner.
En conséquence, la guerre devint nécessaire tant pour se
procurer les victimes sacrificatoires que les paiements des
tributs qui finançaient les villes aztèques spectaculaires.
L’ampleur des sacrifices humains est difficile à évaluer. En
une seule semaine, peu avant l’arrivée des Espagnols, 70.000
victimes furent, dit-on, mises à mort sur les autels [4] !
Un autre aspect du rituel était la prédiction de l'avenir. On
utilisait l'astrologie pour prédire le sort de chaque personne
sur la base de sa date de naissance ; le nom de sa date de
naissance devenait alors son nom personnel. La préoccupation
vis-à-vis de la prédiction était également liée à l'inquiétude
concernant le temps. Le succès de la culture du maïs dépendant
de l'arrivée en temps opportun des pluies après la plantation
des semences, il était nécessaire de déterminer si les saisons
se dérouleraient comme prévu. Ils estimaient qu’un retard dans
l'arrivée des pluies ou trop de pluie pouvait provoquer un
désastre si celui-ci n’était pas empêché par le rituel. Une
grande partie des préoccupations des peuples mésoaméricains
pour l'astronomie et les calculs du temps dérivait de leur
anxiété vis-à-vis de la prédiction des changements de temps
saisonniers, qu'ils considéraient comme déterminés par les
puissances sacrées. Bien entendu, les mathématiques du
calendrier et la complexité de l’astrologie et des divinités
ne pouvaient être maîtrisées que par des spécialistes tenant
des registres détaillés. Ainsi donc les « savants » étaient en
réalité des prêtres. Ce monopole d’une connaissance cruciale
leur donnait un grand pouvoir. Naturellement ils étaient
alliés aux gouvernants et ils étaient habituellement choisis
parmi la noblesse, de sorte que les pouvoirs « politique » et
« religieux » n’étaient que les deux facettes de «
l’establishment » de l’élite. (Il est très révélateur que le
rebelle Korihor, dans le Livre de Mormon, ait essayé de gagner
du pouvoir en ralliant les gens contre le pouvoir sacerdotal.
Les termes utilisés dans Alma 30:23-28 sont particulièrement
parlants.)
La plupart des gens du commun étaient dispersés dans le pays
pour l’agriculture. Ils se sentaient à certains égards
dépendants des activités des seigneurs et des prêtres, mais
comme la masse des gens dans le reste du monde prémoderne,
leurs préoccupations principales étaient les problèmes de la
vie quotidienne. N’ayant ni le temps, ni les facilités, ni la
motivation pour apprendre à lire et à écrire, ils dépendaient
de la connaissance populaire existant au sein de la localité
pour guider la plus grande partie de leur vie, qui était
souvent ardue. Leur souci premier était probablement que les
puissants les laissent tranquilles, mais la guerre, la famine
et d'autres catastrophes imprévisibles les rendaient
généralement fatalistes, conscients des limites fort
restreintes imposées à leur capacité de disposer d’eux-mêmes.
De plus, la rareté des ressources qui n’étaient pas déjà
bloquées exigeait d'eux qu'ils restent dans le rang dans leur
collectivité ou leur groupe familial s’ils ne voulaient pas
être privés de nourriture et de sécurité. Ces circonstances
empêchaient l'individualisme et particulièrement des
manifestations socialement perturbatrices telles que l'amour
romantique.
La séparation géographique et écologique des groupes de
population stimulait également le commerce. Les différences
fortement marquées dans les minéraux, les reliefs et l’accès à
l’eau signifiaient que certains produits désirables étaient
plus facilement accessibles par l'importation que sur place.
Le commerce de ces produits était considérable. Les produits
lourds d’usage courant, par exemple les aliments de base,
n'étaient habituellement pas transportés sur de grandes
distances à cause de l’absence de tronçons suffisamment longs
de rivières navigables ou de modes de transport pratiques par
voie de terre. Le mobile principal du commerce était la
demande de produits de luxe par l'élite. Cependant on
cherchait et transportait des marchandises plus pratiques. Il
y avait une demande constante d’obsidienne ou verre volcanique
en provenance du nombre limité d’affleurements où l’on pouvait
se la procurer. Elle constituait un matériau essentiel pour la
fabrication de beaucoup de sortes d’outils pour couper, les
bords acérés de ses lames étant plus efficaces que n’importe
quelle autre matière existante. On transportait de la bonne
pierre pour fabriquer des metates (des meules pour faire de la
farine de maïs) dans les régions qui n’en avaient pas. Il y
avait aussi, bien entendu, toute une variété de matières
décoratives et rituelles que l'élite payait bien : les plumes
exotiques, le jade et d'autres minéraux précieux, l'or, les
fèves de cacao, l’encens, les coquillages et les tissus fins
valaient aussi le prix et la peine d’être transportés (un peu
comme les épices tellement recherchées en Europe occidentale
ont provoqué l’époque des voyages d’exploration). Soit dit en
passant, une grande partie des profits du commerce revenait à
ceux de la noblesse qui finançaient les expéditions.
Entre-temps, le désir de garder ouvertes les routes du
commerce incitait les gouvernants à entretenir des liens
diplomatiques avec ceux qui gouvernaient les peuples
lointains. À l’époque de la conquête espagnole, les
représentants de commerce aztèques exerçaient leurs activités
jusqu’à Panama.
Les artisans étaient nombreux dans et autour de la capitale
aztèque de Tenochtitlan et dans d'autres régions à population
dense. Les ornements et les outils d’or, d’argent et de
cuivre, les instruments de bois et de pierre, le textile, la
poterie et beaucoup d'autres produits de l’artisanat
s’échangeaient sur les marchés locaux animés. Les Espagnols
furent impressionnés par la diversité des marchandises et
l'ordre que les gouvernants maintenaient sur les marchés. En
outre, il y avait des spécialistes qui exerçaient leurs
activités dans l'architecture, la construction et un certain
génie civil ; la construction de chaussées, de murs défensifs,
d’égouttage et de grands monuments était intensive. Les
scribes tenaient des registres volumineux sur du papier fait
avec l'écorce du figuier.
Il y avait des villes – des centres rituels et des centres de
marché – dispersées à des intervalles assez réguliers dans la
plupart des régions mésoaméricaines, mais les villes
véritables étaient peu nombreuses. La ville qui était de loin
la plus impressionnante à l’époque aztèque était la capitale.
Les envahisseurs espagnols la considéraient comme égale aux
villes de leur patrie. Tenochtitlan avait une population de
150 000 habitants minimum [5]. En l’absence de véhicules munis
de roues pour assurer le transport, alimenter une telle masse
de gens constituait un vrai problème. Dans ce cas, le
transport par eau était essentiel ; une foule de pirogues se
faufilait sur le lac et les canaux de la vallée de Mexico,
transportant des provisions à l’usage des habitants de la
ville. Tenochtitlan avait en fait été construite sur une
partie peu profonde du grand lac qui occupait une grande
partie de la vallée. Les Mexicas avaient graduellement
installé des zones de construction, les reliant entre elles
par des chaussées ou des ponts, qui laissaient un réseau de
canaux permettant le transport par pirogue. Sur terre, les
esclaves capturés dans les guerres, ainsi que les ouvriers
appartenant aux gens du commun, transportaient le matériel
nécessaire sur leur dos. C’est ainsi que la métropole était
une plaque tournante de commerce et de tribut dont les
tentacules s’étendaient de manière routinière sur près de 250
kilomètres [6]. Des expéditions commerciales étaient envoyées
encore bien plus loin.
Les détails du système brièvement esquissé ici variaient parmi
les nombreux peuples de la Mésoamérique, mais en 1519 de notre
ère, quand Cortez et ses hommes arrivèrent, les éléments
essentiels du système s’étendaient jusqu’à 1000 kilomètres
vers le nord-ouest de la capitale aztèque et jusqu’à 1500
kilomètres vers le sud-est. Le total de la population
concernée a pu être de 30 millions [7].
AILLEURS SUR LE CONTINENT
Un coup d’œil sur l’ensemble du continent nous aide à
apprécier la complexité de la Mésoamérique. Le seul rival par
la taille et le développement de la société a été au Pérou et
dans la région des Andes environnante, gouvernée par les
Incas. Ils étaient apparus à peu près au même moment que les
Aztèques, passant de l’obscurité à la domination dans les
trois siècles qui précédèrent l'invasion par les Espagnols en
1532. La technologie et l’agriculture étaient à peu près au
même niveau de développement qu’au Mexique. L’utilisation du
lama comme bête de somme améliorait un peu les possibilités de
transport, mais elle était probablement contrebalancée par le
caractère sauvage des Andes. On ne connaît pas d’annales – on
ne connaissait pas l’écriture – mais la transmission orale des
renseignements était hautement systématique. Les Incas étaient
de meilleurs administrateurs que les Aztèques ; ils
contrôlaient véritablement ceux qu'ils dominaient en
installant certains des leurs à des postes de gouvernement
dans les régions conquises [8]. D’une manière générale, les
royaumes aztèque et inca étaient aussi complexes l’un que
l’autre, bien que nous n'ayons pas de preuve directe que les
deux sociétés aient communiqué entre elles.
Le niveau culturel était plus bas partout ailleurs que ces
deux points saillants. La Colombie, le Panama et l'Amérique
Centrale constituaient une zone intermédiaire qui partageait
certaines des caractéristiques des deux territoires à haute
culture, mais il est douteux qu’aucune de ces régions ait
contenu ce que l’on pourrait appeler une vraie ville. Par
contre le Mexique et le Pérou comportaient un nombre important
de villes.
Les Indiens de la vallée du Mississippi et d’une partie du
sud-est des États-Unis participaient à des aspects importants
de la vie mésoaméricaine, quelque peu diluée dans la
transmission vers le nord. Les populations de ces régions
montraient une évolution dans certaines activités, mais aucun
spécialiste ne les qualifierait de civilisées à aucune
période, comme nous devons le faire pour les Mésoaméricains.
Les Pueblos et les peuples voisins du Nouveau-Mexique et de
l'Arizona, et une enfilade de tribus s’étirant sur l’ouest
montagneux du Mexique recevaient aussi beaucoup de choses de
la part de la civilisation située au sud. Les problèmes posés
par la vie dans un milieu hostile limitaient leur capacité
d'exploiter les stimuli culturels qu’ils recevaient, les
laissant à un niveau qui n’était pas plus élevé que celui des
groupes de la Vallée du Mississippi. Dans ces deux zones
secondaires d’Amérique du Nord, une partie de la culture et de
la population constituait un prolongement de la Mésoamérique
et donc probablement de peuples du Livre de Mormon. En fait,
tous les peuples agricoles de l’Amérique du Nord, jusqu’au
centre de l'Utah, au Wisconsin et en Ohio, étaient plus ou
moins influencés par la tradition mésoaméricaine. Plus loin au
nord, il n’y avait que des peuples pratiquant la cueillette et
la chasse, en nombre réduit et sans importance pour l'histoire
du continent.
La région des Caraïbes se situait à peu près au niveau de
l'Amérique Centrale, un peu moins civilisée. Les tribus de
l’est de l’Amérique du Sud parvenaient parfois à un niveau de
population important, mais ne serait-ce qu’à cause des
problèmes qu’elles rencontraient dans leur environnement, leur
évolution vers une complexité sociale et culturelle était
limitée. L’extrême sud de l'Amérique du Sud, dépourvue dans sa
plus grande partie d’agriculture et constituant littéralement
le bout de la terre, représentait peu de chose dans le tableau
d’ensemble. Depuis des milliers d'années, c’était quasiment la
même situation qui avait existé sur le continent [9]. La
Mésoamérique et la zone centrale des Andes étaient les pics
culturels. Tout le reste était inférieur. À certaines
périodes, l'influence et peut-être même les populations de la
Mésoamérique parvinrent effectivement dans certaines parties
de l'Amérique du Sud, mais les deux régions n’eurent tout au
plus que des liens superficiels.
DEPUIS LE COMMENCEMENT
Pour comprendre plus complètement le mode de vie des Aztèques
et de la Mésoamérique en général, commençons par les vestiges
les plus anciens de la vie civilisée et esquissons brièvement
les développements jusqu'à la conquête espagnole. Nous
détecterons une continuité considérable et quelques
révolutions dans le domaine culturel. Des traditions
importantes ont été transmises de génération en génération
jusqu'à l’époque des Aztèques. Nous jetterons aussi un coup
d’œil sur certains changements clefs qui ont été les faits
saillants de cette histoire. Le récit du Livre de Mormon sera
interprété comme le compte rendu d’un développement culturel,
parallèlement au récit mésoaméricain. Nous manquons ici de
place pour traiter par le menu l'histoire de la région. Nous
nous concentrerons plutôt sur les éléments culturels
réguliers, les modes de pensée et d’action qui paraissent
établir une correspondance entre le récit du Livre de Mormon
et l’image que nous avons de la Mésoamérique.
LE TABLEAU D’ENSEMBLE
Le lecteur qui aborde le sujet pour la première fois pourrait
être complètement perdu si nous nous plongions directement
dans une présentation détaillée dans la Mésoamérique ancienne.
La meilleure façon de procéder est d’en donner un bref aperçu.
L'examen du développement général de la civilisation en
Mésoamérique fournira un contexte pour les éléments qui ont
trait au Livre de Mormon.
Les vieux livres sur « l'histoire du monde », que certains
d'entre nous ont étudiés au lycée, simplifiaient agréablement
les choses. De longues périodes de temps et des événements
majeurs étaient résumés d’une telle manière que nous avions au
moins l’impression que les pyramides égyptiennes avaient été
construites longtemps avant Rome, laquelle avait été suivie du
Moyen Âge et ainsi de suite. Nous devons ici également
simplifier à l’excès, avec la même audace, un procédé que
justifie la clarté qui en résulte.
Ce qui est arrivé en Mésoamérique peut être considéré comme le
développement de deux traditions successives de civilisation,
plus des demi-traditions survivantes de chacune d’elles. La
plus ancienne des deux s’étend sur une période allant
peut-être de 2500 av. J.-C jusqu’après 600 av. J.-C. Une des
moitiés est le pâle restant de la Première Tradition, qui a
continué tant bien que mal jusqu’à chevaucher avec la Seconde.
Celle-ci avait acquis sa forme essentielle vers 100 av. J.-C.
; elle poursuivit une carrière instable jusqu’à un lent
déclin, qui expira avant 600 apr. J.-C. La moitié finale
représentait des tentatives de réveil ; divers peuples
continuèrent d’essayer de retrouver l’éclat de la glorieuse
Seconde Tradition entre 600 apr. J.-C. et la conquête
européenne.
Le mot Tradition, tel qu’il est utilisé ici, désigne davantage
qu’une civilisation en soi. Par exemple, la civilisation
romaine avait sa propre unité. La tradition occidentale,
beaucoup plus longue, dont elle faisait partie, montre des
variations dans ses différentes manifestations régionales et
chronologiques. Néanmoins, ces variantes – comme la variante
romaine – avaient des caractéristiques communes. Des éléments
essentiels d’histoire, de symbolisme, de valeurs et de
comportement les unissaient en un tout reconnaissable. Les
deux traditions de la Mésoamérique se situaient à une échelle
tout aussi grandiose.
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Tête
géante d’Olmèque trouvée à La Venta, taillée dans la
pierre
et représentant certainement un chef de guerre.
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LES OLMEQUES
La Première Tradition de la Mésoamérique a atteint son point
culminant dans la culture olmèque, tout comme la civilisation
romaine classique a été l'apogée dans son domaine. Le nom
olmèque a été conféré par les chercheurs modernes à un peuple
(bien que plus d’un peuple ait pu être impliqué) et à sa
culture manifestés dans un ensemble remarquable de sites
archéologiques et dans un type d'art distinctif. Les restes se
trouvent essentiellement dans une région semi-circulaire dans
et juste au nord de l'isthme de Tehuantepec. Il nous est
impossible de connaître le nom que ce peuple se donnait;
olmèque, qui signifie « peuple du pays qui produit le
caoutchouc », est simplement un nom pratique que la légende
donne à un groupe beaucoup plus tardif qui a habité à peu près
le même territoire.
La culture olmèque connut son apogée autour de 1200 av. J.-C.
(à titre de comparaison, peu de temps après que les tribus
d'Israël occupèrent le pays de Canaan sous Josué). Le site de
San Lorenzo Tenochtitlan, au cœur de l'isthme, contient les
vestiges les plus spectaculaires attribués à cette culture.
L’endroit fut peuplé pour la première fois aux environs de
1700 av. J.-C. Une colline basse étendue dominait une zone
inondable environnante, qui se transformait à chaque saison
des pluies en marécage. En quelques siècles, les colons
entreprirent un projet audacieux. Ils reconstruisirent le site
sur une grande échelle. On déversa des millions de paniers de
terre sur la colline pour étendre la zone de construction vers
l’extérieur. Le sommet de la colline prit ainsi la forme de
deux crêtes parallèles sur lesquelles les colons
construisirent un site cérémoniel spectaculaire [10]. Nous
supposons que cela a été un centre religieux, à cause des
sculptures et des structures de pierre exotiques que l’on y
trouve. Les styles de céramique et d’objets de San Lorenzo se
répandirent jusqu’à la côte du Guatemala au sud et au centre
du Mexique au nord. Ce n’est que rarement que l’on a atteint
la complexité de ces sculptures en Mésoamérique. Toute cette
évolution a paru mystérieuse tant par son éclat que par le
caractère soudain de son apparition.
Ce n’est que dans cette dernière décennie que nous avons
commencé à voir que l'apogée olmèque n'était pas véritablement
aussi soudaine ni aussi mystérieuse qu'elle a pu paraître au
début. En réalité, il y a eu derrière elle une longue période
de développement que nous commençons seulement maintenant à
entrevoir. Dans les états mexicains du Chiapas, d’Oaxaca, de
Puebla et de Morelos, en particulier, les sites étudiés ces
dernières années font remonter beaucoup d’idées liées à la vie
olmèque à une époque antérieure à l’efflorescence de cette
culture dans sa patrie de la Côte du Golfe [11].
Les spécialistes ont été très surpris d’apprendre ces faits,
eux qui, il y a quelques années seulement, se sont rendu
compte que la culture olmèque elle-même était beaucoup plus
ancienne qu’ils ne le pensaient. Il n’y a pas plus de trente
ans, des archéologues très respectables avaient la certitude
que les vestiges olmèques ne remontaient pas beaucoup plus
haut que l’époque du Christ. Ensuite, une première série de
dates au radiocarbone a montré que l’on avait
vraisemblablement affaire à une période allant de 800 à 400
av. J.-C. Plus récemment encore, des méthodes plus pointues et
des travaux supplémentaires ont montré que l'âge correct des
cultures olmèque et apparentées date de 1500 à environ 600 av.
J.-C. Et nous nous trouvons maintenant devant des vestiges
préolmèques qui remontent clairement à de nombreux siècles
au-delà de 1500 [12].
Dans l’Ancien Monde, une situation semblable s’est produite
lorsque l’on s’est rendu compte, il y a des décennies, que la
civilisation grecque avait en réalité ses racines dans des
cultures minoenne et mycénienne près de mille ans auparavant.
Les recherches ultérieures ont mis au jour des prédécesseurs
encore plus anciens bien au-delà de tout ce que les Grecs
eux-mêmes se rappelaient.
Les rudiments des deux grandes traditions de la Mésoamérique
étaient présents dès 3000 av. J.-C. Les cultivateurs vivaient,
à l’époque, dans des villages et se montraient habiles dans la
fabrication de céramiques dans un certain nombre d’endroits
dans le centre-sud du Mexique. L'image que nous avons de la
vie à cette époque est vague, parce que les vestiges sont
rares. Nous ne voyons quasiment rien en fait de manifestations
artistiques et religieuses dans la vie publique avant 1500 av.
J.-C. environ, mais les recherches effectuées dans les
quelques années qui vont suivre mettront certainement d’autres
détails au jour. Ce que l’on a appris jusqu'à présent dissipe
une grande partie du mystère du phénomène olmèque. Ce mode de
vie s’est développé de manière continue tout au long d'une
période de temps respectable. Toutefois, même ainsi, le
développement a été si rapide et si spectaculaire que nous
devons nous demander pourquoi.
De plus en plus de savants se posent la même question. Le Dr
Betty Meggers, de la Smithsonian Institution, dans un article
faisant date, publié en mars 1975, avance que le développement
olmèque provient de la transmission directe d’éléments
culturels clefs à travers l'océan Pacifique depuis la Chine au
cours de sa période Shang (1750-1100 av. J.-C.), lorsque la
tradition chinoise a acquis la forme qui lui est
caractéristique [13]. Précédemment, Meggers et son mari, le Dr
Clifford Evans, avaient découvert que certains fragments
anciens de poteries provenant de l'Équateur, sur la côte
occidentale de l'Amérique du Sud, étaient impossibles à
distinguer de céramiques découvertes au Japon avant 3000 av.
J.-C. Ils ont avancé que des voyageurs, provenant d'Asie,
avaient atteint l'Équateur par bateau [14]. Dans un autre
article, ils parlent de possibilités de traversée du Pacifique
Nord, où le courant du Japon passe près des îles Aléoutiennes
et de l'Alaska avant de se diriger vers le sud parallèlement à
la côte californienne [15]. Les récits historiques du dernier
siècle nous apprennent que beaucoup de bateaux de pêche
japonais ont été poussés par le vent vers la haute mer et que
des survivants ont débarqué sur la côte ouest de l'Amérique du
Nord, ce qui montre qu’une traversée était possible. Meggers
et Evans en concluent que des voyages volontaires ont du être
faisables il y a des milliers d’années. La vitesse du courant
est telle qu'un voyage du Japon vers l'ouest du Mexique devait
être possible sur un navire assez simple en un an environ
[16]. (La traversée, par les Jarédites, de l'océan, qui me
semble avoir été le Pacifique Nord, dans des « barques » sans
voiles a pris 344 jours – Éther 2:16 ; 6:11.) En outre, les
poteries les plus anciennes que nous connaissons en
Mésoamérique, qui peuvent remonter jusqu’à 3000 av. J.-C., se
trouvent sur la côte ouest du Mexique, près d'Acapulco [17].
Divers chercheurs ont contesté l'interprétation de Meggers et
d'Evans, mais cela reste une possibilité sérieuse pour des
spécialistes éminents du sujet. Robert Heine-Geldern, David H.
Kelley, Paul Tolstoy et George F. Carter comptent parmi ceux
qui ont plaidé dans les cercles professionnels pour que l’on
examine les sources transocéaniques pour expliquer pleinement
comment la civilisation est apparue en Mésoamérique [18].
Harold K. Schneider, de l'Université d'Indiana, a avancé, plus
récemment, que toute explication de l’apparition des grandes
civilisations américaines qui ne tient pas compte des
transferts de cultures à travers les océans est théoriquement
faible [19]. Il y a, de plus en plus, des anthropologues et
des archéologues – bien qu’ils restent encore minoritaires –
qui réunissent des éléments montrant que des voyageurs
anciens, provenant du Vieux Monde, ont pu traverser l'océan,
et l’ont probablement fait, pour s’installer dans le Nouveau
Monde. C’est ce que les mormons disent depuis 1829.
On a publié de nombreuses indications montrant la présence
d’éléments culturels spécifiques tant en Mésoamérique que dans
diverses civilisations du Vieux Monde. Les articles de Meggers,
Tolstoy et Schneider, déjà mentionnés, présentent certains de
ces renseignements, comparant principalement l'Asie orientale
avec la région du Nouveau Monde qui nous intéresse. Dans mon
article dans Man Across the Sea [20], l’ouvrage spécialisé
standard sur les voyages transocéaniques, je présente des
éléments montrant un lien possible entre la Mésoamérique et le
Proche-Orient, d’où proviennent les peuples du Livre de
Mormon. On y trouvera une liste de caractéristiques sociales
et culturelles détaillées que les deux régions ont en commun,
avec les références. Il y a plus de 200 éléments, dont
certains sont hautement arbitraires, extraordinaires et
complexes. Je trouve qu’il est plus difficile de croire qu’ils
ont été inventés deux fois par coïncidence que de croire
qu’ils ont été transportés d’un bout de l’océan à l’autre par
des voyageurs. (De nombreux points de comparaison entre la
vision néphite du monde et les idées mésoaméricaines et
proche-orientales, décrits au chapitre 2, sont tirés de cet
article.)
En dépit de l’accumulation de preuves d’une influence
transocéanique importante sur la Mésoamérique, il ne fait pas
de doute que beaucoup d’aspects – peut-être la plupart d’entre
eux – de la culture des Première et Seconde Traditions ne
viennent pas du Vieux Monde. Un ensemble unique de modes de
vie et de pensée antiques et distinctifs caractérise la région
à un niveau fondamental ; aucun autre apport ultérieur par
diffusion n'y aurait changé grand chose [21]. Mais c'est comme
si l’on disait que la culture égyptienne ancienne était
différente de celle de la Mésopotamie. Aussi vrai que cela
soit, il est également clair que la vie égyptienne a été
fortement influencée par les coutumes et les idées
mésopotamiennes et que les deux régions communiquaient depuis
les temps anciens [22].
Nous ne pouvons pas démontrer actuellement que les
civilisations de la Mésoamérique proviennent d’une influence
venue de l’autre côté de l'océan, mais, ces dernières années,
l'idée, dont se moquaient autrefois les professionnels, est
d'abord devenue une hypothèse à moitié respectable et est
maintenant avancée comme plausible plutôt que simplement
possible. La tendance est claire.
Notre tableau de l’origine de la Première Tradition reste
flou, mais on peut voir avec plus de clarté son déclin et sa
chute. Bien entendu, cela n'est pas arrivé d’un seul coup. Des
destructions, des révolutions ou des déclins périodiques ont
dû précéder la chute spectaculaire de la San Lorenzo olmèque,
qui s’est produite peu avant 1000 av. J.-C. ; l’endroit a été
ravagé, peut-être par un soulèvement interne. Des dizaines de
ses sculptures remarquables ont été défigurées dans la mesure
ou c’était possible en martelant la pierre et ensuite
enterrées cérémoniellement au prix de grands efforts. La
société locale a perdu une grande partie de sa vigueur et de
son influence [23]. Il y a eu ensuite, ça et là, des
tentatives de renouveau. D'autres grands sites olmèques sont
apparus, en particulier La Venta, dans une île au milieu d’un
marécage à 100 kilomètres à l'est de San Lorenzo, et Laguna de
los Cerros au nord-ouest de la capitale culturelle déchue. Des
déplacements continuels des formes culturelles et de la
distribution géographique des centres créatifs se sont
produits. Monte Negro, sur le plateau d’Oaxaca, a été, à un
moment donné, brûlé de fond en comble [24]. La Vallée d’Oaxaca
a toujours été influente. Vers 550 av. J.-C., La Venta, qui
était devenue une seconde San Lorenzo par son éclat, était
abandonnée, ses sculptures, également, défigurées par une
population en colère. La plupart des savants considèrent sa
chute comme la fin de la tradition olmèque.
Ces apparitions et chutes de villes et de régions, la
succession complexe d’évolutions et d’influences et les
facteurs compliqués qui ont joué dans l'histoire de la
Première Tradition sont toujours en cours de déchiffrement.
Après tout, le problème se situe sur des dizaines de milliers
de kilomètres carrés et plus de deux mille ans d'événements.
Dans l'état actuel des connaissances, nous ne pouvons proposer
que quelques impressions, mais elles sont percutantes. Tout
d'abord, le niveau technique était impressionnant dans
certains domaines particuliers, mais il était vulnérable. Les
anciens habitants utilisaient de toute évidence moins de
variétés de cultures adaptées aux nombreuses zones écologiques
que ce que l’on avait élaboré à l’époque aztèque. Les
premières populations ont sans doute toujours été au bord du
désastre écologique et il semble que, parfois, elles l’aient
rencontré. L'instabilité politique a également pu être un
problème. Il y a des exploits frappants en fait
d’organisation, comme le rassemblement de gens pour construire
le site de San Lorenzo. On pense que les têtes géantes
sculptées dans la roche volcanique, et pesant jusqu'à vingt
tonnes, montrent des chefs et « des rois » casqués se
glorifiant de leur puissance, et cependant, leurs visages ont
été, eux aussi, finalement défigurés. Le commerce sur de
longues distances caractérisait la vie au cours de la Première
Tradition ; à d'autres époques, un retour vers la vie locale
semble évident. La longue histoire nous est révélée par
bribes, nous entrevoyons certains faits saillants, mais nous
restons sur notre faim ; le processus historique – le pourquoi
de ce qui est arrivé – nous échappe encore.
Pour simplifier, j’ai utilisé le terme olmèque dans un sens
plus large que celui souvent employé par les archéologues.
Habituellement, on le limite aux vestiges et aux populations
situés dans la zone de plaines autour des monts Tuxtla. Les
ruines que l’on y trouve sont les plus spectaculaires de la
période. Des mouvements importants se produisaient
simultanément sur les plateaux, mais il n’y a pas de terme
unique pour les désigner, de sorte que j’ai regroupé les deux
évolutions régionales sous le nom unique d’olmèque.
Enfin, nous ne pouvons nous empêcher d’être fascinés par,
comme un savant l’a dit, « la façon dont les choses se
terminent… Nous n’avons même rien d’olmèque à examiner... [qui
soit de beaucoup postérieur] à... 600 av. J.-C. » [25].
LES RESTES
C’est le système, pas toute la population ni tout le mode de
vie, qui a disparu à la fin de l’époque olmèque. Le réseau de
gouvernement, de prestige, de commerce, de puissance et de
richesse qui a créé et entretenu les monuments et les sites
brillants des Olmèques déclinait en qualité depuis des
siècles, bien que fonctionnant toujours à une échelle
impressionnante. En 700 av. J.-C l'apparition de structures
pyramidales, de jeux de balle et de centres semi urbains
révélait une culture considérablement transformée par rapport
à l’Olmèque classique [26]. Il est probable que ce sont des
conflits internes qui ont été la cause de la chute finale.
Dans la zone du centre-sud de Veracruz et à La Venta, la
révolution fut apparemment presque totale. La continuité des
styles de poterie donne à penser que dans les marécages et les
trous perdus, de petites collectivités ont survécu, mais les
notables et leurs ouvrages spectaculaires disparurent.
Dans les régions marginales de ce qui avait été la
Mésoamérique, de nouvelles populations profitèrent de
l'effondrement de la société située dans le centre pour
s’introduire, comme les Toltèques et les Aztèques allaient le
faire beaucoup plus tard. C’est ainsi que les habitants de
Ticoman et de Cuicuilco, dans la vallée de Mexico, venus
d’au-delà de la limite occidentale de ce qui avait été une
région de haute civilisation, entrèrent et répandirent leur
version plus simple de la vie partout sur le plateau central
du Mexique [27].
Un certain nombre de ces évolutions locales ont assuré la
continuation de bribes et morceaux du mode de vie olmèque
entre 550 et 200 av. J.-C. environ – la phase Francesa au
Chiapas, le début de Monte Alban à Oaxaca, l’évolution
Totemihuacan à Puebla. Certaines d'entre elles sont devenues
assez puissantes, par exemple Cuicuilco et Monte Alban. Elles
sont cependant restées des cultures localisées, faisant un peu
de commerce avec les voisins, dirigées par des chefs se
chamaillant avec d’autres de la même espèce dans leurs efforts
pour découvrir les secrets de la gloire et de la prospérité
dont la légende avait dû leur dire que leurs prédécesseurs les
avaient connus. Aucun d’eux n’a réussi. À Cuicuilco, avec sa
pyramide ronde exceptionnelle, une évolution locale prospère
s’est effondrée un peu avant 200 av. J.-C. sous la poussée de
populations encore plus nouvelles (les Chupicuaros) venues de
plus loin à l'ouest, d’au-delà des limites de la civilisation.
Elles mirent Cuicuilco à sac, interrompant, dans la plus
grande partie du centre du Mexique, tout ce qui avait été en
cours en fait de reconstruction, et elles eurent leurs propres
brèves décennies de succès modéré avant de succomber devant la
domination montante de Teotihuacan [28]. Monte Alban, à
Oaxaca, était également devenue un centre local prospère, mais
sa puissance politique se limitait essentiellement à la vallée
d’Oaxaca. Les colons de la phase Mamom dans les plaines de la
péninsule du Yucatan se répandirent considérablement, et
cependant ils restèrent dispersés et d’une manière générale
politiquement faibles.
C’est ce groupe de cultures locales que je qualifie de « demi
» tradition. Le Dr Ignacio Bernal a qualifié plus ou moins le
même groupe de populations de « Olmèques III » [29]. Certains
éléments de la première tradition de civilisation ont été
transmis à travers le temps par l’intermédiaire de ces
populations dispersées, mais le cœur ou l'essence de ce
qu'avait été la civilisation olmèque n’existait plus nulle
part. Au lieu du modèle précédent, il n'y a tout simplement
pas eu, pendant d’un certain nombre de siècles, de force
civilisatrice unificatrice bien tranchée.
Quel a été au juste l'héritage mésoaméricain laissé par la
tradition olmèque ? Il y a eu, bien entendu, un ensemble
d’adaptations écologiques réussies. Les plantes cultivées ont
été en elles-mêmes un apport majeur : maïs, courges, haricots,
piment et plusieurs fruits. Les vestiges matériels montrent le
rôle central de ces cultures dans le régime alimentaire depuis
longtemps auparavant. Il y avait, naturellement, plus que les
plantes. Furent également transmises des techniques de
plantation et de récolte et tout un ensemble de connaissances
sur les saisons, les terrains et les climats, plus tous les
autres facteurs nécessaires pour assurer sa subsistance. Le
système d'écriture hiéroglyphique et le calendrier, qui devint
plus tard le véhicule des annales de la civilisation maya,
avait apparemment commencé, au moins en partie, à l’époque
olmèque [30]. Nous savons aussi que des éléments précis de
symbolisme, de coutumes et de rituel ont été transmis, surtout
au niveau populaire. Dans un certain sens, la Première
Tradition a fourni un grand nombre de matériaux culturels
bruts que ceux qui ont fait la Deuxième Tradition ont utilisés
dans leur nouvelle configuration. Des parallèles européens de
ce processus viennent tout naturellement à l’esprit. Les
éléments grecs et latins ont clairement été les ancêtres du
mode de vie européen, disons en 1500 apr. J.-C. La reine
Isabelle, qui a financé Colomb, ne parlait ni le grec, ni le
latin, mais sans l’héritage gréco-romain qui lui avait été
transmis par ses ancêtres, il n’y aurait pas eu grand chose de
sa vie et de celle de l'Espagne qui aurait été ce qu’elle
était à son époque.
LA TRADITION JAREDITE
Les mots du Livre d’Éther racontent l’histoire jarédite d’une
manière que l’on ne peut pas comparer directement au tableau
que nous venons d’esquisser. Le livre d'Éther doit tout
d'abord être traduit en des termes culturels et historiques,
et c’est ce que nous ne pouvons pas faire ici. Le manque de
place dans ce chapitre ne permet que quelques comparaisons, et
pourtant elles paraissent significatives.
Expliquons tout d’abord l’origine des Jarédites en termes
historiques et culturels. Quand le peuple jarédite est-il
apparu ? Les textes historiques et les recherches
archéologiques en Mésopotamie, leur patrie, nous disent que
l’on érigeait de grandes plates-formes de temples en forme de
pyramide, appelées ziggourats, bien avant 3000 av. J.-C. [31].
Il n’y en a qu’une seule qui se qualifie pour être « la grande
tour » dont il est question dans Éther 1:33. Si le départ du
groupe jarédite de sa patrie d’origine s’était produit de
nombreux siècles après 3000 av. J.-C. ou avant 3300 av. J.-C.,
son récit concernant « la grande tour » paraîtrait bizarre
dans le contexte de l’histoire du Proche-Orient. (Coïncidence
ou pas, la date zéro à partir de laquelle les calendriers
mésoaméricains étaient calculés était 3113 av. J.-C.) Nous
avons déjà vu que les éléments les plus anciens de certains
indicateurs de base d’une civilisation : une agriculture
stable, une vie de village et de la céramique remontent en
Mésoamérique à 3000 av. J.-C environ.
Il n’y a, à propos, pas de preuve certaine pour confirmer
l’idée que l’on trouve dans les commentaires bibliques de nos
jours que la grande tour (« de Babel ») date de 2200 av. J.-C,
comme certains saints des derniers jours continuent de le
croire. En effet, il existe de nombreuses données en sens
contraire.
Comme nous l’avons déjà vu, le territoire occupé par les
Jarédites n’a jamais été étendu. Une seule capitale, le pays
de Moron, a été, du début à la fin, le centre jarédite. Les
Jarédites se sont essentiellement limités au pays situé du
côté du nord jusqu’à l’époque du roi Lib (Éther 10:21), vers
1500 av. J.-C. [32]. Le Livre de Mormon rapporte qu'à cette
époque-là, Lib construisit une grande ville à l’endroit de
l’étroite bande de terre, ce qui suggère une pénétration
accrue dans le pays situé du côté du sud. La « ville »
impressionnante représentée par le site archéologique de San
Lorenzo Tenochtitlan, situé sur le fleuve entre les pays
situés du côté du nord et du sud, a été construite vers cette
époque. Les annales archéologiques nous disent que les
colonies précédentes de la Premières Tradition avaient été
concentrées au nord de l'isthme, mais qu'après 1500 av. J.-C.,
une activité olmèque importante, quoique toujours secondaire,
s’est manifestée au sud de l’isthme.
Après une histoire de lignée en dent de scie, vint le déclin
des fortunes jarédites. Éther 11 nous explique qu’à partir du
règne de Com, le système a connu des problèmes. La datation
interne du récit situe la destruction sensationnelle de San
Lorenzo vers l’époque des troubles mentionnés dans Éther 11:4
et 6, bien que nous n'ayons, bien entendu, aucun moyen de
confirmer une corrélation directe.
Une difficulté majeure pour la stabilité jarédite semble avoir
été la rivalité de grandes lignées. Le volume tout entier
d’Éther est, bien entendu, l’histoire de son lignage (Éther 1:
6-33), celui fondé par Jared. La lignée du chef religieux, «
le frère de Jared », ne reçoit qu’une brève mention,
probablement parce qu’elle se concentrait sur les questions
sacerdotales. (Notez la différence d’attitude des deux frères
à l’égard de la royauté [Éther 6:23-24] et le refus de Pagag
et de ses frères de toucher au rôle politique [versets
25-26].) Néanmoins l’un des membres de cette lignée finit par
s’emparer de la souveraineté (Éther 11:17), sur quoi le roi
légitime, Moron, se retrouva prisonnier. Ses fils connurent le
même sort après lui. Il y a, dans tout cela, une indication de
la raison de cette rivalité dynastique racontée dans Éther
10:30-32 et 11:17-19 : la lignée sacerdotale cherchait parfois
et obtenait le pouvoir séculier aussi.
La destruction finale de la ligne dominante de Jared a pu se
produire dès 580 av. J.-C. ou au plus tard en 400 av. J.-C. Le
Livre de Mormon ne nous en dit pas assez pour permettre une
précision plus grande, bien que, à mon avis, une date se
situant vers le début de cette fourchette soit préférable. Les
données archéologiques sont maintenant tout à fait suffisantes
pour fixer la fin de la Première Tradition à 550 av. J.-C.
environ. (Voir figure 1.)
Si l’on met ensemble le cadre géographique, les éléments
culturels, la concordance des dates et beaucoup de faits
précis dans lesquels nous ne pouvons pas entrer maintenant, il
est tout à fait raisonnable d’identifier la culture dans
laquelle se situaient les Jarédites avec la Première Tradition
ou Tradition olmèque.
Figure 1 : Comparaison d’événements et de situations en
Mésoamérique, dans le Livre de Mormon et dans le Proche-Orient
ancien (Les dates les plus anciennes sont placées en dessous,
telles qu’on les trouverait dans les vestiges archéologiques ;
il faut donc étudier ce tableau de bas en haut pour suivre
l’ordre chronologique.)
|
 |
RESTES
Dans son traitement des « survivants jarédites », Nibley a
fait remarquer, il y a des années, que beaucoup de saints des
derniers jours avaient simplifié exagérément l’étendue de la «
destruction » des Jarédites [33]. Il a avancé, et les
arguments sont convaincants, que des éléments jarédites
importants ont survécu jusqu’à l’époque mulékite et néphite.
Les chapitres suivants du présent ouvrage proposent d’autres
preuves de continuité culturelle depuis l’époque jarédite
jusqu’à une époque plus récente. Cela ne fait véritablement
aucun doute. Les apports des Jarédites aux peuples postérieurs
ont été substantiels de la même manière et au même degré que
nous voyons la tradition olmèque se perpétuer dans la période
post-olmèque.
Voyons maintenant les Mulékites, un terme communément appliqué
au peuple que le Livre de Mormon appelle le peuple de
Zarahemla, bien que l’ouvrage néphite n’utilise nulle part le
terme Mulékite. Les annales néphites en disent si peu à son
sujet que nous avons très peu de matériel à comparer avec les
données externes. Il est probablement arrivé dans le pays
situé du côté du sud quelques décennies après 600 av. J.-C.,
puisqu’il a quitté le pays d’Israël après la prise de
Jérusalem par les Babyloniens en 586 av.J.-C. En termes
mésoaméricains, il entre en scène au moment où la tradition
olmèque prend fin [34]. En lisant l’histoire du peuple du chef
Zarahemla dans le livre d'Omni, on a l'impression qu'il était
localisé et peu évolué (par exemple, il n'était pas
alphabétisé). Ces caractéristiques sonnent vrai par rapport à
ce qui se passait à la même période en Mésoamérique. La
mention de conflits militaires dans son histoire au cours des
siècles qui ont précédé 200 av. J.-C. (Omni v. 17) correspond
aussi [35]. À la lumière de ces concordances, il n'est pas
déraisonnable de dire que les descendants des passagers du
bateau qui constituaient le groupe de Mulek ont su trouver un
endroit pour se caser dans le pays en intégrant et en dominant
des restes des populations laissées dans le pays situé du côté
du sud après l’abandon de l’olmèque La Venta [36]. Mais des
difficultés culturelles et écologiques ont dû les limiter.
Lorsque les Néphites les ont trouvés, ils ne représentaient
pas grand-chose, que ce soit par leur nombre ou par leur
vigueur. Zarahemla ne prétendait même pas au titre de « roi »
et le groupe se limitait à un territoire minuscule. Quand
Mosiah, le chef néphite, apparut avec son groupe parmi les
Zarahemlaïtes, ces derniers montrèrent un zèle presque
pathétique à ce que quelqu'un les dirige vers ce qu'ils
considéraient être la véritable civilisation. Sur la base
limitée des découvertes archéologiques, il apparaît que
d'autres groupes remontant aux siècles immédiatement
post-olmèques avaient des ambitions semblables.
|

La venta,
Stèle 3, datant d’approximativement 600 av. J.-C. semble
représenter une réunion de chefs d’ethnies différentes.
L’homme sur la droite ressemble très fort à un Juif de
l’époque. |
On trouvera sous forme de tableau à la figure 1 le résumé de
la Première Tradition mésoaméricaine et de ses suites par
rapport au récit jarédite. Ce bref aperçu révèle des
parallèles frappants entre l'image que nous donne
l’archéologie, d'une part, et ce que le Livre de Mormon dit
d’autre part. Il y a suffisamment de parallèles qui
apparaissent pour que nous puissions être optimistes quant aux
résultats de recherches futures plus détaillées. Nous
présenterons des détails plus loin dans le livre, mais
maintenant nous devons jeter un coup d’œil sur la grande
période de civilisation suivante.
LA SECONDE TRADITION
Les cultures mésoaméricaines les mieux connues du public –
spectaculairement visibles dans des sites mayas classiques
tels que Tikal et Teotihuacan – sont souvent qualifiées de «
théocratiques » par les savants. La signification de cette
appellation n’est pas claire, mais une chose qu’elle
communique, c’est l'idée de domination de la religion ou de la
prêtrise dans la société. La caractéristique la plus évidente
de la Seconde Tradition est le caractère central de la
religion et des détenteurs du sacerdoce.
Les Olmèques et leurs contemporains n’ignoraient certainement
pas le côté religieux de la culture, pourtant celui-ci était
loin de jouer un rôle aussi grand dans leur mode de vie que
dans les cultures qui leur ont succédé. Pour les populations
qui vinrent plus tard, le rituel et la réflexion sur les
puissances surnaturelles allaient devenir presque
obsessionnels. Le comportement religieux était lié d’une
manière étroite et complexe à tous les éléments de leur vie :
assurer sa subsistance, se marier, avoir des enfants,
gouverner, faire la guerre, l’expression artistique, peu
importe. Un symbolisme sacré, complexe et subtil, imprégnait
l’essentiel de leur architecture et de leurs objets. (Quand
nous aurons découvert davantage de renseignements sur l'ère
olmèque, il est possible, bien entendu, que cette
caractéristique se révèle être tout aussi importante.) Les
cultures principales des premiers siècles de l'ère chrétienne
en Mésoamérique mettaient aussi fortement l’accent sur le
sacré que les peuples israélite et égyptien anciens.
Où et quand ce modèle est-il apparu ? Comme nous l’avons vu en
parlant de la Première Tradition, l’identification des débuts
d’un modèle culturel quel qu’il soit n'est pas quelque chose
de bien tranché. De toute évidence, plus les savants
remonteront dans leurs recherches, moins il y aura de données,
car les populations et les vestiges qui en subsistent sont
plus réduits. Avant d’examiner les débuts imprécis, voyons à
quoi ressemblait le modèle de la Seconde Tradition lorsqu’il a
pris une forme claire au cours du siècle qui a précédé la
naissance du Christ. La période préclassique tardive, dans la
terminologie des archéologues, était alors en train de se
transformer en ce qu’on appelle le « protoclassique » ou
préclassique terminal, de 100 av. J.-C. à 50 apr. J.-C.
environ.
À cette époque, on aperçoit, en différents endroits de la
Mésoamérique méridionale, une configuration culturelle qui
constitue le squelette de la période dite classique qui a
suivi. Certains considèrent que la période classique a
commencé dès 50 apr. J.-C., mais tous les experts conviennent
qu'elle était en plein essor en 300 apr. J.-C. Des travaux
récents démontrent que pas plus tard que 200 apr. J.-C., le
modèle existait dans de grands centres urbains dans un certain
nombre de régions. Parmi ces caractéristiques, il faut citer
une forte préoccupation pour le calendrier et la prédiction
d'événements clefs en fonction de ce calendrier, d’importantes
cérémonies publiques, une hiérarchie de prêtres dont le
pouvoir découlait principalement de la connaissance des
symboles complexes utilisés dans le rituel, l'art et
l'architecture, des édifices publics complexes érigés à des
fins religieuses et un commerce interrégional important. Les
bâtiments étaient visuellement impressionnants, utilisant
parfois des pierres taillées alors que précédemment cela avait
été rare. Les différences entre les classes sociales étaient
également importantes et l’étalage de richesse socialement
prestigieux devint une pratique normale.
Nous devons garder à l'esprit que ces traits distinctifs
étaient la cerise sur le gâteau. Derrière cette apparence de
style évolué, il y avait la vieille agriculture du
maïs/haricot/courge, complétée par des aliments secondaires
mais précieux comme l’avocat et le cacao. Pour la plupart des
gens, la vie de tous les jours n’a sans doute pas connu de
différence sensible par rapport à celle des siècles
précédents. Nous ne connaissons pas l'effet du cérémonial
religieux tapageur sur la vie privée des gens du commun, bien
qu’il ait dû en avoir un. Pourtant, à la fin, à partir de 650
apr. J.-C. environ, au centre du Mexique, ou de 900 au
Yucatan, tandis que la superstructure disparaissait des
villes, la vie du peuple continua quasiment inchangée.
Derrière le grand apparat, le mode de vie de base se
poursuivit à de nombreux égards.
Avant sa cristallisation au premier siècle av. J.-C, les bases
de la Seconde Tradition s'étaient développées pendant
plusieurs siècles. Une vaste population avait grandi dans des
endroits favorables, particulièrement au sud de l'isthme. Des
bourgades importantes, pour ne pas dire des villes,
apparurent. Les réseaux commerciaux commencèrent à couvrir des
régions plus étendues. Un système d’écriture et de calendrier
fut élaboré et communiqué. Des distinctions importantes dans
la richesse, le niveau social et le pouvoir commencèrent à
apparaître. Puis, vers 125 av. J.-C., dans un certain nombre
de ces populations locales, les changements s’accélérèrent et
se préparèrent à s’envoler vers la haute civilisation, comme
un avion qui se lance sur la piste de décollage. En 75 av.
J.-C. les résultats étaient devenus impressionnants. Après
moins de trois siècles encore, après quelques retards en
chemin, ce modèle était devenu le mode de vie complet de
l’époque classique.
Cette croissance se concentra sur plusieurs centres dynamiques
– par exemple, la base de la péninsule du Yucatan, les
contreforts dominant la côte Pacifique du Guatemala, l’ouest
du Salvador et la Vallée d’Oaxaca. Un autre point de
concentration englobait la dépression centrale du Chiapas. Là
s'étaient développées depuis 300 av. J.-C. un grand nombre de
zones de peuplement. Puis, dans la période entre 125 et 75 av.
J.-C., la croissance s’accéléra ; la complexité de la société
locale et les signes de commerce augmentèrent de manière
marquée. Aux environs de 75 av. J.-C., un changement assez
soudain se produisit. Les populations abandonnèrent un grand
nombre des colonies dispersées pour s’installer dans de
grandes localités. Cela ne se serait pas produit s’il n’y
avait pas eu un pouvoir politique nouvellement concentré. Il
ne fait aucun doute que la religion était un élément vital de
ce pouvoir et constituait une partie de la « colle » qui
maintenait ensemble le système social. Mais c’est la menace de
guerre qui explique le mieux le changement assez soudain dans
la localisation de la population [37].
Au cours de ce premier siècle av. J.-C., probablement entre 50
et 25 av. J.-C., des traits culturels et peut-être des groupes
d’émigrants partirent du centre du Chiapas pour se rendre dans
un certain nombre d’endroits éloignés. Des indications
précises montrent l'influence du Chiapas dans les centres des
plaines mayas de Tikal et d’Altar de Sacrificios, la Vallée
d’Oaxaca, Tlapacoya, à l’extrémité sud de la vallée de Mexico,
et le centre de Veracruz [38]. De la culture localisée qu’il
était cent ans plus tôt, le modèle de Chiapas était devenu
temporairement une sorte de modèle ayant une influence
étendue.
La vallée du Guatemala connut un essor au même moment. Le site
géant de Kaminaljuyu en était clairement le centre. Entre 100
et 50 av. J.-C. environ, des différences sociales
spectaculaires y apparurent aussi. La démonstration la plus
claire des nouvelles distinctions de rang social vient de
tombes découvertes dans certains des grands tumulus en forme
de pyramide érigés à cette époque-là. La plupart d'entre eux
n’avaient jamais été fouillés avant leur destruction ces
dernières décennies, mais l’un d’eux, qui a été étudié, le
tumulus E-III-3, le plus grand du site, avait environ vingt
mètres de haut [39]. Sa masse était en fait plus grande que la
célèbre ziggourat d’Ur, dans le sud de la Mésopotamie, et la
terre entassée pour construire le tumulus contenait des
fragments d’un grand nombre de vases et de poteries. Les deux
tombes construites au centre de la structure contenaient un
grand nombre de beaux pots ainsi que d'autres pièces riches
laissées comme offrande avec le défunt. Les personnes
enterrées ont dû être des dirigeants importants, car les
personnalités honorées étaient accompagnées des corps de
serviteurs sacrifiés.
La région côtière voisine du Guatemala, ainsi que la région de
Kaminaljuyu, semblent avoir été le berceau de la Seconde
Tradition. Nous y trouvons des indications provenant des
siècles avant l'ère chrétienne de cet accent spécial mis sur
le rituel, qui allait devenir si important avec le temps sur
la plus grande partie de la Mésoamérique [40].
Malheureusement, les recherches archéologiques faites jusqu'à
présent ont été trop limitées pour répondre aux autres
questions que nous aimerions poser sur les origines de la
Seconde Tradition.
LE PEUPLE DE LEHI PAR RAPPORT A LA SECONDE TRADITION
Ces données relatives aux tumulus, à la poterie et aux classes
sociales peuvent paraître étrangères au Livre de Mormon, mais
ce n'est pas le cas. Les Néphites et les Lamanites étaient,
après tout, aussi des êtres de chair et d’os, qui enterraient
leur morts d’une manière particulière, faisaient la cuisine
dans des pots, faisaient du commerce, étaient gouvernés par
des souverains et possédaient d’autres caractéristiques
culturelles qui leur étaient propres.
Lorsque nous lisons l’histoire du Livre de Mormon pour
découvrir cette culture, nous trouvons des domaines
intéressants dans lesquels les descendants du groupe de Léhi
ont des rapports plausibles avec la Seconde Tradition et
pourraient même en avoir été le catalyseur à l’origine. Pour
avoir des détails il faudra attendre d'autres chapitres, mais
nous pouvons dès à présent jeter un coup d’œil sur quelques
points majeur de ces rapports.
|

Cerro de
las Mesas, stèle 6, style artistique d’Izapan

Dainzu,
Oaxaca, style similaire datant de 500 ans auparavant. Ces
deux gravures montrent l’influence culturelle de Chiapas
sur le Pays du Nord, au-delà de l’isthme. |
Au chapitre 1, nous avons dit que le centre du Chiapas était
vraisemblablement le pays de Zarahemla. Kaminaljuyu, au
Guatemala, a été identifiée comme étant probablement la ville
de Néphi. Quand ils quittèrent Néphi peu de temps avant 200
av. J.-C., Mosiah l'Ancien et le groupe qui l’accompagnait
(Omni v. 12) descendirent des plateaux (Guatemala) jusqu’à un
endroit sur le fleuve Sidon (centre du Chiapas), Mosiah se mit
à gouverner le "peuple de Zarahemla", qu'il avait trouvé
là-bas. Les recherches archéologiques démontrent pour la même
période de temps que ces deux centres d'influence essentiels
dans le développement de la Seconde Tradition en Méso-amérique
étaient culturellement apparentés entre eux d’une manière
remarquable, comme nous pourrions nous y attendre d’après le
Livre de Mormon [41].
L'Ecriture nous apprend aussi que la domination sacerdotale et
l’accent sur le cérémonial étaient caractéristiques des
premiers Néphites (voir Enos v. 23; Jarom vv. 3-5). En outre,
c’est probablement aux environs de 125 av. J.-C., pendant le
règne de Mosiah le Jeune, que la simplicité sociale et
politique qui existait encore sous le roi Benjamin – qui avait
mis l’accent sur le fait que lui-même se livrait à
l’agriculture – commença à devenir compliquée. Il ne fallut
pas longtemps pour que l’apparition de classes sociales,
l’augmentation de la richesse, l’apparition de candidats à la
noblesse (les hommes-du-roi) et d'autres indicateurs montrent
des pratiques présentant des différences marquées par rapport
à celles des agriculteurs sans classe sociale, qui avaient
essentiellement constitué le peuple néphite jusqu'alors. C’est
vers la même période environ que des dissidents néphites
commencèrent a conduire les Lamanites, qui vivaient dans
l’ancien pays de Néphi, vers le même processus de
différentiation de classe (voir Mosiah 24:3-4, 6-7). Le
sacrifice des serviteurs qui accompagnèrent l'occupant de la
tombe du tumulus E-III-3 rappelle le gouvernement féroce du
roi des Lamanites à l’époque des missionnaires néphites (Alma
17:28-29). Le "sépulcre" préparé pour enterrer le roi lamanite
(Alma 19:1) a très bien pu être une tombe comme celles que les
archéologues ont fouillées à Kaminaljuyu. En outre, le Livre
de Mormon, signale une augmentation de la richesse grâce au
commerce, tant pour les Néphites que pour les Lamanites,
justement vers la même époque où nous voyons le commerce
mésoaméricain s’étendre de manière marquée, d’après les
découvertes archéologiques relatives au premier siècle av.
J.-C.
Une des évolutions cruciales pour les Néphites fut la période
prolongée des guerres décrites avec tant de détail vers la fin
du Livre d'Alma. (Même après sa fin officielle, la guerre
connut des soubresauts périodiques pendant tout le siècle qui
suivit.) Des gens comme Amalickiah, Moroni, Téancum, Hélaman
et ses jeunes guerriers et beaucoup d'autres que connaissent
bien les lecteurs du Livre de Mormon doivent leur importance
au compte rendu de cette guerre. À cause de ce conflit, des
colons furent envoyés vers de nouveaux emplacements pour des
raisons de stratégie militaire. Les zones de peuplement
étaient souvent mises en danger et parfois détruites. Les
gouvernants avaient recours à des moyens politiques musclés
(Alma 51:15-22; 60:33-36) pour répondre aux nécessités d'une
guerre qui révolutionna la vie néphite (Alma 62:39-41). Tout
cela correspond de manière frappante à ce que nous voyons se
passer au Chiapas à partir d’environ 75 av. J.-C., soit vers
la même époque que les annales néphites attribuent à de tels
événements.
On trouve des indications de la diffusion d'un modèle
théocratique de société à partir du Chiapas vers les régions
environnantes vers l’époque où, selon le Livre de Mormon, des
populations, provenant du pays situé du côté du sud,
commencèrent à émigrer en grand nombre vers le pays situé au
nord de l’étroite bande de terre, tandis que les dissidents
néphites influençaient les pays des Lamanites au sud.
Au milieu de cette expansion, la tradition du sud semble avoir
perdu de son élan, néanmoins l'activité augmenta dans le
territoire du nord. Le mouvement dans le sens d’une société
dominée par le cérémonial et les classes, qui avait jailli
vers la fin de l'ère préchrétienne ne tarda à montrer des
signes d’affaiblissement. Quelque chose que nous ne pouvons
percevoir que de manière indistincte a arrêté la poursuite de
l’évolution. Vers 50 après J.-C., à quelques décennies près,
dans deux des centres les mieux connus du Chiapas, Santa Rosa
et Chiapa de Corzo, des bâtiments importantes brûlèrent [42].
Immédiatement après cela, apparut sur la scène une évolution
culturelle radicalement différente, plus réservée, qui n’avait
pas autant de relations avec les plateaux du Guatemala que
précédemment, qu’avec la région de l’isthme. Ces événements
font penser au Livre de Mormon, qui décrit l’incendie de
Zarahemla et d'autres villes du pays situé du côté du sud,
dans le cadre de la destruction qui marqua la mort de Jésus
Christ vers 30 apr. J.-C. Après cela, le Sauveur apparut, bien
entendu, aux Néphites survivants à Abondance. Ses
enseignements aboutirent ensuite à la création d'une nouvelle
société sans classes sociales dans laquelle tout le monde
possédait tout en commun. Elle se répandit du centre sacré
dans l’isthme vers les pays environnants, notamment la
Zarahemla reconstruite (4 Néphi 1:1-8).
Il existe des éléments de preuve intéressants, bien que
limités jusqu’à présent, de ce que des catastrophes naturelles
se sont abattues, vers cette époque, sur plusieurs régions
mésoaméricaines. Le temps d’arrêt qui se produisit pendant le
premier siècle de notre ère dans la course éperdue vers le
développement a pu découler partiellement de perturbations
naturelles [43]. (Le chapitre 8 traitera de la destruction.)
Des perturbations sociales internes ont également pu être une
raison du ralentissement (notez 3 Néphi 7).
Les données archéologiques ne nous disent pas grand chose des
150 années qui ont suivi, tout comme le Livre de Mormon révèle
peu de détails sur la vie entre 50 et 200 après J.-C. La
simplicité, la dignité et l'ordre relatifs dans la société et
la culture que laisse entendre l'Ecriture ne sont pas du tout
en conflit avec les maigres informations que nous avons sur la
plus grande partie de la Mésoamérique. L'Art et les vestiges
semblent être le reflet d’un intervalle caractérisé comme
ayant "de la grandeur et du raffinement" ou comme étant
"élégant et noble". Certains vieux rituels avaient été
abandonnés (comme rapporté dans 3 Néphi 9:19) [44], et
cependant le culte flamboyant qui allait fleurir quelques
siècles plus tard n’était pas encore manifeste. Il est
toutefois clair que le culte du dieu appelé Quetzalcóatl
remonte au moins à cette époque [45].
Il y une exception importante à la règle générale d'une pause
culturelle paisible pendant ces premiers siècles apr. J.-C. Il
y avait, à l’extrémité septentrionale de la Mésoamérique la
Vallée de Teotihuacan, un prolongement de la vallée de Mexico.
Au cours du premier siècle av. J.-C., à peu près au moment ou
des influences méridionales avaient commencé à influencer de
manière marquée les terres au nord de l'isthme [46], la
population de Teotihuacan connut une croissance spectaculaire.
Au cours du siècle, ou davantage, qui suit, on trouve des
indications d'activité volcanique révélant la possibilité d'un
temps d’arrêt provisoire dans la croissance du site; mais ce
que nous voyons principalement, c’est un accroissement
constant [47]. La construction de la grande Pyramide du
Soleil, comme l’appelaient les Aztèques, date entre 125 et 150
apr. J.-C. Dès 200 apr. J-C, la métropole de Teotihuacan était
devenue la plus grande de l'histoire de la Mésoamérique, et
comptait peut être 100 000 habitants. Vers 250 apr. J.-C., son
influence se répandait à un rythme sans précédent vers les
parties lointaines de la Mésoamérique [48]. On assiste à une
efflorescence spectaculaire de la Seconde Tradition. La
société maya des plaines, elle aussi, avec des monuments
gravés et datés et un cérémoniel complexe, avait, à la même
date, cristallisé l’essentiel de ses caractéristiques. Elle
partageait des éléments fondamentaux avec Teotihuacan, en
dépit des différences de style évidentes entre les deux.
Toutes les deux étaient l’expression "d'un vieux système
théocratique", comme le dit le Professeur Kubler, dans lequel
l'art avait "un caractère liturgique fortement marqué" et où
"chaque peinture murale, chaque vase décoré est une prière"
[49]. Les variantes régionales sur des thèmes de la Seconde
Tradition apparurent dans d'autres centres prospères tels que
Cerro de las Mesas, Tajin, Monte Alban et Kaminaljuyu.
Cette vigueur immense – tant par sa nature que par sa force –
a rarement été mieux décrite que dans ces termes du Livre de
Mormon :
« Et alors, cette deux cent unième année, certains parmi eux
commencèrent à être enflés dans l'orgueil, portant des
vêtements somptueux, et toutes sortes de perles fines, et les
choses raffinées du monde. Et à partir de ce moment-là, ils
n'eurent plus leurs biens et leur subsistance en commun. Et
ils commencèrent à être divisés en classes; et ils
commencèrent à s'édifier des Églises pour obtenir du gain… il
y eut beaucoup d'Églises qui professaient connaître le Christ…
Deux cent quarante-quatre ans étaient passés [depuis la
naissance du Christ], et… la partie la plus méchante du peuple
devint forte et devint beaucoup plus nombreuse que le peuple
de Dieu. Et ils continuaient toujours à s'édifier des Églises
et à les orner de toutes sortes de choses précieuses… Lorsque
trois cents ans furent passés, le peuple de Néphi et les
Lamanites étaient devenus extrêmement méchants, les uns comme
les autres. Et… les brigands de Gadianton se répandirent sur
toute la surface du pays… Et ils amassaient de l'or et de
l'argent en abondance et commerçaient dans toutes sortes de
commerces » (4 Néphi 1:24-27, 40-41, 45-46).
Ceci est une formulation très précise de ce que nous savons
sur le mouvement puissant vers le mode de vie de l’époque dite
classique, qui fut le point culminant de la Seconde Tradition
en Mésoamérique. Le premier élan de ce que j’appelle le
Classique initial (50-200 apr. J.-C.) déboucha rapidement sur
une maturation définitive du modèle, visible au début de la
période classique à partir de 200 apr. J.-C. Cette sorte de
société riche, influente et hautement autoritaire – dont
Teotihuacan est le modèle – apparaît dans les annales de
l’archéologie précisément au moment où le Livre de Mormon
décrit les changements radicaux cités ci-dessus, de 200 à 300
apr. J.-C. [50].
APOGEE ET DECLIN
La Seconde Tradition atteignit sa vigueur maximale entre 250
et 300 apr. J.-C. Plus tard, apparaissent les indicateurs
d'une version plus grande mais pas meilleure de la
civilisation ; néanmoins, cette brève période fut unique par
son dynamisme, un peu comme Athènes dans la première moitié du
Ve siècle av. J.-C. Il y eut une vigueur débordante, une
expansion géographique et une exploration des formes et des
idées inhérentes aux cultures régionales qui constituaient la
Seconde Tradition. L'analyse intéressante que Levey a faite
des motifs apparaissant sur les poteries de Teotihuacan
confirme ce tableau ; son interprétation voit dans certains
motifs décoratifs des indicateurs de ce que les psychologues
appellent « le besoin d’accomplir ». Ce facteur va de pair
avec la créativité, la croissance et le progrès. Il conclut
que c’est précisément au cours du siècle finissant en 300 apr.
J.-C. que cette poussée connut son point culminant suivi
rapidement d’un déclin brutal [51].
Le symbolisme religieux des peintures murales découvertes dans
la grande métropole a également été interprété comme
révélateur d’un déclin. On pense que les prêtres ont élaboré
une théologie basée sur Quetzalcóatl au-delà de ce que les
gens du commun pouvaient saisir et appliquer à leurs besoins
religieux fondamentaux [52]. On constate une utilisation plus
évidente de drogues hallucinogènes, apparemment par la classe
sacerdotale, à mesure que la période classique avance. [53].
Il apparaît maintenant en outre que peu ou pas de bâtiments
publics importants ont été érigés après l’année 300, en dépit
d’une population qui reste vaste [54]. Dans un sens, il se
peut que Teotihuacan ait « vécu sur ses réserves » une fois
qu'elle est entrée dans le quatrième siècle. Peu de temps
après, des hommes armés commencent à apparaître plus
fréquemment dans les arts et on a trouvé, près de Teotihuacan,
des preuves matérielles de cannibalisme remontant à 450 apr.
J.-C. [55]. Nous sommes apparemment témoins, dans tout cela,
de l’érosion progressive de ce qui faisait la civilisation, et
du retour de la tradition théocratique à la barbarie.
Le même processus se produisait parmi les populations de
langue maya des plaines du Guatemala et du Yucatan. Situées
près des régions marginales du développement mésoaméricain,
elles furent un peu plus lentes que les autres peuples à
parvenir à l’expression complète de la tradition classique.
Cela veut dire que le modèle théocratique commença à se
désintégrer chez elles peu après avoir atteint sa maturité.
Ces groupes, que les savants ont longtemps crus tout à fait
pacifiques, sont maintenant perçus d’une manière tout à fait
différente. En 1964, Samuel K. Lothrop a fait cette
observation: « On a prétendu que les Mayas vivaient dans la
paix. Cependant, à partir du début de l'ère classique, on a
des représentions de vainqueurs piétinant des captifs et ces
scènes, gravées dans la pierre, deviennent plus nombreuses et
plus complexes avec le temps [56]. » Douze ans plus tard, de
nouvelles découvertes permettaient à Webster d’affirmer
beaucoup plus péremptoirement que « il y a eu des guerres dans
les plaines mayas à partir du début du Classique (300-550 apr.
J.-C.) [57]. Et même cette façon de présenter les choses ne
rend pas justice à l’image que nous avons des manifestations
militaires dans la vie mésoaméricaine ancienne.
Dans un cadre comme celui-là, nous ne pouvons pas considérer
l’extermination des Néphites, vers la fin du IVe siècle apr.
J.-C., comme un cas isolé causé par une jalousie ethnique
unique. Ce qui se passait, au contraire, à l’époque, c’était «
une révolution complète sur toute la surface du pays » (Mormon
2:8). Une fois l’ethnie néphite éteinte, les guerres
continuèrent à être « extrêmement féroces » parmi les
Lamanites et « les brigands » restants (Moroni 1:2; Mormon
8:8). Néphi avait vu de manière prophétique que les «
multitudes » des populations d’après Cumorah (1 Néphi
12:20-21) continueraient à se battre, génération après
génération. La bataille « finale » des Néphites n’était finale
que du point de vue néphite. A la fin du IVe siècle, les
Néphites n’étaient qu’un groupe qui ne se distinguait pas
d’une manière particulière d'autres groupes (Mormon 5:15-17;
Moroni 9:9-19) si ce n’est peut-être par leur nombre restreint
(Mormon 4:17 ; 5:6; 6:8). (De la même manière, les récits des
saints des derniers jours ont naturellement tendance à faire
de leurs ancêtres pionniers en Utah un élément central de
l'histoire de l'Ouest américain, mais quand on voit les choses
de plus loin, on constate que c’est un élément modeste,
quoique très spectaculaire, d’un vaste courant d’émigration
vers l'ouest à travers l'Amérique du Nord – qui n’est pas
encore terminé.)
Le commencement de la phase militaire du déclin néphite, telle
que décrite dans leurs annales, commença lorsqu’ils furent
expulsés de la région de Zarahemla par les Lamanites provenant
de la vieille région de Néphi sur les plateaux. Dans la
géographie que nous utilisons, cela se manifesterait sous
forme d’un dépeuplement visible du centre du Chiapas du début
du Classique (vers 350 apr. J.-C.), l’espace libéré étant
rempli par des Guatémaltèques venus des plateaux. Le chapitre
8 présentera des données archéologiques détaillées où l’on
voit justement se produire cette succession de faits. En
résumé, au site de Mirador, qui pourrait être ce que les
Néphites appelaient à l’époque soit la ville d’Angola soit une
partie du pays de David (Mormon 2:4-5), la structure publique
clef représentée par le tumulus 10 fut ravagée par un incendie
intense, qui détruisit totalement le bâtiment. Une période
d’abandon fut suivie par l’arrivée d’une nouvelle population
qui avait des liens culturels avec les plateaux du Guatemala
[58]. Ce fut une des manifestations, que l’on peut dater des
environs de 350 apr. J.-C. dans les faits archéologiques, de
la disparition assez généralisée de la société du début du
Classique du centre de Chiapas, suivie d’une colonisation
clairsemée par un groupe de successeurs.
Les recherches archéologiques faites dans la région où se
produisirent les batailles néphites finales – si l’on suppose
que cela c’est passé autour des monts Tuxtla de Veracruz – ne
sont pas suffisamment détaillées pour relever des signes de
combats. Nous en aurons un jour une vision plus claire ;
toutefois, l'histoire était sans aucun doute compliquée, comme
toutes les guerres. Alors même que les guerres se
poursuivaient, il est évident qu’il y avait une certaine vie
normale qui continuait aussi.. Après tout, il fallait planter
et moissonner annuellement le maïs et les haricots. Et
l’essentiel de ce qui constituait la structure sociale, la
connaissance et les valeurs était également enseigné à la
jeune génération. Entre 400 et 500 apr. J.-C., des « gros
bonnets » ambitieux de Teotihuacan se répandirent de plus en
plus dans d’autres régions, prenant en main le contrôle local,
dans la mesure où ils le pouvaient, là où ils s’installaient.
Ces gens, venus du centre du Mexique, semblent s'être enrichis
grâce au tribut des collectivités locales et du commerce de
biens de luxe qu'ils favorisaient [59]. En 500 apr. J.-C., ils
s'étaient installés dans des endroits clefs dans la région
spectaculaire de Tikal, dans les plaines mayas du Guatemala, à
Kaminaljuyu et à d'autres endroits, alors même que le niveau
de culture et de prospérité dans la mère patrie au centre du
Mexique diminuait.
À certains égards, les réalisations culturelles de cette
époque du Classique Moyen ont été notables, mais les tensions
sociales se sont poursuivies. À Becan, au milieu de la
péninsule du Yucatan, des aventuriers de Teotihuacan semblent
avoir repris le contrôle aux dirigeants mayas locaux, qui
avaient précédemment érigé un mur et un fossé immenses autour
de l’endroit pour le fortifier. Les fouilles ont montré des
fragments de restes humains dans des débris entourant le site,
probablement des restes de batailles [60]. À la même époque,
il y avait des guerres et des tensions dans d'autres régions.
Il semble maintenant que le dernier soupir de ce que j'ai
appelé la Seconde Tradition s’est produit vers 550 après J.-C.
[61]. Vers ce moment-là, tous les grands centres principaux
achevaient un passage d’un mode de vie théocratique à un mode
de vie profane. Il n’était plus question d’entretenir les
formes du vieux cérémonial. Le système de Teotihuacan fut le
premier à se désintégrer et c'était comme si l’on ôtait la
clef de voûte d’une arche. Et après 534 apr. J.-C. (le dernier
monument daté du Classique Moyen), les Mayas, à l'autre
extrémité de la Méso-amérique, défiguraient beaucoup de leurs
stèles gravées et ne se donnaient plus la peine d’en faire de
nouvelles pendant près de soixante-quinze ans [62]. (Voir Fig.
2.)
Figure 2 : Comparaison des événements et des tendances en
Mésoamérique et dans le Livre de Mormon, à la fois dans le
pays situé du côté du nord (partie ombrée) et le pays situé du
côté du sud (partie non ombrée). (Les dates plus anciennes se
trouvent en bas, comme elles le seraient dans des vestiges
archéologiques ; pour obtenir l’ordre chronologique, il faut
donc étudier la carte de bas en haut.)
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La nouvelle « demi-tradition » qui sortit des ruines avait
franchement des objectifs différents de ceux qu’avait eu la
civilisation précédente, même si beaucoup de ses fioritures
culturelles ressemblaient aux précédentes. « La glorification
personnelle, le culte de la guerre et l'apparition de lignées
dynastiques sont les traits de la nouvelle la société
naissante des siècles postérieurs à 500 apr. J.-C. », a
observé J. Eric Thompson [63]. En vertu de ce nouvel ordre de
choses, les questions ayant trait à ce qui était sacré étaient
secondaires plutôt que principales. La religion devint un
moyen à des fins profanes plutôt qu' |